L’anonymat littéraire : dans les coulisses de l’auteur…

Drew Coffman/Flickr, CC BY

Roland Barthes a beau avoir proclamé « la mort de l’auteur » depuis des lustres, le cadavre a la vie dure… En témoignent les « affaires » qui régulièrement font débat et alimentent les polémiques littéraires autour de l’identité énigmatique de l’auteur.

Auteur pas mort…

Preuve, s’il en est, que le désir d’auteur fait partie intégrante du « plaisir du texte » et que l’anonymat, ce masque ou cette négation de l’auteur, fait scandale, au sens étymologique du mot, pierre d’achoppement sur laquelle butent la réception littéraire et les représentations collectives de l’auteur, indissociables aujourd’hui de son nom et de son image.

Pourtant ce nom de l’auteur qui s’affiche en première de couverture n’a pas toujours existé. Avant d’être signés et reconnus propriété intellectuelle de son auteur touchant des droits au nom de cette reconnaissance, les livres, au Moyen Âge notamment, circulaient le plus souvent anonymement. Tant que Dieu souffle la Loi et la vérité via le Livre, unique et sacré – Bible née du codex –, la lecture est prière, l’écriture exégèse. Avec l’imprimerie naissent les livres, et avec eux la pluralité des sens et des auteurs, auxquels les lecteurs donnent vie car sans leur lecture, l’auteur n’existerait pas.

Quand en 1537, François Ier impose à tout auteur ou imprimeur le dépôt légal de ses œuvres, le but de censure est manifeste. Mais les auteurs d’alors avancent masqués, peu enclins, surtout lorsque leurs écrits sont polémiques, à user d’une signature qui peut entraîner condamnation, prison, bûcher.

Renard rusé, écrivant. Will/Flickr, CC BY

L’anonymat est une protection derrière laquelle se cache l’auteur parce que la parole, pas plus que l’écriture, n’est libre. Le procédé sera vivace durant tous ces siècles où l’écriture est sous surveillance. C’est sans doute avec Montaigne que l’auteur s’émancipe peu à peu de la glose et du commentaire des autorités pour s’affirmer dans le lien « consubstantiel » avec son livre. La tension entre la citation, l’emprunt, et l’écriture de soi dans les Essais marque toutefois la difficulté et le défi à imposer sous la Renaissance une quête de soi par l’écriture qui est aussi une quête du nom et de la signature.

Au XVIIe siècle l’auteur trouve son nom, sa signature littéraire et naît pleinement comme écrivain. La publication imprimée et son style brandi comme un étendard esthétique le définissent désormais. Reste à consolider sa condition matérielle et légale : l’Ancien Régime ignore encore l’idée de propriété intellectuelle que construiront les Lumières du XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, l’auteur, à l’heure de son sacre, s’invente un nom, un renom et des droits qui sont encore ceux de l’auteur moderne.

Le pseudonyme, du masque au canular

Mais c’est dans la négation auctoriale que curieusement, depuis le XIXe siècle, l’auteur questionne son autorité : le plagiat et ce que l’on appelle alors la « supposition d’auteur » – autrement dit la pseudonymie – dessinent le cadre transgressif au sein duquel l’auteur s’approprie l’œuvre d’un autre ou à l’inverse n’assume pas la paternité de ses écrits.

Sous le masque… WIll/Flickr, CC BY

Si depuis l’imprimerie, nous parions sur l’équivalence entre le nom d’auteur et la signature sur la couverture du livre, mention légale qui reconnaît son identité juridique, l’usage du pseudonyme relève d’une très ancienne tradition, celle de supercheries littéraires constituant depuis la Renaissance un jeu humaniste très prisé. On associe plus tard ces impostures identitaires à une phobie du faux et à un culte de l’original et de l’authentique très vivaces depuis le XIXe siècle.

