Le 22 février : quand Ramsès II ressortira de l’ombre

Ramsès II incarné par Yul Brynner dans Les dix commandements, 1956.

Au fond du grand temple d’Abou Simbel, édifié au sud de l’Égypte, la statue de Ramsès II sera illuminée par le soleil levant, le 22 février. Que signifie cet éclairage programmé à dates fixes depuis plus de 3000 ans ?

Le plus célèbre temple pharaonique

Tout le monde connaît le grand temple d’Abou Simbel. C’est non seulement le plus célèbre des sanctuaires édifiés par Ramsès II au cours de son long règne (1279-1213 av. J.-C.), mais aussi de tous les temples pharaoniques. Révélé au public en 1813 par des gravures de l’explorateur suisse Jean Louis Burckhardt, il a fait l’objet d’un sauvetage spectaculaire, à la fin des années 1960, qui lui a permis de ne pas être englouti par les eaux du lac Nasser.

Ce sont aussi les ouvrages de l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt qui jouèrent un rôle non négligeable dans la diffusion des connaissances sur cet extraordinaire monument.

Abou Simbel. Vue panoramique du grand temple, à gauche, et du petit temple, à droite. Wikipédia, CC BY

Le sanctuaire a été creusé dans la montagne ; c’est en grande partie une grotte artificielle. Sa façade est constituée de quatre colosses d’une vingtaine de mètres de haut, directement sculptés dans la roche, figurant Ramsès assis sur son trône. Aux pieds du pharaon se tiennent douze statues, de dimension réduite, figurant des membres de la famille régnante. La « grande épouse royale » Néfertari a le privilège d’apparaître à deux reprises, même si le haut de sa couronne ne dépasse pas le genou de son époux. La reine Touy, mère de Ramsès II, figure elle aussi deux fois : ce qui se comprend aisément, puisqu’elle eut l’immense mérite de porter en son sein le futur pharaon. On reconnaît encore six princesses et deux princes : l’héritier Amonherkhépéshef, fils de Néfertari, et Ramsès, enfant que le pharaon eut de sa deuxième épouse, Isis-Nofret. À travers la famille royale, c’est la puissance procréatrice du souverain qui est affichée et mise à l’honneur.

Grand temple d’Abou Simbel. Rê-Horakhty tenant deux hiéroglyphes du nom de couronnement de Ramsès II. Wikipédia, CC BY

Un pharaon qui est bien plus qu’un simple mortel, comme le proclame, dans une niche aménagée au-dessus de la porte du temple, une statue de Rê-Horakhty, divinité solaire, tenant dans ses mains les hiéroglyphes qui composent le nom de couronnement de Ramsès II. Il s’agit d’une sorte de rébus soulignant l’assimilation entre le pharaon et l’astre du jour.

Une fois passé sous cette porte, on pénètre dans une grande salle hypostyle, soutenue par des piliers représentant encore Ramsès. Les bas-reliefs qui tapissent les murs glorifient le pharaon comme un puissant chef de guerre, guidé par les dieux. On le voit debout sur son char, lors de la fameuse bataille de Qadesh, chargeant tout en tirant à l’arc et semant un indescriptible carnage dans les rangs ennemis.

Il apparaît aussi comme un souverain pieux rendant un culte aux grands dieux de l’Égypte et, par un étonnant dédoublement, à lui-même divinisé.

Puis on traverse une seconde salle hypostyle, plus petite, et, enfin, on pénètre dans la pièce la plus sainte, le sanctuaire à proprement parler. Le mur du fond est aménagé en banquette où se tiennent quatre statues de divinités assises. De gauche à droite : Ptah, Amon, Ramsès déifié et Rê-Horakhty. Le pharaon trône parmi les plus grands dieux du royaume.

Ramsès a également fait aménager un deuxième temple, plus petit, qu’il a dédié à Néfertari, souvent considérée comme son épouse préférée. Mais son statut exceptionnel était peut-être dû au fait qu’elle avait donné naissance au prince héritier, Amonherkhépéshef ; ce qui lui donnait une longueur d’avance sur Isis-Nofret.

En façade, ce sont quatre Ramsès colossaux, debout, mais aussi deux Néfertari à peu près de la même taille qui accueillent le visiteur. Une exception puisque la reine est cette fois placée au même niveau que le pharaon. Selon une inscription de la façade, le sanctuaire honorait « Néfertari par amour de laquelle se lève le Soleil ».

