Le FN de Marine Le Pen : ni Vichy, ni antisystème

La candidate du FN, le 17 avril dernier à Paris. Joël Saget/AFP

21 avril 2002, 23 avril 2017. L’histoire semble bégayer. Le Front national, en la personne de Marine Le Pen, parvient à se hisser à nouveau au second tour de l’élection pour la présidence de la République au suffrage universel direct. Avec plus de 7,5 millions de suffrages et arrivant en tête dans près de 20 000 communes du territoire français, le FN établit son nouveau record historique à une élection générale, effaçant le précédent – 6,8 millions de voix obtenues lors des élections régionales de décembre 2015.

Mais cette fois-ci, pas de coup de tonnerre, pas de choc, pas de sidération et encore moins de réaction épidermique. Il faut dire que cette qualification de la droite nationaliste était si prévisible, tellement attendue depuis plusieurs années déjà. C’est son élimination qui aurait été une énorme surprise, et qui aurait pu donner un peu de baume au cœur, réconforter les millions de partisans de la France insoumise très abattus de voir que la roue de l’Histoire ne tournait en leur faveur, et que cinquante après le candidat communiste Jacques Duclos qui avait échoué au premier tour de la présidentielle de 1969 au profit du candidat centriste Alain Poher, Jean‑Luc Mélenchon manquait à son tour cette qualification, tant espérée, pour seulement 600 000 voix.

Depuis le 23 avril au soir, les appels à faire barrage au Front national se multiplient, même si cette fois-ci, contrairement à 2002, l’unanimisme n’est vraiment plus de mise, et nombreux sont celles et ceux qui, essentiellement à gauche, ne veulent pas aller voter, même de façon purement instrumentale et opportuniste, pour le candidat de la droite néolibérale, Emmanuel Macron, comme ils avaient pu le faire le 5 mai 2002 avec le bulletin Jacques Chirac à l’époque, préférant a contrario se réfugier dans l’abstention (ne pas aller voter, voter blanc ou voter nul).

Mais une fois encore, une question lancinante demeure : comment mener la bataille culturelle contre le FN pour œuvrer à sa réduction dans le champ intellectuel ? Pour ce faire, il est encore nécessaire de se demander de quoi le FN est-il le nom ?

Les spécialistes du Front national que sont Nonna Meyer, Sylvain Crépon et Alexandre Dezé dans la conclusion de leur excellent ouvrage collectif Les faux semblants du FN écrivent que « le FN est le cas typique d’un parti antisystème, un parti qui évolue dans un système dont il ne partage pas les principes et les valeurs ». Ils rajoutent que celui-ci, malgré la succession de 2011 à la tête du parti, demeure un parti « hors normes, extrémiste ».

De cette lecture, il nous est venu la question suivante : quelles sont ces fameuses normes du système que le FN mariniste récuserait encore aujourd’hui ? De plus, que désigne cette notion de système ? Le mode de production capitaliste-productiviste-consumériste ? Le caractère républicain du régime politique français ? Les partis politiques traditionnels ? Le triptyque républicain ?

« Antisystème », le FN ? Pro-capitaliste !

Pourtant, loin d’être un parti à l’idéologie révolutionnaire, contrairement à un Parti socialiste défendant encore au Congrès de Metz de 1979, une « stratégie de rupture avec le capitalisme », le FN a toujours défendu, et défend encore à l’instar des deux partis du système partisan français la propriété privée et lucrative des moyens de production. Depuis ses débuts, il n’a eu de cesse de se poser en défenseur de la libre entreprise, du capitalisme concurrentiel et de la recherche du profit maximal. Le FN a toujours défendu, y compris depuis que Marine Le Pen est devenue sa présidente, le maintien d’un secteur productif privé fort et compétitif. Et si le secteur public pouvait connaître une extension, elle serait modeste et l’on demeurait toujours dans une économie mixte avec une prééminence incontestable du secteur privé.

À côté de cela, il continue à récuser des propositions qui relèvent, selon ses propres mots, de « l’économie administrée » ou « soviétique » comme peut l’être l’interdiction des licenciements de salariés dans les entreprises pourtant bénéficiaires. De plus, contrairement à ce qui pouvait être défendu par l’ensemble des gauches dans les années 1970, le FN ne compte nullement faire pénétrer la citoyenneté et le suffrage universel dans le monde du travail, en remettant en cause l’unité de direction et de commandement au sein des entreprises privées. Aussi, est-il improbable que les salariés français et étrangers puissent jouir de nouveaux droits qui leur permettraient d’avoir une meilleure maîtrise du processus de production. Le capitalisme, en tant que cadre fondamental de la vie des salariés français, ne risque donc pas d’être mis en accusation par le parti de Marine Le Pen.