Le pseudonyme peut cacher aussi l’identité de l’auteur d’un texte sulfureux ou érotique : l’énigme Pauline Réage, pseudonyme de l’auteur de Histoire d’O publié aux éditions Pauvert en 1954, en est un bon exemple, Dominique Aury, son auteure, n’étant démasquée par la presse américaine qu’en 1995…

Mais dans l’océan immense des canulars littéraires, le pseudonyme est le plus souvent cette peau d’encre et de papier que l’écrivain s’invente pour combler ses frustrations d’auteur (les best-sellers d’Émile Ajar corrigeant, par exemple, la réception limitée d’un Romain Gary) tout en brocardant – toujours dans le cas de Gary – les mondes de l’édition et de la critique ainsi qu’une académie Goncourt, emblème d’un Landernau littéraire responsable d’une « Littérature sans estomac » (Pierre Jourde), qui remettra à son insu deux prix littéraires à un même auteur…

Canulars auctoriaux… Will/Flickr, CC BY

Ces canulars auctoriaux ont généralement pour but de piéger les professionnels de la littérature (critiques, éditeurs, académiciens…), le faussaire prenant plaisir à (se) jouer de la « fonction-auteur » mais trouvant aussi dans ce jeu de dupes une liberté créatrice souvent jubilatoire : il n’y a qu’à penser aux très célèbres exemples de la poétesse Bilitis (Pierre Louÿs), André Walter (André Gide), Vernon Sullivan (Boris Vian), Sally Mara (Queneau), Pauline Réage (Dominique Aury), Albéric Norrit (François Nourissier), Gabriel Osmonde (Andréï Makine), ou encore à l’hétéronymie de Frédérick Tristan ou d’Antoine Volodine, etc.

Le faux nom intrigue, l’absence d’incarnation et d’image médiatique de l’écrivain, elle, dérange. Sans doute parce que l’auteur qui avance ainsi dans l’ombre, aux antipodes des projecteurs de nos sociétés du spectacle, décide sciemment de le faire et que ses intentions inquiètent. Peut-être aussi parce que la transgression des codes et des usages qu’une telle opacité identitaire reflète génère un réflexe de soupçon pour ce qu’on prend dès lors pour un mensonge, une tromperie, une usurpation d’identité ou une imposture dont on ne comprend ni ne connaît les motivations et dont on se méfie d’autant plus qu’elle sent la manipulation.

Elena qui ?

Ferrante, cover.

Le capital d’image et de célébrité que paradoxalement Romain Gary tira de son canular Ajar, on le retrouve dans « l’affaire » récente d’Elena Ferrante. Et bien sûr, lorsque la supercherie s’accompagne de ventes massives (Ajar écrit des best-sellers tout comme Elena Ferrante), la renommée fondée sur la surenchère des spéculations devient nécessairement douteuse.

S’agit-il, en effet, de se protéger du monde extérieur et des sunlights du succès, ou au contraire de créer du buzz médiatique en cachant son identité ? On ne peut en tout cas s’empêcher de penser, dans le cas de la traductrice romaine Anita Raja, démasquée par le journaliste Claudio Gatti dans son enquête, qu’il y a un « truc » d’éditeur pensé en amont en termes de ventes et de publicité à affubler l’intéressée d’un pseudonyme faisant écho à une aussi grande signature de la littérature italienne (Elsa Morante) et dans le choix par l’auteure des réseaux sociaux (Twitter) pour confirmer une identité discrète soi-disant dérangée par toute cette agitation médiatique.

D’autant que l’éditeur, qui n’ignore pas l’identité de l’auteur ayant choisi l’anonymat pour avoir passé contrat éditorial avec lui, n’est pas tenu au secret professionnel et il n’est pas passible du pénal pour infraction au droit d’auteur ni atteinte à la vie privée, aux dires de l’avocat Jean-Paul Carminati, s’il révèle l’identité cachée de l’écrivain(e). À entretenir le mystère, l’éditeur ne peut qu’être gagnant car en restant anonyme, un auteur ne passe jamais incognito et publicité et ventes sont certainement l’horizon d’attente de ces stratégies du silence qui font du bruit.

« Ghost Writer » tag à La Courrouze/Rennes. My Pouss/Flickr, CC BY-SA

L’auteur fantôme

Différent est le cas de cet auteur anonyme et invisible qui, dans les coulisses, prête sa plume et son talent à un autre dont le nom figurera sur la couverture du livre. Négociée par contrat, cette commande d’éditeur ou d’auteur en mal de reconnaissance ou souffrant d’un défaut de langue ou d’écriture, repose sur la fragilité d’un accord contestable à tout moment pour que le « nègre littéraire » ou Ghost Writer renonce à ses droits d’auteur, les troques contre un pourcentage sur les ventes (7 à 8 %) et ce qui se nomme pudiquement une « aide à l’écriture » prenant la forme d’un à-valoir négocié avec l’éditeur.

