Le coup de force au Zimbabwe montre l’incohérence des organisations régionales africaines

Les soutiens du vice president Emmerson Mnangagwa, symbolisé par un crocodile en peluche, célèbre la fin de l'ère Mugabe à Harare, le 22 novembre. Stefan Heunis/AFP

La confusion initiale sur la nature des évènements au Zimbabwe le 14 novembre a été levée, le jour suivant, par les déclarations de l’armée qui laissaient très peu de doute sur le fait qu’il s’agissait bel et bien d’une prise de contrôle militaire demandant la démission du président de la République, le nonagénaire Robert Mugabe.

Les faits indiquant bien un coup d’État, pourquoi ne pas l’avoir nommé ainsi ? La réponse se trouve quelque part entre la stratégie de l’armée (Forces de Défense du Zimbabwe) et l’incohérence des élites politiques et des organisations africaines.

D’une part, les « putschistes zimbabwéens » craignaient certainement, conformément à l’article 30 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine (UA), une suspension et des sanctions potentielles de l’organisation, que les États membres se doivent d’appliquer. D’autre part, Mugabe, au pouvoir depuis 37 ans, adulé par ses pairs comme l’« infatigable militant de l’indépendance et de la dignité de l’Afrique », ceux-ci allaient probablement se ranger derrière lui.

Dangereux coups d’État

De fait, il existe un large consensus – y compris et surtout de la part de nombreux régimes autoritaires africains – contre les coups d’État militaires ou « changements anticonstitutionnels de gouvernement ».

La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (CADEG) de 2007, en son article 3 (10), énonce le principe du « rejet et la condamnation des changements anticonstitutionnels de gouvernement ». Même si jusqu’à présent, seuls dix pays ont signé et ratifié cette Charte, ce principe est « endossé » par les organismes sous-régionaux africains, y compris la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), dont le Zimbabwe est un État membre.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) « s’appuie » elle aussi sur cette Charte et l’a d’ailleurs récemment utilisée comme base pour pousser l’ex-président de la République gambienne Yahya Jammeh vers la sortie.

C’est sur cette base que, Alpha Condé, actuel président de l’UA, qui regroupe 55 pays membres en 2017, a exigé « un retour à l’ordre constitutionnel » et martelé le fait que l’organisation « n’acceptera jamais un coup d’État » militaire à Harare.

De même, Jacob Zuma, président en exercice de la SADC, a également exprimé le refus de son organisation face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

Il est, par ailleurs, difficile de nier l’impact négatif des coups d’État militaires sur la démocratie et la stabilité sociopolitique d’un pays.

Cas emblématique, la République centrafricaine a connu au moins une vingtaine de putschs ou tentative de coups d’État et continue de croupir dans une instabilité paralysante.

Dans ce dernier cas, la condamnation initiale des putschistes par les organisations régionales ne les ont pas empêchés de « s’accommoder » de l’état de fait et de participer au processus de « constitutionnalisation » du régime éphémère de Michel Djotodia.

Les institutions régionales ont le mandat de se porter garante d’une meilleure gouvernance politique et démocratique et soutenir dans cette voie leurs membres. Or, dans les faits, elles demeurent assez timorées.

Incohérence dans l’application des principes

La Charte (CADEG) définit ainsi comme principes :

« Le respect des droits humains, la tenue d’élections régulières, transparentes, libres et équitables, la transparence et l’équité dans la gestion des affaires publiques et la condamnation et le rejet des actes de corruption, des infractions connexes et de l’impunité. »

Cependant, pour les organisations régionales africaines, certaines violations semblent être moins répréhensibles que le renversement militaire d’un régime corrompu et autoritaire.

Pour exemple, sur la question des modifications des Constitutions à des fins électoralistes – comme ce fut le cas en République du Congo – avec les violences qui en découlent, les organisations régionales africaines ont été pour le moins passives.

Lors des tensions autour de la modification de la Constitution, l’UA s’est contentée d’exhorter les acteurs politiques « à trouver, par le dialogue, une solution à leurs différences », pour plus tard en appeler au respect de la décision de la cours constitutionnelle validant l’élection présidentielle, avalisant ainsi des élections et des régimes qui ne brillent pas par leur caractère démocratique.