Marine Le Pen, à l’usine Whirlpool, à Amiens, le 26 avril 2017. STR/AFP

Enfin, il ne cherche nullement à rompre avec le modèle fondé sur la croissance du PIB. Le productivisme et le consumérisme, en un mot le « capitalocène », le capitalisme destructeur de l’environnement, ne font pas partie de son champ de réflexion. Au regard de ces faits, le FN s’inscrit pleinement, à l’instar des autres partis politiques dominants, au sein du « consensus pro-capitaliste », pour reprendre une expression d’Alain Badiou.

Ainsi, par-delà les mesures « protectionnistes » qu’il prône pour protéger les travailleurs et les produits français, ce « souverainisme intégral » (comme le nomme Nicolas Lebourg), le FN fait preuve en dernière instance d’un conformisme idéologique patent en matière économique, ce qui le classe de ce point de vue non pas à gauche, mais bien à droite du champ politique. Du moins si l’on considère avec l’anthropologue Emmanuel Terray que « le fondement de la pensée de droite reste la défense de l’ordre établi ».

En effet, faut-il rappeler qu’une fois la question du régime politique réglée au début des années 1880 avec le triomphe définitif de l’idée républicaine, si on excepte la parenthèse vichyssoise, c’est autour de la question sociale que s’est organisée la dichotomie gauche-droite en France. Or, le FN depuis 1972, et ce en dépit des évolutions qu’il a pu connaître depuis le début des années 1990, s’est toujours situé à droite au regard des réponses qu’il apporte à cette question principale.

Farouche partisan de l’économie capitaliste, le FN se présente en définitive comme le défenseur d’un nouveau compromis social qui régulerait le rapport salarial dans un sens plus favorable au salarié qu’il ne l’est actuellement dans l’ordre productif néolibéral et transnational, sans toutefois chercher à émanciper définitivement le travail des rapports sociaux de production capitaliste. Et cela, contrairement au projet d’avenir qui fut toujours celui du mouvement ouvrier organisé en France, comme ailleurs dans le monde.

« Antisystème », le FN ? Pro-Ve République !

Le FN ne compte nullement rétablir la monarchie dans sa forme la plus antiparlementaire, contre-révolutionnaire, catholique en France, a contrario de certains groupuscules d’inspiration maurassienne (Renouveau français ou Action française). De plus, le FN mariniste, contrairement aux derniers nostalgiques du régime de Vichy et autres néofascistes du Parti nationaliste français, n’entend nullement dans son programme porter atteinte aux principes démocratiques structurants le système partisan en France, que ce soit les libertés publiques fondamentales (liberté de conscience, droit de réunion, de presse, de manifestation…), le suffrage universel intégral, le principe d’alternance ou encore le pluripartisme.

Si Marine Le Pen dit vouloir, changer certaines mauvaises habitudes dans la Ve République, ce n’est pas pour sortir du régime présidentiel, cette « monarchie républicaine ». Elle ne dénonce jamais dans ses discours le « pouvoir personnel » découlant de la Constitution gaullienne de 1958. Elle ne milite pas non plus en faveur d’un rééquilibrage réel entre l’exécutif et le législatif au profit de ce dernier, et encore moins pour que soit mis fin à l’irresponsabilité permanente du président de la République.

Mieux, le FN de Marine Le Pen souhaite avant tout instituer un rapport direct entre le Président et le peuple dans la tradition bonapartiste, et cela, en court-circuitant les corps intermédiaires, jugés insuffisamment représentatifs des opinions, par l’usage répété du référendum d’initiative populaire sur le modèle suisse. Les électeurs du FN, considérant être bien mal représentés dans les différents centres de décisions, ne peuvent qu’approuver le recours intensif à ce mode de délibération permettant aux citoyens-électeurs d’avoir le dernier mot dans le procès de fabrication des lois.

Avec elle au pouvoir, ce ne sera sans doute pas « le retour de Vichy », contrairement aux fantasmes de certains se noyant dans un antifascisme de mauvaise foi aux formules éculées, mais bien la survivance de cette « monarchie quinquennale » ou « septennale » dénoncée par la France Insoumise de Jean‑Luc Mélenchon, si Marine Le Pen décide d’imposer, comme elle le préconise, un septennat non renouvelable.

« Antisystème », le FN ? Électoraliste et légaliste !

