Des amis et des membres de familles de victimes de l'attentat d'Air India cherchent les noms des êtres chers, lors de l'inauguration d'un nouveau monument commémoratif, le 23 juin 2011 à Montréal. L'attentat n'a pas occupé une place importante dans la mémoire collective. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

L'attentat terroriste le plus meurtrier au Canada a tué 82 enfants… Qui se souvient d'eux?

Le 23 juin 1985, le Vol 182 d'Air India quitte Toronto en direction de Montréal, avec escale à Londres puis à Delhi et enfin à Bombay, sa destination finale. Lorsqu'il décolle de Montréal, on compte 329 passagers et membres d'équipage, principalement des Canadiens d'origine indienne. 82 enfants de moins de 13 ans sont à bord.

C'était la fin de l'année scolaire. Les enfants s'en allaient visiter des lieux et de la parenté en Inde, le pays d'où leur famille avait immigré.

Au fond des entrailles de l'avion, cachées dans les bagages enregistrés, se trouvaient deux valises piégées qui allaient exploser en plein vol au large des côtes irlandaises. Ces enfants, ainsi que tous les autres passagers, ont été perdus à jamais.

Les enfants - filles, fils, nièces, neveux, cousins, cousines et amis - étaient des innocents dont la vie s'est terminée par un acte de terreur. Mais leur destin tragique ne s'est pas profondément ancré dans la conscience de leurs concitoyens canadiens.

L'attentat à la bombe contre Air India est considéré comme le plus meurtrier de l'histoire du Canada et comme un acte de terrorisme aérien sans précédent. Mais la catastrophe demeure inconnue, ou du moins peu connue de la plupart des Canadiens.

Deux journalistes examinent les restes du vol 182 d'Air India dans un endroit tenu secret à Vancouver le 16 juin 2004. L'attentat à la bombe contre Air India est le pire acte terroriste de l'histoire du Canada. La Presse Canadienne/Chuck Stoody

Ashwin Rao, un personnage du roman de Padma Vishwanathan The Ever After of Ashwin Rao dit ceci au sujet des enfants tués dans l'attentat :

“Ils méritaient d'être reconnus comme Canadiens. Ces enfants ne méritaient pas de faire l'objet d'une enquête en raison de leurs vertus. Ils méritaient de vivre, parce qu'ils étaient vivants.”

C'est grâce à des romans comme celui de Vishwanathan ainsi qu'à des poèmes, des films et d'autres œuvres que bon nombre de mes étudiants de premier cycle et de diplômés ont appris l'existence de attentat à la bombe contre Air India.

‘Remembering Air India’ est un recueil de nouvelles qui a pour toile de fond le vol 182, coédité par l'auteur, Amber Dean et Angela Failler. University of Alberta Press

En l'absence d'une véritable reconnaissance, des artistes ont tenté d'illustrer le deuil des familles, forcées de vivre avec leurs pertes, dans une indifférence générale.

Mais qu'est-ce qui explique l'ignorance des gens face à cette tragédie pourtant bien canadienne ? Pourquoi ne se souvient-on pas davantage de la mort tragique de tant d'enfants à bord du vol 182 d'Air India ?

Le Canada ne se souvient pas

Blâmons le gouvernement canadien pour cette absence de reconnaissances. Il a rapidement rejeté la « canadianité » de ce massacre, préférant mettre l'emphase sur son aspect étranger. Il s'agissait d'un acte de terreur commis par des immigrants indiens qui avaient importé leurs « querelles de sang » de l'Inde au Canada.

L'avion s'est écrasé loin du Canada, dans l'espace aérien irlandais. C'était un vol d'Air India. Il était aisé d'atténuer l'importance de la tragédie comme partie prenante de l'histoire canadienne.

Ce n'est qu'après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, soit 16 ans plus tard, que l'attentat à la bombe contre l'avion d'Air India a été déclaré rétroactivement « le pire attentat terroriste de l'histoire du Canada ». Une enquête publique et des excuses du gouvernement fédéral ont reconnu l'échec du Canada à prévenir l'explosion et le mauvais traitement des familles au lendemain de l'attaque.