En même temps, peut-on, par exemple, être président de l’UA et critiquer ses propres égarements antidémocratiques comme ce fut le cas pour le président tchadien Idriss Déby ?

Il y a là un grand paradoxe inhérent à la structure des organisations intergouvernementales africaines. En effet, la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement (CCEG) de l’UA, en tant qu’organe suprême de l’institution, jouit de tous les pouvoirs tandis que le parlement panafricain (qui se réunit deux fois par an) est un organe purement consultatif.

Le président sud-africain Jacob Zuma (g), ses homologues angolais Joao Lourenco © et le Zambien Edgar Lungu (d) se rendent à une réunion urgente de la SADC autour du Zimbabwe le 21 novembre à Luanda, Angola. Ampe Rogiero/AFP

Cette critique peut d’ailleurs s’appliquer, dans une certaine mesure, au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) – organe suprême sur les questions de paix et de sécurité internationales – où les membres dit du P5 jouissent d’un pouvoir disproportionné (avec droit de veto)- tandis que l’Assemblée générale qui réunit les 193 membres de l’organisation, rend des décisions qui ont valeur d’orientations et de recommandations.

Cette situation montre, dans le cas de l’UA, que l’organisation est dysfonctionnelle. Cependant, la suprématie de la CCEG s’explique aussi par le désir des États membres de protéger leur souveraineté nationale, toute chose qui ne devrait pas nécessiter de s’émanciper des exigences de l’État de droit.

L’écart entre la position de principe des organisations africaines sur les coups d’État et la violation des droits humains, la fraude électorale et les modifications opportunistes des Constitutions par de nombreux dirigeants africains, montre bien l’incohérence de leur posture.

Comment peut-on rejeter le putsch au Zimbabwe et le déclarer anticonstitutionnel, tout en détournant le regard des agissements antidémocratiques du même régime ? Comment peut-on prôner le respect absolu des Constitutions et approuver tacitement le maintien au pouvoir quasi-anticonstitutionnel de la dynastie Kabila en République démocratique du Congo ?

Zone de turbulences

Après avoir brandi la « baguette magique constitutionnelle » pour tenter de conserver son siège, Mugabe a fini par « démissionner », par la voix du président du Parlement.

S’ouvre donc à Harare une période de « transition » qui sera conduite par celui qui a eu raison du téméraire « négociateur » de Lancaster House », Emmerson Mnangagwa. Le coup de force ayant été légitimé par la démission de Mugabe et par la mobilisation populaire, les nouvelles autorités du Zimbabwe ne risquent, a priori, aucune sanction de l’UA ou de la SADC.

Par contre, il est à craindre que l’arrivée au pouvoir de Mnangagwa avec l’aide de l’armée, n’augure pas forcément de lendemains meilleurs pour le pays et ses populations. Le « crocodile » comme on le surnomme, à 75 ans, est en effet un pur produit du système qu’il a contribué à bâtir et à maintenir par tous les moyens. De même, si le rôle de l’armée dans la chute de Mugabe apparaît salutaire, il n’en demeure pas moins que les militaires ont pris conscience de leur poids dans l’arène politique zimbabwéenne.

Le nouveau pouvoir fera-t-il les réformes qui s’imposent, notamment dans la perspective de la présidentielle de 2018 ?

La question reste entière car, le ZANU-PF, (ancien) parti de Mugabe, et Emmerson Mnangagwa le « fils » de ce dernier conserveront probablement les rênes de l’État. Ce qui est certain, c’est que le Zimbabwe est rentré dans une zone de très fortes turbulences.

En fin de compte, on pourrait aussi considérer la « transition » actuelle au Zimbabwe comme la fin d’une ère pour les leaders indépendantistes africains, que Mugabe a incarnée dans son pays. Le Zimbabwe, à 37 ans, est un État extrêmement jeune qui connaîtra certainement d’autres vicissitudes sur son parcours vers la consolidation de ses structures.

Reste à savoir si les organisations régionales africaines sont en mesure de s’adapter aux bouleversements profonds qui risquent d’émerger avec la mort symbolique des doyens africains.

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