Le FN ne compte pas prendre le pouvoir autrement que par la médiation de la règle majoritaire. Les dirigeants du FN n’ont jamais dit qu’ils considéraient la « Marche de Rome » de 1922 ou la tentative de coup d’État raté d’Hitler à Munich en 1923, comme des modèles stratégiques à suivre dans la France de 2017 pour les « nationalistes » et « patriotes » français.

Au meeting de Villepinte, le 1ᵉʳ mai 2017. Joël Saget/AFP

Le FN est une organisation exclusivement légaliste et électoraliste, une orientation qui lui est d’ailleurs vivement reprochée par d’autres organisations nationalistes. Il subordonne depuis le début sa stratégie de conquête du pouvoir au respect des règles du jeu structurant le champ politique en France. Contrairement aux organisations trotskistes, les élections sont considérées pour le FN non pas comme une simple tribune permettant de conférer à leurs idées une large publicité, mais bien comme l’unique mode d’accès au pouvoir central.

Ainsi, il nous paraît que le terme d’« antisystème » pour caractériser le FN est un abus de langage qui ne correspond pas à la réalité. Son programme discriminatoire et xénophobe (immigration zéro, priorité nationale) ne peut pas être un élément suffisant pour faire de lui un parti « antisystème ». Sinon, il faudrait dire, pour ne prendre que cet exemple, que le RPR et l’UDF, au regard de leurs propositions développées lors des « états généraux de l’opposition » (RPR et UDF) consacrés à l’immigration, des 31 mars et 1er avril 1990 à Villepinte, furent eux aussi des organisations « antisystèmes ».

Rappelons-nous le temps où le RPR et l’UDF expliquaient, à l’instar du FN d’hier et d’aujourd’hui, que « la France ne doit pas être considérée comme un simple espace géographique sur lequel plusieurs civilisations pourraient coexister » et en appelaient clairement à « la fermeture des frontières » et à la « suspension de l’immigration ». Flirtant avec la « préférence nationale » toujours prônée sous un autre vocable par le FN, la droite dite républicaine allait jusqu’à s’interroger « s’il ne convient pas de réserver certaines prestations sociales aux nationaux » .

Un parti pro-système ou capitalo-présidentialiste

De notre point de vue, bien que le FN puisse faire de cette posture antisystème une marque attractive sur le marché électoral, lui permettant de singulariser son offre politique, et qu’il soit perçu ainsi par des millions de Français prêts à voter pour lui, il n’en demeure pas moins, qu’au regard du contenu de son programme, de son rapport à la légalité, de sa stratégie d’accès au pouvoir, il ne paraît pas avoir les caractéristiques d’un « parti antisystème ». Le FN a été diabolisé pendant des décennies par l’ensemble de la classe politique, cela ne l’a pas empêché de progresser spectaculairement.

En ce sens, il partage l’essentiel avec les deux grands autres partis vis-à-vis desquels il cherche continuellement à se situer. Ces trois partis ne sont évidemment pas interchangeables, il existe des différences incontestables entre eux. La question européenne constitue en cela une différence majeure, sinon indépassable. Elles rendent d’ailleurs impossible toute possibilité d’alliance à droite entre Les Républicains et le FN de Marine Le Pen comme l’entre-deux-tours le montre bien, condamnant in fine le FN à ne pouvoir compter que sur ses seules forces pour espérer triompher d’une loi se révélant très contraignante pour un parti sans alliés, notamment lors des élections législatives à venir.

Au lieu de l’ériger en mal absolu, de le faire passer pour un parti « pétainiste », ce qu’il n’est pas, de l’exclure systématiquement du « cercle républicain », ce qui lui permet d’assumer opportunément une posture victimaire, il faut au contraire s’efforcer de le « banaliser ». Mais banaliser le FN, ce n’est nullement se reconnaître dans ses valeurs réactionnaires, ni opter pour la stratégie de la triangulation en essayant d’apparaître comme une copie qui puisse être préférée à l’original. Bien au contraire, il s’agirait de s’en distinguer radicalement, en le renvoyant au conformisme de sa pensée et de son programme.

Il faudrait expliquer pourquoi le FN doit être considéré comme une partie intégrante du fameux « système » qu’il prétend combattre ; ce « système » jamais vraiment défini, mais qui n’est en fait rien d’autre que « le capitalo-présidentialisme » dont le Front national demeure encore et toujours l’un des fervents partisans.


Philippe Kernaleguen, étudiant en 3e année d’histoire à l’université Rennes 2 a contribué à cet article.

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