Le coût social de la malhonnêteté

Buick 1951 à vendre (Aberdeen, état de Washington). Le prix Nobel 2001 a construit sa théorie de la sélection adverse sur ce marché. John Lloyd/flickr , CC BY-SA

Alors que s’ouvre l’ère du Big Data, l’asymétrie informationnelle n’a jamais été aussi prononcée entre les acteurs qui détiennent les informations réellement essentielles et les tiers. Un paradoxe dont les premiers cités sont naturellement incités à tirer avantage pour écarter les seconds du jeu concurrentiel. Pensons à l’avantage indéniable dont disposent Facebook et Google sur le marché de l’e-publicité grâce aux masses de données qualifiées dont ils disposent. Mais que se passe-t-il lorsque les agents les mieux informés se trouvent également être les plus malhonnêtes ? Dans ce cas précis, l’intervention d’une autorité bienveillante est requise pour rétablir une équité de traitement et une saine concurrence sur les marchés.

C’est ce que démontre le Prix Nobel d’économie George Akerlof à travers l’exemple du marché de la voiture d’occasion. En substance, Akerlof nous rappelle qu’il existe une asymétrie informationnelle entre le vendeur et l’acheteur d’un véhicule d’occasion. Le premier connaît avec un certain degré de certitude l’état réel de son véhicule, ce qui n’est pas le cas du second. Émergent alors deux catégories de vendeurs : les vendeurs honnêtes qui proposent en toute bonne foi des véhicules en bon état, et les vendeurs malhonnêtes qui tentent d’écouler des véhicules dont ils connaissent les vices cachés.

George Akerlof, prix Nobel d’économie. Yan Chi Vinci Chow/Flickr, CC BY-NC

Ce que nous montre Akerlof c’est que, dans pareil contexte, le prix ne peut plus jouer son rôle de « signal de qualité » pour éclairer les acheteurs quant aux attributs réels du produit mis en vente. Imaginons, en effet, une configuration dans laquelle le marché est inondé de voitures de piètre qualité au milieu desquels se trouvent des automobiles de bonne qualité. Bien évidemment, les propriétaires de ces dernières ne sont pas disposés à vendre en deçà d’un certain prix. Un prix qui ne rencontrera pas sa demande puisque les acheteurs, en situation d’asymétrie informationnelle, vont privilégier des véhicules moins onéreux en espérant faire une bonne affaire. Dès lors, les prix vont mécaniquement baisser, incitant en retour les vendeurs les plus honnêtes à se retirer du marché. Sur le long terme, le schéma est le suivant : les prix baissent, les vendeurs les moins malhonnêtes se retirent du marché et la qualité moyenne des biens échangés chute. L’issue est alors inéluctable : au final, seul le vendeur le mieux informé et le plus malhonnête est disposé à vendre.

Cet exemple est riche en enseignements. Tout d’abord, il nous apprend qu’en situation d’asymétrie informationnelle, le marché tend naturellement vers des situations qui excluent les meilleures offres. Ensuite, il nous éclaire sur le fait que le coût social de la malhonnêteté peut être très élevé. En l’espèce, il correspond à la fois au coût du préjudice subi par l’acheteur d’un véhicule de mauvaise qualité, au coût de l’anti-sélection supporté par l’ensemble des vendeurs honnêtes exclus du marché, et aux externalités négatives en termes de sécurité ou de pollution que la société va devoir assumer du fait du maintien de véhicules circulants de mauvaise qualité. Enfin, et en conséquence des deux points précédents, il établit que la prime d’assurance est d’autant plus élevée que l’asymétrie informationnelle entre les différents agents est importante.

Pour remédier à une telle situation, l’intervention d’une autorité bienveillante est requise. Dans le cas du marché des véhicules d’occasion, il s’agit par exemple, comme le suggère Akerlof, de mettre en place des régimes de responsabilité contraignants pour discipliner les vendeurs malhonnêtes, faire jouer les effets réputationnels en affichant les vendeurs les moins scrupuleux, ou en délivrant des certifications susceptibles de légitimer l’offre. Le contrôle technique, par exemple, peut être perçu comme une volonté de réduire l’asymétrie informationnelle.

Mais que se passe-t-il lorsque l’autorité supposée rééquilibrer le marché est elle-même déloyale, ou capturée par des intérêts malhonnêtes ? Dans leur ouvrage « La société translucide », David Thesmar et Augustin Landier exposent de quelle manière l’État peut être sujet à diverses tentatives de capture de la part d’intérêts électoralistes ou corporatistes, ou peut être amené à dissimuler certains faits pour préserver l’intégrité de ses grands corps. Il arrive aussi que l’État pêche par excès de paternalisme en protégeant les personnes physiques et morales contre elles-mêmes, quitte à allègrement biaiser les règles du jeu.

Jérôme Kerviel. Xpectro/Flickr, CC BY-NC-SA

Le décor ainsi planté, quel regard porter sur certaines affaires récentes ? La posture adoptée à l’encontre de Google sur le plan de la protection des données personnelles peut-elle être perçue comme sincère quand l’État renonce dans le même temps à encadrer par la loi le fonds Google pour la presse, fonds qui bénéficie jusqu’ici aux leaders d’audience ? Et dans l’affaire Kerviel, le coût social de la malhonnêteté présumée de tout un système bancaire a-t-il été supporté par un seul exécutant pour préserver la stabilité de l’ensemble ? Autant d’interrogations qui donnent une résonance toute particulière aux écrits du poète britannique Matthew Prior qui, dans Un cadenas anglais, écrivait : « Pour ses vertus, soit bienveillant ; Pour ses défauts, un peu aveugle ».

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