La religion a aidé la science, tout autant qu'elle l'a brimée. Linsly-Chittenden Hall, Yale University

Le conflit entre science et religion est-il inévitable ?

Dans son ouvrage écrit en 2015, Faith versus Fact, le biologiste et polémiste Jerry Coyne lançait une de ses nombreuses attaques contre les religions et ce, au nom de la science: science et religion, disait-il, « ne peuvent cohabiter, de la même manière que raison et déraison ne peuvent le faire ».

Ce genre de généralités se retrouve fréquemment au fil des siècles, faisant souvent référence à la condamnation de Galilée par l’Église catholique romaine en 1633, ou encore à la dispute au sujet de l’évolution survenue à Oxford en 1860 entre T. H. Huxley et l’évêque Samuel Wilberforce.

Ce type d’énoncé rejoint également la sphère publique. Le 16 septembre 2008, le professeur Michael Reiss, un biologiste évolutionniste, a démissionné de son poste de directeur de l’éducation de la Royal Society. Son départ était en lien avec des propos tenus sur l’enseignement scientifique des origines. Il aurait dit: « Le créationnisme doit être évalué par les scientifiques non comme une idée fausse, mais bien comme une vision du monde. »

Peu avant cette démission, le prix Nobel Sir Richard Roberts, avait écrit au président de la Royal Society, Sir Martin Rees, exigeant « la démission ou le renvoi dès que possible du professeur Reiss ». « Nous constatons que le professeur Reiss est un ecclésiastique, ce qui est inquiétant en soi ». Sa lettre se poursuit ainsi:

Qui donc a pu s’imaginer qu’il puisse être un bon directeur de l’éducation, qualifié pour répondre à des questions sur les différences entre science et religion de manière scientifique et rationnelle?

Commentant cet incident dans la revue New Scientist, un autre Nobélisé, Sir Harold Krolo, de poursuivre:

Il est impensable qu’un pasteur, dont la pensée centrale repose en grande partie, sinon en totalité, sur un dogme invérifiable, puisse présenter avec honnêteté et impartialité un argumentaire scientifique fondé sur la libre pensée et le doute.

Complications

Ces affirmations suggèrent implicitement l’inévitable combat opposant science et religion. Mais ce postulat ne peut en soi faire comprendre l’infinie diversité des liens tissés entre science et religion.

Les sciences sont nombreuses, les religions tout autant. Une découverte scientifique peut s’avérer problématique pour certaines religions, mais sans conséquence pour d’autres. Une science peut menacer des croyances religieuses, alors que d’autres sont ressenties comme anodines. Soutenir qu’il existerait un conflit fondamental entre science et religion est voué à l’échec, car comme l'a écrit le philosophe John Gray, les mots « religion » et « athéisme » sont dépourvus d’essence.

Des savants en train d'étudier l'astronomie et la géométrie. Wikipedia Commons, FAL

Si les sciences peuvent parfois fournir des réponses aux interrogations soulevées par les traditions religieuses, il reste néanmoins un espace pour le questionnement et l’engagement religieux. Comment sont établies les priorités en recherche? Compte tenu de ressources limitées, nous nous devons en premier lieu de déterminer ce qui est le plus important pour l’humanité.

Il ne s’agit pas ici de raisonnement scientifique. Tel que l’historien Noah Yuval Harari l’a décrit dans son livre à succès Sapiens, seules les religions et les idéologies peuvent répondre à ces interrogations: « La recherche ne peut s’épanouir qu’au travers d’un lien à une religion ou une idéologie ».

Parce que science et religion sont à la fois interdépendantes et conflictuelles, l'histoire de leur interaction est complexe.

Points chauds et zones d’échange

On trouve historiquement de nombreuses situations où science et religion se sont opposées. Appelons-les « points chauds ». Parmi ceux-ci, le refus des miracles par les tenants du point de vue que la nature fonctionne selon des lois incontournables . Ou encore le déni de la liberté humaine prôné par ceux qui voient l‘esprit de l’être humain comme un simple assemblage chimique du cerveau.

Au début du 17ème siècle, certains catholiques jugèrent les théories matérialistes troublantes car elles entraient en conflit avec leur interprétation de l’Eucharistie. Pour certains Juifs, le bannissement de l’astrologie entre les années 200 et 500 AD constituait une entrave à la recherche astronomique. Quant à ceux qui interprètent la bible de façon littérale, la théorie de l’évolution selon Darwin déclenche un réflexe de rejet.

Par contre, l’on trouve bien des points d’entente et d’enrichissement réciproque. Appelons-les « zones d’échange ». Par exemple, l’idée biblique que l’humanité descendrait d’une source unique. Cette pensée a mené à une réflexion sur l'origine du langage ainsi que sur la dispersion des êtres humains sur la planète.

Au 17ème siècle, certaines inventions scientifiques telles que le télescope et le microscope étaient destinées à inverser la chute d'Adam de son piédestal. Ces instruments et leur méthodologie scientifique furent conçus afin de réparer les capacités cognitives et sensorielles de l’être humain, endommagées par le péché.

Regardons le débat sur la création du monde. Cette idée constitue la pierre angulaire du développement de la science écologique. C’est en partie grâce à la croyance que Dieu aurait adapté animaux et plantes à leur environnement qu'ont été rédigés des traités essentiels d’histoire naturelle soulignant les corrélations entre organismes et environnement.

Un télescope de 40 pieds construits par W. Herschel. Wellcome Collection, CC BY

De nos jours, un dialogue entre anthropologues théologiques et partisans du transhumanisme– qui prônent l’usage de la science et de la technique afin d’améliorer la condition humaine – pourrait être bénéfique. Les avancées technologiques soulèvent de profondes questions sur le sens de l’humanité, un sujet sur lequel les théologiens ont beaucoup à dire. Au minimum, la théologie peut contribuer à l’élaboration des valeurs en vertu desquelles devraient être priorisées les capacités humaines qu’il convient d’améliorer.

La survie de la religion

Chacun répondant à des impératifs différents, le risque de tensions, dissensions, et même d’animosité entre religieux et scientifiques demeurera omniprésent. Mais cela ne veut pas dire que la guerre est inévitable. La science laisse indifférents de nombreux croyants. Et beaucoup de scientifiques se distancient de la religion. La méfiance réciproque est souvent de mise. Mais - et j’insiste - l’indifférence, la distanciation et la méfiance ne sont pas la même chose que la guerre.

Les mots « science » et « religion » ont subi de profondes transformations sémantiques. Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du 19ème siècle que la « science » est devenue une sorte de parapluie de convenance regroupant des domaines empiriques spécialisés, supposément mais pas toujours, liés par une « méthodologie scientifique » commune.

Les religions peuvent-elles survivre à notre société technologique? C’est déjà le cas, et ce pour une raison fort importante. Elles fournissent une identité, et cherchent à donner un sens aux événements, à interpréter l’univers, pas nécessairement à le comprendre. Comme le disait Terry Eagleton : « L’erreur consistant à croire que la religion serait une tentative ratée d’explication du monde… équivaut à considérer le ballet comme une tentative ratée de rattraper l’autobus. »

This article was originally published in English