Le Kosovo indépendant et le football : « Nous jouons donc nous sommes »

En mai 2016, à Budapest, lors de l'admission officielle du Kosovo au sein de l'UEFA. Attila Kisbenedek/AFP

Le Kosovo vient de célébrer les dix ans de son indépendance. Si l’euphorie a laissé place à une certaine forme de frustration par rapport aux défis considérables que le pays doit toujours affronter, il est un succès majeur que nul ne peut nier : la reconnaissance du Kosovo par les fédérations internationales de sport, en particulier celle du CIO et de la FIFA en 2015-2016.

Une stratégie de compensation et d’incitation

Dans la formule « Nous jouons, donc nous sommes », nous sommes ne renvoie pas à une identité, mais à la certification d’une existence. Un État n’existe sur la scène internationale que s’il est reconnu par les autres États. Or, le Kosovo présente la particularité de ne pas être reconnu par l’ensemble de la communauté internationale (la Barbade est devenu il y a quelques jours le 116ᵉ État à reconnaître le Kosovo).

Deux tiers de ces reconnaissances sont intervenues rapidement après l’indépendance (le 17 février 2008), pour ensuite devenir décroissantes au fil du temps – ce qui débouche sur une situation figée entre ceux qui ont reconnu le Kosovo et ceux qui n’en ont pas l’intention (la Russie, l’Espagne, etc.).

Cette situation de blocage a conduit à une réorientation de la diplomatie du Kosovo vers des stratégies de reconnaissance alternatives. À partir de 2011-2012, ce petit pays a investi plus massivement d’autres champs de la diplomatie internationale : sportif, culturel ou digital avec l’idée que la reconnaissance du Kosovo par Facebook, par la FIFA, ou par le concours de l’Eurovision revêtait la même importance que la reconnaissance par les chancelleries.

C’est donc à la fois une stratégie de compensation et d’incitation. Compensation vis-à-vis du plafond des reconnaissances politiques qui oblige le Kosovo à contourner la difficulté pour rester visible, et incitation en espérant que cette visibilité transversale suscitera de nouvelles reconnaissances politiques.

Le sport représente une arène symbolique de premier ordre dans les relations internationales. Il est considéré comme le moyen le plus rapide et efficace de gagner en notoriété, d’habituer une audience internationale à un drapeau, un maillot, un hymne, des héros etc.

De fait, le titre olympique de Majlinda Kelmendi aux JO de Rio en 2016 a représenté une exceptionnelle vitrine, qui plus est dans un pays – le Brésil – qui ne reconnaît pas le Kosovo. C’est aussi dans ce cadre qu’il faut comprendre les efforts du Kosovo en vue d’adhérer à la FIFA.

Deux obstacles de taille sur la route de la FIFA

Dans sa volonté de faire de son pays un membre à part entière de la FIFA, le président de la fédération du Kosovo Fadil Vokrri devait faire face à deux obstacles. Premier d’entre eux : les statuts de la FIFA autorisent les fédérations à adhérer à condition qu’elles émanent d’un pays « reconnu par la communauté internationale ». Dans la pratique, cela signifie être membre de l’ONU. Une formulation assez vague toutefois pour laisser à la FIFA toute sa liberté de décision sans être soumis à des contingences politiques, comme l’a montré le cas de la Palestine.

Le second obstacle résidait dans la contre-campagne de lobbying menée par la Serbie et ses alliés pour bloquer le Kosovo dans ses démarches. C’est pourquoi Vokrri a rapidement opéré un changement tactique en ne demandant plus l’adhésion mais, dans un premier temps, mais le droit de jouer des matchs amicaux contre des sélections membres de la FIFA, selon les termes de l’article 79 des statuts de la FIFA, qui permet théoriquement à la Catalogne ou la Corse de disputer des rencontres internationales.

