Le cannabis légal peut-il concurrencer le marché noir ?

Brian Harriman, le président et PDG de Cannabis NB, montre quelques produits du cannabis, dans une succursale de Fredericton, au NB, mardi le 16 octobre 2018. Presse Canadienne /Stephen MacGillivray

Le cannabis légal peut-il concurrencer le marché noir ?

Avec le lancement du cannabis récréatif légal le 17 octobre, plusieurs défis ont fait leur apparition, c'est le moins qu'on puisse dire…

Les distributeurs et les détaillants connaissent déjà une pénurie du produit. Les gouvernements se penchent sur des questions comme les amnisties et la conduite avec facultés affaiblies.

La légalisation a aussi provoqué l'émergence d'une féroce compétition entre le marché du cannabis légal et le marché noir. L'élimination des fournisseurs illégaux est un des objectifs principaux de la légalisation. Afin de réussir, les producteurs, les détaillants et particulièrement les gouvernements doivent apprendre et s’adapter.

Avantage aux producteurs illégaux

Comme je l’ai déjà indiqué, il sera difficile de détourner les clients des vendeurs illégaux établis. D’une part, même si les aliments et boissons au cannabis sont en voie de développement, ils ne sont pas encore légalisés. Le marché noir va monopoliser ces produits encore un an.

L’huile de cannabis et le cannabis séché sont maintenant légaux, mais connaissent des pénuries. Elles vont éventuellement se résorber à mesure qu’un plus grand nombre de producteurs deviendront opérationnels.

On compte peu de commerces de vente au détail dans la plupart des provinces. Le Québec n’en a que 12 et l’Ontario n’en aura pas avant le printemps. Par contre, l’Alberta en a déjà 65 au service d’une population moins nombreuse.

Le prix représente un autre problème. Contrairement au marché noir, les vendeurs légaux doivent payer des frais et des taxes tout en concurrençant les prix de la rue environ 6,86 $ le gramme.

Néanmoins, le cannabis légal pourrait éventuellement se vendre moins cher que la marijuana illégale. Grâce à la production de masse, les coûts de certains producteurs se situent déjà sous les 0,75 $ le gramme et se dirigent vers les 0,20 $. La délocalisation de la production vers des pays où les salaires sont plus bas et le climat plus clément pourrait les faire chuter à 0,05 $.

La mise en marché promotionnelle pourrait donner un autre avantage au cannabis légal. Mais la loi fédérale limite la publicité à des fins d’«information»; pas de personnages animés ou de joyeux chiots. Cela complique la création d’une image de marque. Même les commerces appartenant au gouvernement trouvent les règles embarrassantes.

Chaînes, boutiques ou commerce en ligne?

La compétition a également gagné les vendeurs légaux, particulièrement dans les Prairies. Est-ce que les chaînes spécialisées, les boutiques indépendantes ou les épiceries établies seront plus appréciées? Les consommateurs préfèreront-ils les commerces aux allures vibrantes d’un café ou à l’apparence immaculée d’une clinique?

Une compétition fascinante pourrait opposer les points de vente physiques au commerce électronique. Dans plusieurs secteurs de la vente au détail, les magasins en arrachent (ou ont dû fermer) devant la concurrence de la vente en ligne. Mais avec le cannabis, de nouvelles enseignes apparaissent même si chaque province vend aussi de la marijuana en ligne.

La rivalité aussi bien que la synergie pourraient naître entre le cannabis médical et récréatif. Présentement, on attribue au cannabis récréatif la pénurie des produits médicinaux.

Mais à long terme, certains usagers de cannabis médical pourraient passer aux produits récréatifs pour des raisons de commodité ou de variété. À l’inverse, des personnes essayant le cannabis récréatif pourraient y trouver des vertus thérapeutiques et obtenir plus tard une prescription. De tels croisements pourraient gonfler les ventes de l’un et l’autre produit.

Des photographes prennent des photos de différents produits durant la présentation aux médias d'une succursale de la Société québécoise du cannabis, mardi le 16 octobre 2018, à Montréal. Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Producteurs et produits rivalisent

La concurrence à grande échelle se joue parmi les producteurs de cannabis. Ils ont cherché éperdument des travailleurs qualifiés. Ils se sont empressés de convertir des serres, chocolateries, et même des terrains de soccer intérieurs en espaces de culture. Mais c’est seulement maintenant que leurs produits et stratégies sont finalement en compétition directe.

Quels produits se révèleront les plus populaires? La plupart des consommateurs rechercheront-ils un léger effet, la pleine défonce ou un soulagement thérapeutique? Les feuilles et les huiles de cannabis seront-elles éclipsées par des produits à valeur ajoutée, comme les aliments et boissons au cannabis quand ils seront disponibles?

Dans une moindre mesure, les producteurs doivent aussi concurrencer (à l’extérieur du Québec) les consommateurs qui cultivent leur propre marijuana. Mais cela ressemblera probablement à la fabrication du vin à domicile où bien des gens s’y lancent, mais où peu persévèrent. Il faut dire que des jardiniers paresseux peuvent acheter des dispositifs de culture robotisés pour faire le travail. Ils peuvent surveiller la progression de leurs plants à l’aide d’une application sur leur téléphone mobile.

Remplacer d’autres substances?

Une compétition entre le cannabis et l’alcool se prépare aussi. Les buveurs vont passer à la mari pour l’effet, plus particulièrement quand les boissons au cannabis apparaîtront. C’est une des raisons pour laquelle les entreprises de vin et bière investissent dans la production de cannabis.

L’extérieur d’un commerce au détail Cannabis NB est présenté à Fredericton, N.-B. Presse Canadienne/Stephen MacGillivray

On pourra observer des changements similaires avec d’autres substances. Il est prouvé que la légalisation du cannabis réduit l’abus d’opioïdes et de cocaïne. Quelques fumeurs de tabac pourraient-ils aussi troquer leur cigarette pour un joint?

Toutes ces compétitions en cours font partie d’une autre plus vaste, celle-là entre les diverses politiques provinciales. Chaque gouvernement a élaboré ses propres règles pour la distribution, la vente au détail et la consommation de cannabis. Lesquelles atteindront-elles le mieux leurs objectifs concurrents et parfois contradictoires?

La politique du moins pire?

Certains choix de politiques paraissent déjà discutables. On comprend le désir de Terre-Neuve d’aider les fournisseurs de cannabis locaux. Mais offrir un allègement fiscal de 40 millions $ semblera onéreux lorsque les surplus s’accumuleront éventuellement.

De même, en permettant en Ontario aux municipalités d’interdire les magasins de cannabis on pourra tirer des bénéfices politiques à court terme. Mais l’interdiction permet au marché noir de continuer à fonctionner à plein régime.

Concernant ces magasins, l’Ontario se joint à l’Alberta en laissant l’entreprise privée s’occuper de la vente au détail. Elle répondra probablement plus rapidement aux préférences des consommateurs. Des provinces comme le Nouveau-Brunswick et le Québec s’en tiennent à des points de vente appartenant au gouvernement. Ils sauront sans doute mieux s’occuper d’éducation des consommateurs et réduire les risques.

Une différence encore plus importante à propos des magasins concerne leur nombre. Un plus grand nombre de magasins per capita éliminera plus rapidement le marché noir. L’Alberta viendra en tête à ce chapitre en raison de ses nombreux magasins du secteur privé. Au Nouveau-Brunswick, avec 20 points de vente du réseau public on pourra faire aussi bien en fonction de la densité de la population.

À l’opposé, le Québec a moins de points de vente et une population plus élevée; ce qui limite l’accessibilité. Et le nouveau gouvernement a fixé à 21 ans l’âge minimum pour la consommation. Ce qui laisse une plus large clientèle aux fournisseurs illégaux. Cette politique de la Coalition Avenir Québec n'est pas prometteuse pour l’avenir du cannabis légal au Québec.

This article was originally published in English