Le cyberharcèlement, ou l’agression par Internet (3)

Le portable, outil de prédilection pour le cyberharcèlement. Olivier Morin/AFP

Extraits de l'ouvrage « Le Harcèlement scolaire » aux Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je? », novembre 2015.

Le cyberharcèlement affecterait 15 à 25 % des jeunes selon les pays, dont 9 % concernent la tranche d’âge des 9‐10 ans.

Peu d’études portent sur le cyberharcèlement. Il s’en dégage des résultats encore [contradictoires](http://www.researchgate.net/publication/260110450_Cyberbullying_(ou_cyber_harclement). De surcroît, la façon dont les jeunes utilisent les médias reste encore très obscure pour les adultes et surtout évolue très vite, ce qui complique la tâche des chercheurs.

Garçons et filles

Ainsi, parce qu’Internet permet de colporter plus facilement des rumeurs sans recourir à la force physique, on aurait pu penser que la différence entre garçons et filles allait se réduire, voire tourner en défaveur des filles. Rien de tel, pourtant, n’est démontré.

Toutes les études tendent à prouver que garçons et filles sont également concernés par le cyberharcèlement. Les garçons sont plus harceleurs (8 %) que les filles (3 %). Une étudemenée aux Pays‐Bas fait état d’un taux très supérieur : 18,6 % des garçons seraient harceleurs contre 13,4 % des filles. Globalement, les filles sont plus souvent que les garçons victimes de harcèlement, que ce soit sur Internet ou à l’école.

Les études qui se penchent sur la continuité qu’il existe entre le harcèlement à l’école et le cyberharcèlement sont elles aussi contradictoires. Pour certaines, il existe un lien très fort entre l’un et l’autre. Pour Catherine Blaya, les cybervictimes sont aussi victimes de harcèlement à l’école et les agresseurs en ligne sont aussi agresseurs dans la vie.

Moyen de se venger

Cette étude souligne cependant un fait important qui donne à réfléchir sur la dynamique du harcèlement : les agresseurs du Net sont aussi fréquemment impliqués dans la vie réelle comme victimes ou témoins. Le Net constituerait pour eux un moyen de se venger. Certains auteurs vont jusqu’à en conclure que les intimidations sur le Net ne devraient pas être considérées comme du harcèlement, car la victime trouverait là un moyen de se défendre et de rendre la pareille. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre dans la relation. Pour ces auteurs, la définition de ce qu’est le harcèlement à l’école ne saurait s’appliquer stricto sensu aux phénomènes observables sur le Net.

Retenons la définition proposée par l’organisme américain Cyberbullying Research Center : il y a cyberharcèlement « quand, sur le Net, on se moque de manière répétée d’une autre personne ou qu’on la harcèle par courrier électronique, ou quand on poste quelque chose en ligne à propos d’une autre personne qu’on n’aime pas ».

En appliquant cette définition à un échantillon de 4 000 élèves âgés de onze à dix‐huit ans, on obtient un taux de 20 % de victimes, de 20 % d’agresseurs et de 10 % de sujets qui sont à la foisagresseurs et victimes. Ce chiffre, nettement supérieur à celui du harcèlement observé à l’école, tendrait à montrer que les jeunes impliqués dans la première forme de harcèlement sont très différents de ceux qui sont impliqués dans la seconde.

C’est ce que semble montrer l’enquête de Violaine Kubiszewski : sur 738 collégiens d’Indre‐et‐Loire, 66 % des cybervictimes, 61 % des cyberagresseurs et 61 % de cyberagresseurs‐victimes n’ont rien à voir avec le harcèlement à l’école. Seuls 20 % des agresseurs sur le Net le sont aussi à l’école.

Pour le cyberharcèlement, il conviendrait donc d’établir une typologie différente. En effet, on constate que ceux qui ont recours à la cyberviolence, qu’ils soient victimes ou agresseurs, ont un niveau d’empathie inférieure aux jeunes non impliqués. Ils font aussi preuve d’une plus grande agressivité. Par ailleurs, les victimes‐agresseurs sont plus nombreuses dans le cyberharcèlement. Il est donc indéniable que l’anonymat permet à un certain nombre de victimes de se venger.

Consommateurs d’écran

Ces faits corroborent les travaux de Catherine Blaya, cités précédemment. Cependant, Violaine Kubiszweski montre que les agresseurs sont plus asociaux qu’agressifs et enfin que les victimes‐agresseurs et les agresseurs sont de gros consommateurs d’écran (devant lequel ils passent plus de trois heures par jour).

Tous les auteurs s’accordent sur un point : les cyberagresseurs harcèlent moins durant les vacances, sans doute parce que le cyberharcèlement concerne les jeunes d’un même établissement et d’un même niveau. Enfin, si les filles sont touchées au même titre que les garçons par le cyberharcèlement, les outils de communication varient en fonction du sexe. Les filles utilisent plus volontiers le téléphone et les textos ainsi que les courriels, tandis que les garçons postent plus volontiers des vidéos compromettantes sur les réseaux sociaux.

Les victimes se disent plus affectées de voir diffuser des photographies, des vidéos ou des clips réalisés au moyen d’un téléphone portable plutôt que par des courriels désagréables ou des agressions sur les réseaux sociaux. Généralement même, « plusieurs chercheurs retrouvent des symptômes de détresse psychologiques plus marqués chez les victimes de cyberagression que chez celles d’agression traditionnelle ». Enfin, il semble qu’entre cyberviolence et climat scolaire il existe une relation significative : plus les conflits sont nombreux au sein de la communauté éducative, ou plus sont nombreuses les violences à l’intérieur de l’établissement, plus il y aura de harcèlement.

« Le Harcèlement scolaire », Nicole Catheline, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je? », novembre 2015. Les intertitres dans cet article sont de la rédaction.