Les statues d’Amon et de Ramsès illuminées par le soleil levant. Muhammad Fawzy/Egypt Today

Un message de pierre et de lumière

Alors que, dans le grand temple, Ramsès est assimilé à Rê-Horakhty, le soleil qui se lève à l’horizon, Néfertari, elle, se confond avec Sothis, divinité de l’étoile Sirius, elle-même associée à Hathor et Isis. Cet astre apparaît à l’horizon en même temps que le Soleil levant lors du Nouvel An égyptien (18-20 juillet), soit juste avant le début de la crue annuelle du Nil qui devait fertiliser les terres du royaume. C’est pour cette raison que les prêtres avaient associé cette apparition concomitante de l’astre du jour et de l’étoile Sothis au début de la saison de l’Inondation. Le phénomène astronomique passait pour le véritable déclencheur de la crue.

Les deux sanctuaires d’Abou Simbel proclament donc l’identité du pharaon et du Soleil, ainsi que de la reine et de l’étoile, leur union garantissant la fertilité du royaume. Un bas-relief du petit temple nous montre Néfertari, métamorphosée en Sothis, s’apprêtant à jouer son rôle érotico-céleste auprès de son époux, incarnation du Soleil. Cet érotisme religieux, garant de bonheur, était caractéristique des croyances pharaoniques.


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Le 22 février, à l’aube, deux des statues divines trônant sur leur banquette de pierre, au fond du sanctuaire, sont successivement illuminées : d’abord celle du dieu Amon, puis celle de Ramsès. Un déplacement de lumière calculé par les architectes des temples, afin que le dieu transmette au pharaon sa toute-puissance. Ramsès illuminé est symboliquement réinvesti de l’éclat divin.

Le 22 octobre, l’éclairage se fait dans un sens différent : d’abord Rê-Horakhty, puis Ramsès. Cette fois, c’est le dieu solaire qui transmet son rayonnement au pharaon. Ainsi, Ramsès s’inscrit dans un cycle de perpétuelle régénération.

La momie d’un grand rouquin

Si Ramsès est aujourd’hui une figure mondialement connue, c’est aussi grâce à sa momie qui a traversé les millénaires, malgré les pillages des tombeaux pharaoniques. Retrouvée en 1881, elle est démaillotée quelques années plus tard, puis déposée au musée du Caire où elle commence à se détériorer sous sa vitrine non étanche.

En 1976, accompagnée de l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt, la dépouille part en avion se faire soigner à Paris. Sans doute une première pour une momie pharaonique. Le corps de Ramsès est accueilli au Bourget par la ministre des Universités et la Garde républicaine. Après un traitement de plusieurs mois, il reprendra le chemin de l’Égypte.

L’étude de la momie a révélé un homme mort entre 85 et 92 ans, un âge exceptionnellement avancé pour l’époque. Il était plutôt grand (1,75 mètre) et paraît avoir été roux. Il souffrit de terribles problèmes dentaires et de spondylarthrite ankylosante ; ce qui l’empêcha de se tenir droit durant les dernières années de sa vie.

Un colosse et une salle du trône à Héliopolis

Durant son long règne de presque 67 ans, Ramsès II mena une intense politique architecturale du nord au sud de l’Égypte. Il n’est pas rare que des fouilles archéologiques révèlent de nouveaux monuments datables de son règne, comme les fragments d’un colosse découvert en 2017, sur le site de l’ancienne Héliopolis.

A l’automne 2018, les vestiges d’une estrade en pierre précédée d’un escalier ont été exhumés, également à Héliopolis. Le pharaon devait y faire installer son trône lors de cérémonies.

Estrade sur laquelle devait être placé le trône. Héliopolis. Ministère égyptien des Antiquités/AP

Ramsès, la légende

Ramsès II ne sombra jamais dans l’oubli. Au Ier siècle av. J.-C., Diodore de Sicile (Bibliothèque historique I, 47) le nomme Osymandias, déformation du nom de couronnement de Ramsès II : Ousermaâtrê. Tacite évoque, quant à lui, le grand conquérant Rhamsès (Annales II, 60).

Bien plus tard, en 1817, Shelley chante Ozymadias, king of kings.

En 1956, Yul Brynner incarne le pharaon immortel dans le très coûteux péplum de Cecil B. DeMille : Les Dix Commandements. L’acteur offre au public un Ramsès très convaincant dont les tenues et coiffures s’inspirent directement des représentations antiques du pharaon.

Ramsès est aussi devenu un personnage de fiction remarqué. Il est le héros de La Momie, roman d’horreur d’Anne Rice, publié en 1989.

Enfin, depuis 2017, le pharaon se trouve à l’affiche en France, avec la pièce de théâtre Ramsès II, de Sébastien Thiéry. Un thriller jouissif et fou qui n’est pas du tout une pièce historique sur l’Égypte ancienne !