Juridiquement, le « nègre » n’est donc pas l’auteur qui, lui, signe le livre et dont le nom figure parmi les mentions légales de la couverture (titre du livre, nom de l’auteur, nom de l’éditeur). Si l’usage et parfois une clause dissuasive du contrat d’édition l’en empêchent, à tout moment pourtant cet auteur de l’ombre pourrait, d’un point de vue juridique, récupérer le droit inaliénable à son nom qu’il a cédé.

Mais viendrait-il à l’esprit d’un Patrick Rambaud soupçonné d’avoir écrit plusieurs prix Goncourt ou d’un Érik Orsenna supposé avoir écrit à la place de Mitterand, d’une Christine Albanel pour Chirac, Marie de Gandt pour Sarkozy, de créer le scandale en révélant le pot aux roses ?

Même dans la fiction le secret de telles tractations est bien gardé : pensons à Jonathan Varlet, héros des Égarés de Frédérick Tristan (prix Goncourt 1977), auteur présumé du livre écrit par son ami consentant, l’écrivain Pumpermaker, qui recevra le Prix Nobel à sa place. Un tel succès fondé sur une fiction de soi comme auteur éclaire certaines pratiques de notre milieu littéraire et conforterait, dans ses intentions cachées, un Julien Gracq dans son constat désolé selon lequel derrière tout cela, la France « est en littérature le pays d’élection des valeurs fiduciaires » (« La littérature à l’estomac »)…

« Voleurs de mots »

Plagiat ! Mario Antonio Pena Zapatería/Flickr, CC BY-SA

Restent les « voleurs de mots » (Michel Schneider), ces fossoyeurs du présent ou du passé dont les larcins sont des plagiats d’auteurs peu connus ou anonymes. Combien d’auteurs oublient, en effet, les guillemets des citations et les notes de bas de page de leurs sources bibliographiques, quand ils ne pillent pas impunément toute la littérature grise des thèses de doctorat ou autres études savantes, ou encore des ouvrages dont l’aubaine est d’être ceux d’auteurs confidentiels, méconnus ou retombés dans l’anonymat des oubliés de l’histoire littéraire.

Car ces négatifs de l’auteur, sans nom ni visage, ont surtout le tort de n’avoir (eu) souvent aucun succès, d’où l’impunité que s’autorisent sur leur dos des auteurs peu scrupuleux et pressés, dont le mérite est d’être, eux, toujours des figures médiatiques, des auteurs à succès. Dans un marché du livre connecté au buzz médiatique et régi par la vitesse de rotation des titres, les faussaires des œuvres de l’esprit, souvent des auteurs-marques ou des têtes d’affiche, ont la vie belle.

Jacques Attali et Calixthe Beyala sont devenus emblématiques de ces rapines, auteurs pris au piège des cadences éditoriales effrénées et des impératifs des meilleures ventes (Du plagiat, Hélène Maurel-Indart). Par leurs pratiques frauduleuses et leur geste délinquant, c’est une certaine idée de la légitimité et de l’autorité littéraire et intellectuelle qui est ébranlée.

Mais la question est moins celle du droit d’auteur que de la concurrence commerciale entre éditeurs. C’est une question d’originalité aussi. Non pas que l’on manque d’imagination en littérature, mais les listes des meilleures ventes et les palmarès des prix sont des indicateurs de tendance, auxquelles l’auteur peut être tenté de sacrifier en réécrivant ce qui a déjà été écrit avant lui.

Dans toutes ces facettes de l’anonymat de l’auteur, on peut finalement s’inquiéter que les enjeux publicitaires et marchands prennent de plus en plus le pas sur ceux de la valeur littéraire et de la création littéraire originale. Que des « nègres littéraires » aient déjà fait l’objet de procès pour plagiat (voir les affaires de Mgr Gaillot ou du rabbin Gilles Bernheim) prouve à quel point il est grand temps de relancer ce débat sur la valeur littéraire et le temps long dont elle a besoin pour que les livres puissent être, comme le disait Proust, « les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence ».