Le combat de l’Argentine pour améliorer les conditions de travail des domestiques

Capture d'écran d'une campagne télévisée argentine pour sensibiliser les employées et employeurs aux conditions de travail des domestiques. Comercial Afip Cocina

Carmen, 48 ans, travaille comme employée de maison depuis l’âge de 15 ans. Elle a commencé par aider sa mère, elle-même domestique. Mère célibataire de trois enfants, cette dernière a quitté sa région rurale du nord-est de l’Argentine dans les années 1970 pour s’installer à Buenos Aires, en quête d’une vie meilleure.

« J’ai toujours fait ce métier depuis. On pense que c’est provisoire mais, quand on commence, c’est difficile de faire autre chose. J’ai arrêté quand j’ai eu mes propres enfants, mais seulement pendant les six ou sept premières années. Quand mon mari m’a quittée […] ça a été le moyen le plus rapide de regagner de l’argent. »

L’histoire de Carmen confirme les statistiques qui montrent que le secteur du travail domestique tend à exclure les femmes en âge de procréer : 63 % des personnes concernées ont plus de 40 ans, contre 40 % des femmes exerçant un autre emploi. Cela résulte en partie de l’absence de congé maternité en Argentine jusqu’en 2013 et, en partie, du manque de crèches.

« C’est comme si je faisais partie de la famille »

« Ce que je préfère dans mon emploi actuel c’est qu’ils [mes employeurs] sont très attentionnés. Avec eux c’est comme si je faisais partie de la famille. Je travaille chez eux depuis 15 ans. »

Le témoignage de Carmen montre clairement que la dimension personnelle et affective est cruciale dans l’appréciation des conditions de travail. Dans ce secteur, les employées sont en position de vulnérabilité – dans le contexte d’une relation de travail très asymétrique – et risquent donc d’être victimes de toutes sortes d’abus et de mauvais traitements.

Les employées de maison argentines viennent souvent de milieux économiques et sociaux défavorisés, y compris la mère de Carmen, qui a quitté sa région rurale pour trouver du travail en ville. Ici, à Mendoza en 2014. Nicolas Alejandro/Flickr, CC BY-SA

Pour les travailleuses informelles, trouver des employeurs qui leur donnent l’impression de faire « partie de la famille » est souvent la meilleure chose qui leur puisse arriver. Toutefois, Carmen a récemment vu ses conditions de travail s’améliorer de façon significative.

En 2006, après la mise en place par le gouvernement d’avantages fiscaux pour les ménages qui déclarent leurs employés, elle est devenue pour la première fois une travailleuse officielle.

« [Mes employeurs] ont même eu la gentillesse de me déclarer. Personne ne l’avait jamais fait depuis toutes ces années ! »

Elle a vécu ce changement de statut comme une faveur personnelle de la part de ses employeurs, mais s’est aussi rendu compte des avantages de sa nouvelle situation :

« Maintenant, j’ai un compte en banque et une carte de crédit… Je n’ai plus à transporter mon salaire en liquide à la fin du mois, ce qui est trop dangereux. »

Elle bénéficie aujourd’hui d’une assurance santé et de bulletins de salaire qui pourront l’aider à obtenir un prêt immobilier ou à faire valoir ses droits à la retraite.

Davantage de droits, mais pas pour tout le monde

En complément de ces efforts de régularisation, une version améliorée du texte de loi relatif aux travailleurs domestiques a été adoptée en 2013, afin de leur donner davantage de droits. Tout comme les autres salariés du secteur privé argentin, Carmen a maintenant droit à un mois de congés payés ainsi qu’à des augmentations de salaire et à une assurance.

Toutefois, les avantages dont elle dispose sont encore loin d’être la norme.

« Quand je prends le train et que je discute avec d’autres [employées de maison], je me rends compte que je suis privilégiée : la plupart travaillent encore au noir et doivent supplier leurs patrons pour avoir une augmentation, un congé payé ou des choses comme ça. Elles savent que c’est leur droit d’être déclarées, mais ça dépend vraiment des employeurs. C’est pour ça que je vous dis que j’ai de la chance de travailler pour des gens si généreux. »

Les employées de maison dépendent souvent de la bonne volonté de leurs employeurs pour obtenir de meilleures conditions de travail. Ici, San Isidro, province de Buenos Aires, 2003. Adam Jones/Flickr, CC BY-ND

Un million de femmes sont employées comme domestiques

Ces lois sont d’autant plus importantes qu’en Argentine – comme dans toute l’Amérique latine – le nombre de déclarations d’employées dans ce secteur est historiquement bas.

Jusqu’au début du XXIe siècle, le pourcentage de travailleuses domestiques déclarées tournait autour de 5 %. La situation est encore plus problématique étant donné le poids significatif du secteur dans la structure professionnelle du pays (similaire à celle de l’ensemble de la région).

Le travail domestique est en effet une activité peu qualifiée qui, dans les sociétés très inégalitaires, est exercée par une fraction non négligeable de la population féminine. En Argentine, près d’un million de femmes sont employées dans ce secteur. Elles représentent 7 % de l’ensemble des travailleurs du pays, 13 % des travailleuses et près de 16 % des salariées.

Depuis quelques décennies, un ensemble de mesures économiques et de campagnes d’information ont été mises en place pour améliorer les conditions de travail de ces employées. Sans surprise, ces incitations économiques se sont révélées très efficaces pour faire augmenter le pourcentage d’employées déclarées, qui est monté à près de 15 %.

Sensibilisation du public et innovations

Une vaste campagne de sensibilisation a également été lancée, à l’aide de spots radio et télé, et d’affiches dans les rues et les transports en commun. Malgré tout, la situation et le respect des droits des travailleuses domestiques restent difficiles à contrôler, étant donné que leur activité s’exerce dans des résidences privées où les inspecteurs du travail n’ont pas le droit d’entrer, sous peine de violer la constitution.

Publicité destinée à sensibiliser le public à la situation des employées de maison.

À cet égard, et pour conclure sur le chapitre des mesures politiques, le cas de l’Argentine montre aussi l’émergence de pratiques novatrices. Dans les années 2000, par exemple, le Service national des impôts a installé des points d’accueil dans les plus riches quartiers résidentiels pour faciliter les inspections.

Étant donné que, dans ces quartiers, les résidences disposent en général d’une porte de service pour le personnel, les inspecteurs abordaient les employées à cette entrée pour leur poser quelques questions sur leurs conditions de travail. Les employeurs étaient tenus de donner aux inspecteurs le nom et l’adresse exacts de leurs employées et, lorsque celles-ci n’étaient pas déclarées, ils recevaient une citation à comparaître.

En 2017, la même institution a envoyé une lettre aux 10 % de ménages parmi les plus riches du pays qui disent ne pas employer de domestique. La lettre leur demandait de confirmer par une déclaration sur l’honneur l’exactitude de cette situation et les avertissait qu’ils risquaient des sanctions pénales en cas de fausse déclaration. Bien que l’impact de telles initiatives soit limité, elles servent d’exemple et montrent qu’un contrôle et des sanctions existent, tout en renforçant l’idée que le travail informel dans ce secteur professionnel est illégal.

Les travailleuses domestiques s’organisent pour défendre leurs droits avec le soutien du gouvernement. Ici, en Argentine à un séminaire de la Fédération internationale des travailleurs domestiques, en 2017. Claire E. Hobden/IDWF, CC BY-NC-ND

« Il y a toujours quelqu’un pour faire le même travail pour moins cher »

Quoique modeste, la hausse du nombre de travailleuses déclarées fait émerger de nouvelles pratiques, de nouveaux discours et paramètres, au sein desquels les notions de droits, de devoirs et de responsabilité commencent à prendre de l’importance.

Toutefois, déclarer ses employées est encore loin d’être la norme. En dépit de tous ces efforts et de toutes ces avancées, trois travailleuses domestiques sur quatre ne sont toujours pas déclarées. Il est particulièrement difficile d’aider ces femmes à régulariser leur situation dans des sociétés très inégalitaires où l’offre de ces services tend à excéder la demande. Comme le résume une employée :

« Il y a toujours quelqu’un pour faire le même travail pour moins cher. C’est ça le problème. »

C’est justement pour cette raison qu’il faut continuer à établir de nouveaux mécanismes – qu’il s’agisse d’incitations économiques, de campagnes de sensibilisation, de contrôle, de sanctions, etc. – pour faire en sorte que de plus en plus de travailleuses domestiques puissent quitter le monde opaque du travail informel.

Trois questions à Francisca Peyreyra sur les travailleuses informelles en Argentine, The Conversation en partenariat avec l’AFD.

Cet article fait suite à un colloque organisé par l’AFD autour de la question du travail informel.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

This article was originally published in English