Le match FIFA-UEFA

Par ailleurs, cette bataille du lobbying a été doublée à l’époque d’une bataille entre la FIFA et l’UEFA, au cœur d’enjeux de pouvoir qui dépassent de très loin le sort du Kosovo. Pristina pouvait alors compter sur certaines personnes à la FIFA comme l’ancien directeur des relations internationales Jérôme Champagne, et le président Sepp Blatter.

Dans le camp opposé, le président de l’UEFA Michel Platini avait toujours écarté la possibilité que le Kosovo puisse disputer des matchs, en soulignant que ce serait une décision politique et non sportive. Il avait cependant changé d’avis en 2015, alors qu’il s’apprêtait, en vain, à se lancer dans la course à la présidence de la FIFA.

En août 2017, à Pristina (Kosovo), le président de l’UEFA (à droite) reçoit le maillot national du Kosovo siglé à son nom des mains du président de la fédération kosovare, Fadil Vokrri. Armend Nimani/AFP

Après de nombreuses rencontres infructueuses entre Sepp Blatter, Fadil Vokrri et le président de la fédération serbe Tomislav Karadžić, un compromis a finalement été trouvé à la fin 2013. Les sélections du Kosovo pourraient disputer des matchs amicaux à condition que le drapeau ne soit pas montré et que l’hymne ne soit pas joué.

De plus, le Kosovo ne pourrait rencontrer aucune des sélections de l’ancienne Yougoslavie. Ce compromis, notamment sur sa partie liée aux restrictions de symboles, révèle toute la dimension politique intrinsèquement attachée au sport. Il révèle aussi la capacité diplomatique de la FIFA dans la recherche d’une solution.

En effet, l’article 79 permettait bien à la FIFA d’autoriser le Kosovo à jouer des matchs amicaux dès 2008. Cependant, il y a eu la volonté de la part de la FIFA de ne pas prendre de décision unilatérale, contre la Serbie et l’UEFA, et de tout faire pour amener Belgrade et Pristina à accepter un compromis sans préjudice du statut final de cette ancienne province yougoslave.

Déverrouillage par le CIO

Il ne faut pas, cependant, oublier que ce compromis n’aurait jamais pu avoir lieu sans l’aval des plus hautes autorités politiques serbes. Il s’inscrit dans le sillage des accords de normalisation entre Belgrade et Pristina signés en 2013, parrainés par l’Union européenne. Ce qui fut rappelé par le ministre des Affaires étrangères Ivica Dačić, lequel fait néanmoins une différence entre des organisations internationales perçues comme « non essentielles » (les organisations sportives), et les organisations liées au système onusien (l’ONU elle-même, ou l’Unesco).

Du point de vue de Pristina, pourtant, ces adhésions aux organisations internationales de sport sont bien perçues comme cruciales. L’admission du Kosovo par le CIO en 2015 représente un tournant par sa portée politique car elle signifie qu’aux yeux de cette instance de l’olympisme, le Kosovo est « reconnu par la communauté internationale », comme l’exigent ses statuts.

Par conséquent, l’admission au CIO a déverrouillé toutes les adhésions aux autres fédérations internationales de sport qui ont finalement admis le Kosovo, y compris la FIFA et l’UEFA. Ce qui a permis au pays de participer aux JO de Rio ainsi qu’aux qualifications pour le Mondial de football 2018.

À l’issue de ce processus, il reste à savoir si la stratégie de compensation et d’incitation par le sport du Kosovo va porter ses fruits, autrement dit, si le sport est un bon outil de visibilité qui permettra de susciter de nouvelles reconnaissances politiques. Cela demeure assez improbable.

Si elles devaient avoir lieu, ces reconnaissances auraient plutôt tendance à survenir à la suite d’un accord politique global entre la Serbie et le Kosovo, une obligation pour les deux pays, comme cela a été rappelé dans le récent document stratégique de la Commission européenne sur l’élargissement.

Pour autant, dix ans après son indépendance, aujourd’hui le Kosovo peut à bon droit dire : « Nous existons puisque nous jouons. »

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