Le rappel de la tragédie a certes ravivé la conscience publique qu'il s'agissait d'un acte terroriste. Mais cela n'a pas déclenché une vague d'empathie pour ceux qui avaient perdu un être cher et continuaient d'en souffrir.

Leur deuil n'occupe pas une place importante dans l'histoire du Canada, ni dans la mémoire collective.

Des artistes font revivre les disparus

Des artistes ont tenté de combler cette lacune. Souvent, ils ont mis l'accent sur la mort des enfants ou sur le triste sort des jeunes orphelins. Ils ont voulu donner une voix au deuil à la fois invisible et non reconnu.

‘The Ever After of Ashwin Rao’ Penguin

Dans The Ever After of Ashwin Rao, le personnage central d'Ashwin Rao, un psychologue formé au Canada, perd sa sœur et ses deux neveux qui étaient à bord du vol 182 d'Air India. Ashwin commence à interviewer d'autres personnes qui ont perdu des membres de leur famille dans l'attentat. Il a l'intention d'écrire un livre sur la façon dont les familles ont fait face à leur perte. Célibataire d'âge moyen, il garde le secret sur sa propre perte. Et tout au long du roman, nous le voyons aux prises avec ce deuil. Il se remémore particulièrement sa nièce, une jeune fille qui avait devant elle un un brillant avenir.

Le deuil caché et inexprimé d'Ashwin nous rappelle de nombreux autres deuils similaires, tout aussi silencieux, et qui continuent de hanter le pays.

Dans son recueil de poésie publié en 2013, Renée Sarojini Saklikar questionne de son côté l'indifférence des Canadiens face aux enfants décédés. Les poèmes rejettent le ton impersonnel, détaché et clinique des rapports de police et du coroner. Ils recréent les vies fictives des disparus, remplies de détails intimes qui transforment des cadavres en enfants vivants, qui respirent. Parfois, un poème effleure la nuit avant l'embarquement ou enregistre la conversation de l'enfant avec un ami. D'autres poèmes nous font voir l'image fugace d'un enfant marchant dans l'aéroport ou assis dans l'avion.

Il est impossible, dans les rapports officiels, de saisir la complexité d'une telle tragédie, la perte, le chagrin, la douleur et la résilience des proches. De son côté, le roman de Farzana Doctor, All Inclusive, publié en 2015, fait état d'un héritage tout aussi difficile. L'histoire parle d'Ameera, qui a grandi avec la douleur de ne pas connaître l'identité de son père ni le pourquoi de son abandon. Elle ne sait pas qu'il était monté à bord du vol 182 d'AI, le lendemain de sa naissance. C'est l'histoire poignante du fantôme du père mort à la recherche de la fille qu'il n'a jamais rencontrée, et de la fille qui découvre pourquoi son père a disparu.

Au nom de tous les nôtres

Les vies fictives imaginées dans ces œuvres nous rapprochent des victimes et des endeuillés. Elles décrivent comment la perte change l'identité même d'une personne. Et comment les générations qui suivent héritent de ses séquelles.

Natasha Madon montre le nom de son père sur le monument commémoratif d'Air India au parc Stanley, à Vancouver. Le père de Madon, Sam Madon, se trouvait sur le vol 182 d'Air India lorsqu'une bombe a explosé à bord. (La Presse Canadienne/Richard Lam) CANADA

Bien que le gouvernement canadien considère l'attentat à la bombe contre le vol d'Air India comme un acte de terreur, nécessitant une meilleure protection et surveillance de la frontière, les œuvres créatives éclairent une autre dimension de la tragédie. Lorsqu'on en prend connaissance, on ne peut plus oublier que le 23 juin 1985, 329 personnes, dont 82 enfants de moins de 13 ans, ont perdu à jamais la vie à bord du vol 182 d'Air India.

This article was originally published in English