Intérieur de l'église Sainte-Famille, qui a été le théâtre d'assassinats collectifs lors du génocide de 1994 au Rwanda. EPA/Ahmed Jallanzo

Le génocide rwandais, comme une vision de l'enfer

Citant les paroles d'un missionnaire local, la couverture du magazine TIME de mai 1994 se lisait comme suit :

Il n'y a plus de diables en enfer, ils sont tous au Rwanda.

Jusqu'à 800 000 personnes, principalement des Tutsis, ont été tuées dans une orgie de 100 jours d'assassinats brutaux et de viols par des membres de la majorité hutu au Rwanda.

L'évocation de l'enfer par le TIME présente le génocide comme un phénomène inconcevable. C'est aussi un cadrage théologique qui fait de la violence un pur produit du mal.

Cette vision du génocide rwandais comme une représentation de l'enfer n'est pas fortuite. Des iconographies similaires de l'enfer font partie de l'imaginaire collectif et façonnent la compréhension du génocide. Prenons, par exemple, le titre de l'autobiographie du lieutenant général à la retraite Roméo Dallaire, J'ai serré la main du diable. Le livre raconte l'expérience du général Dallaire à la tête de la Mission d'assistance des Nations Unies pour le Rwanda pendant le génocide.

De plus, un court documentaire produit sur Roméo Dallaire par le United States Holocaust Memorial Museum en 2002 s'intitulait A Good Man in Hell.

L'image que ces récits donnent du génocide au Rwanda est qu'il s'agit, comme le suggère avec justesse le livre de l'ambassadrice et critique politique américaine Samantha Power de A Problem from Hell.

Se représenter le génocide comme étant l'enfer suggère que les horreurs ne sont pas entièrement concevables. On ne peut les imaginer que sous une forme symbolique. De plus, ces représentations symboliques encouragent une réponse morale - ou théologique - à un phénomène par ailleurs violent provoqué par des événements politiques.

Les exemples que je cite constituent le pivot des médias occidentaux et de la représentation artistique du génocide de 1994 au Rwanda. Pourtant, ces iconographies ne sont pas exclusives aux représentations occidentales des atrocités. Elles sont également l'élément central des grands reportages sur le génocide écrits par des auteurs africains.

Prise de conscience

Le génocide, décrit comme l'enfer dans plusieurs autres projets littéraires, est profondément marqué par une horreur immonde. L'enfer rwandais apparaît comme le lieu de cruautés sans réserve. Les viols brutaux sont fréquents. La violence est infligée avec un sadisme extrême et la décadence constitue l'ordre normal des choses.

Un ouvrage représentatif et digne de mention du genre est le roman célèbre de l’auteur québécois Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali. Dans le roman, la découverte d'un coopérant canadien des atrocités de masse au Rwanda est présentée comme une descente aux enfers.

Parmi les exemples africains, on peut citer le roman célèbre de Boubacar Boris Diop, intitulé Murambi, le livre des ossements.

Le roman s'appuie fortement sur l'histoire [biblique] de la conversion des païens au christianisme. La conversion de Corneille et sa rencontre avec l'apôtre Simon Pierre sont essentielles pour comprendre les préoccupations thématiques de Diop dans ce roman.

L'histoire principale de Murambi est celle de Cornelius Uvimana, un exilé rwandais de retour de Djibouti. Cornelius arrive quatre ans après le génocide pour constater l'extermination de tous les membres de sa propre famille. Il écrira une pièce sur le génocide.

Ses voyages à travers des sites où se sont déroulés des massacres sont présentés, une fois de plus, comme une descente dans les ténèbres. Dans cet enfer, le guide principal de Corneille est son oncle Siméon Habineza, qui, comme Simon Pierre, « baptise » Corneille et l'aide à trouver de nouvelles perspectives sur la cruauté humaine.

Le pèlerinage de Corneille dans sa ville natale de Murambi symbolise un processus de prise de conscience. Son ignorance au sujet du génocide disparait à mesure qu'il s'enfonce dans l'enfer du Rwanda post-génocide. Il se rend compte que le massacre de plus de 50 000 personnes à Murambi, dont sa mère et ses frères et sœurs, a été planifié et exécuté par son propre père, le Dr Joseph Karekezi.

Descente en enfer

Tout comme le Murambi de Diop, d'autres récits du génocide présentent des rencontres avec l'atrocité comme une descente aux enfers. Il s'agit notamment des mémoires de Veronique Tadjo, L'ombre d'Imana : voyages jusq'au bout du Rwanda . Il y a aussi le livre de la survivante du génocide, Immaculée Ilibagiza, Left to Tell : Discovering God Amidst the Rwandan Holocaust, le roman de Benjamin Sehene, intitulé Le Feu sous la soutane. Enfin, le roman Le Passé devant soi, de Gilbert Gatore.

Il est fascinant de constater que, bien qu'il soit présenté sous un angle différent d'un ouvrage à l'autre, le génocide de 1994 au Rwanda constitue toujours une descente aux enfers.

La prédominance du récit de l'enfer suggère que les histoires du génocide de 1994 ont évolué en tant que « récits d'ascendance ». Ces récits représentent les lieux où l'on rencontre les victimes de la violence génocidaire comme l'enfer, et le voyage comme une descente aux enfers.

Dans de tels récits, le protagoniste descend habituellement dans un monde souterrain infernal qui ressemble à une vie après la mort. Après un « tour » dans les feux de l'enfer, il émerge avec une nouvelle conscience morale mise au service d'un témoignage sur les horreurs et les malheurs indicibles qu'il y a vus.

Ainsi compris, les récits du génocide rwandais sont des mises en garde dans lesquelles les damnés lèguent à la postérité les « vérités » morales sur son passé génocidaire.

This article was originally published in English