Recherches stratégiques

Recherches stratégiques

Le Levant à la merci du « grand jeu » des puissances

A l'ONU, Poutine et Obama ont surtout affiché leurs divergences. Mandel Ngan/AFP

Depuis les printemps arabes de 2011, la crise syrienne et l’émergence de Daech en Irak, puis en Syrie, ont accéléré un processus de transformation profonde du Moyen-Orient. Celui-ci a affecté non seulement ces deux pays, mais aussi les États voisins, dans un phénomène de décomposition/recomposition d’un ordre centenaire, construit pour l’essentiel à la fin de l’Empire ottoman. Un phénomène souvent décrit, de manière un peu simplifiée, comme la fin des accords Sykes-Picot (du nom des deux diplomates – britannique et français – qui ont dessiné en 1916 la carte du Proche-Orient).

Face à cette évolution rapide et brutale du système, les puissances – régionales et globales – semblent avoir le plus grand mal à construire un agenda de sortie de crise à même d’offrir quelques perspectives de stabilité au Moyen-Orient. Au-delà des rivalités parfois séculaires et des antagonismes régionaux et sectaires qui se superposent, il est frappant de constater à quel point ces différentes puissances ne partagent, en réalité, que peu d’objectifs stratégiques communs hormis la lutte affichée contre l’emprise de Daech sur une part croissante du Levant.

Les États-Unis sont apparus longtemps hésitants à s’engager aux côtés de la rébellion syrienne. Après avoir renoncé, en août 2013, à sanctionner militairement l’emploi d’armes chimiques par Bachar al-Assad, ils ont pris un an plus tard la tête d’une coalition à géométrie variable, destinée à endiguer l’expansion de Daech par des frappes aériennes et l’envoi de conseillers. Sans pour autant déployer de forces terrestres.

Stratégie d’endiguement

Or cette coalition manque cruellement de troupes fiables au sol dans la mesure où les forces irakiennes – à dominante chiite – pâtissent d’un défaut de combativité et, surtout, de légitimité en zone sunnite. Par ailleurs, l’opposition « modérée » à Bachar al-Assad, divisée et prise en tenaille entre les attaques du régime, et celles de Daech, peine à exister militairement en Syrie. Enfin, les Kurdes se cantonnent – logiquement – à la défense de leurs zones en Irak et en Syrie.

L’objectif affiché de Barack Obama – « degrade and ultimately destroy » (« affaiblir et à la fin détruire ») l’État islamique – semble loin d’être atteint, et la stratégie américaine s’apparente de plus en plus à une stratégie d’endiguement. Plus grave, la diplomatie américaine, tout en rêvant parfois à une recomposition des alliances au Moyen-Orient, a oscillé : elle est passée de la critique virulente d’Assad à la priorité accordée à la lutte contre Daech. Ces allers-retours laissent les Alliés et partenaires de Washington parfois perplexes.

L’introuvable alliance pour mettre fin au bain de sang en Syrie. Mandel Ngan/AFP

Par la force des choses et compte tenu du poids militaire dominant des États-Unis dans la coalition, leurs alliés occidentaux – France et Royaume-Uni en tête – suivent, bon an mal an, ces évolutions américaines et ajustent eux-mêmes leurs priorités dans un contexte où la réalité des menaces terroristes sur l’Europe et la crise des migrants dominent actuellement l’agenda au Moyen-Orient.

Foch et Napoléon

Si Londres ou Paris n’ont pas renoncé au départ de Bachar al-Assad du pouvoir, les Européens ont cessé d’en faire un préalable et de mettre Daech et le régime de Damas sur le même plan. Certains se félicitent d’un réalisme retrouvé ouvrant la voie à un compromis. Mais d’autres y voient plus qu’une faute morale, une faute politique, dans la mesure où le maintien au pouvoir du dictateur syrien n’offre guère d’autres avantages que l’illusion d’un État syrien à la légitimité détruite par quatre années d’atrocités.

Les autres alliés et partenaires régionaux des États-Unis poursuivent leur propre agenda. L’engagement tardif de la Turquie contre Daech après des mois d’ambigüité, voire de complicité passive, semble avoir pour principal but d’empêcher l’émergence d’un Kurdistan syrien autonome dans le contexte d’une fuite en avant autoritaire et nationaliste du président Erdogan. Les monarchies du Golfe participent a minima aux frappes de la coalition contre Daech, mais semblent davantage préoccupées par l’influence croissante de l’Iran et le rapprochement esquissé entre Téhéran et Washington.

Le Maréchal Foch affirmait être moins admiratif de Napoléon après avoir commandé une coalition pendant la Grande Guerre. Il est clair que la coalition anti-Daech manque singulièrement d’objectifs partagés et d’unité de vue sur les buts de guerre. Même au plan militaire, elle fonctionne à géométrie variable.

La Russie et l’Iran, partenaires indéfectibles de Damas

Dans ce contexte, la Russie joue sa partition avec une efficacité et un cynisme redoutables. Vladimir Poutine met d’abord en avant la cohérence dans la durée de sa position : soutien au régime de Damas dont la légitimité doit être préservée, refus des changements de régime par la force et priorité donnée à la lutte contre les « terroristes », mêlant dans un même ensemble Daech et l’opposition – modérée ou non – à Bachar El Assad.

Cette politique répond aux intérêts stratégiques russes, dont la préservation de l’influence et de la présence en Syrie, notamment de la base navale de Tartous, et la lutte contre les nombreux combattants étrangers de nationalité russe (Tchétchènes, Daghestanais) au sein de l’État islamique. Ce soutien à Bachar al-Assad s’est manifesté par un appui diplomatique passant par plusieurs vetos au Conseil de sécurité des Nations unies, par un flot d’armes ininterrompu et, plus récemment, par le déploiement d’avions de combat et de quelques troupes au sol à Lattaquié.

Enfin, l’Iran apparaît comme le partenaire indéfectible du régime syrien et l’acteur clef de la région : plus influent en Syrie que la Russie et plus influent en Irak que les États-Unis. Téhéran est prêt à financer le régime syrien et les milices irakiennes, à envoyer conseillers et troupes issues du Hezbollah ou des Gardiens de la révolution.

Le président iranien Hassan Rohani, acteur clé en Syrie. John Moore/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Si l’Iran partage avec Moscou l’objectif de maintenir Bachar al-Assad au pouvoir coûte que coûte, son approche sectaire privilégie à Bagdad et à Damas des régimes contrôlés par les Chiites (ou leur variante alaouite), permettant ainsi à la République islamique de consolider son influence jusqu’aux rivages de la Méditerranée. L’accord nucléaire du 14 juillet 2014 a bien permis un rapprochement avec les Occidentaux, mais là aussi, les objectifs stratégiques semblent encore fort éloignés.

La guerre de Trente Ans

Ce tableau montre à quel point le jeu des puissances au Moyen-Orient est incompatible avec l’idée poussée par Vladimir Poutine d’une grande coalition luttant contre Daech. Derrière cet objectif tactique – en apparence partagé – de contenir et d’éliminer Daech, la réalité des divergences stratégiques entre les puissances rend illusoire aujourd’hui tout accord politique.

À défaut d’un consensus minimal entre tous ces acteurs autour de quelques principes simples (transition politique en Syrie, maintien d’États multiconfessionnels et pluriethniques, maintien des frontières), l’hypothèse de référence reste hélas la poursuite d’un conflit d’une extrême violence qui, plus que jamais, appelle deux images dramatiques. Tout d’abord, la guerre de Trente Ans, qui a laissé l’Europe germanique exsangue et conduit à une recomposition des frontières politiques et religieuses du continent après trois décennies de conflit barbare. Mais aussi les « terres de sang », décrites par Timothy Snyder qui ont vu un espace réduit en Europe orientale concentrer, pendant trois décennies, un déchaînement de violence sans précédent et des massacres de masse.

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