Le mécanicien de rue, un expert de la « débrouille » au cœur de la précarité

En opérant au coeur des quartiers populaires, le mécanicien de rue, figure de plus en plus courante en France, fait le lien entre économie formelle et informelle, précarité et débrouille. Pxhere

Le mouvement social des « gilets jaunes » a rappelé aux Français à quel point, pour une large partie de la population française, la voiture est un symbole d’autonomie et un outil important pour le confort de vie.

Les espaces périphériques, tout comme les banlieues des grandes villes, représentent des lieux où le véhicule est précieux pour pallier les carences des transports publics.

Toutefois, disposer d’une voiture personnelle demande des frais de maintenance non négligeables, et nombreux sont celles et ceux qui cherchent à les réduire au maximum.

Comme le rappelle un dossier de l’Insee paru en 2007 :

« La part consacrée à l’entretien, la réparation et l’achat de pièces détachées et accessoires continue d’augmenter ces dernières années […]. Pourtant, les volumes consommés sont en diminution […] mais dans le même temps, les coûts de réparation augmentent fortement. »

Au cœur de ma recherche sur les pratiques de travail dans un contexte de précarité, je me suis engagé sur un terrain de dix-huit mois entre 2010 et 2011, dans une commune de la Seine-Saint-Denis afin d’étudier la figure du mécanicien de rue.

Jusqu’à « dix fois moins cher »

D’après un reportage consacré à cette activité en 2018, ces réparations « à la sauvette » sont jusqu’à « dix fois moins chères et deux fois plus rapides » que dans un garage classique.

Le mécanicien de rue désigne les individus qui se proposent pour réparer de véhicules, travaillant sans licence, avec un outillage limité et qui s’installent sans autorisation dans des espaces publics ou privés, en comptant sur la bienveillance des riverains.

Le collectif Rosa Bonheur a d’ailleurs décrit les actions des mécaniciens de rue dans la métropole lilloise et ont souligné leur présence dans les quartiers populaires.

Ces mécaniciens, privés d’un atelier, travaillent en plein air et selon les conventions des activités de l’économie informelle. Leur rétribution reçue en espèces n’est pas taxée, alors que leur activité est en permanence exposée à l’incertitude et aux imprévus.

« C’est la débrouille… »

« Les mécaniciens de rue sont des bricoleurs, ils ne sont pas de garagistes. […] Pour eux réparer une voiture signifie atteindre un niveau minimum : si la bagnole marche : OK, c’est bien ! Tu vois ? C’est la débrouille… » (Didier, client, 20 avril 2011)

Leur présence est fréquente dans les lieux marqués par le chômage et la précarité, et c’est pourquoi on peut facilement les rencontrer en sillonnant les rues de banlieue.

Dans ces quartiers, recourir à leurs services peut devenir une solution pour celui qui est à la recherche d’une réparation à moindre prix.

Ainsi, si les garagistes que j’ai rencontrés demandent entre 30 et 50 € l’heure, les mécaniciens de rue touchent en général entre 10 et 20 € l’heure en suivant une formule de « forfait fixe » liée au type de réparation.

Le travail est deux fois plus rapide, dix fois moins cher. viganhadjari/Pixabay, CC BY-SA

Les mécaniciens de rue font partie du très hétérogène ensemble des travailleurs et travailleuses qui vivent grâce à des activités de l’économie informelle, c’est-à-dire hors de toute formalisation législative et administrative, ne respectant pas le code du travail ni les règles fiscales.

L’ampleur et les frontières de l’économie informelle échappent à une définition claire et à sa quantification, même si son poids est estimé à 6,6 % du PIB français par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). En 2012, l’économiste Friedrich Schneider calculait qu’en France ce ratio avait augmenté de 11,1 % à 11,7 %, et plus largement qu’il augmentait en Europe en raison de la crise économique de 2008-2009, comme le rappelle Le Figaro.

Mel, Guy et Daimou

Après avoir observé le travail de plusieurs mécaniciens de rue et devant les difficultés à créer des liens de confiance avec eux, j’ai pris la décision de m’engager directement à leurs côtés : j’ai participé aux réparations, en devenant l’assistant de trois d’entre eux.

Mel, 58 ans qui faisait également quelques missions ponctuelles en tant que brancardier dans un hôpital parisien ; Guy, 41 ans, ancien garagiste au chômage ; Daimou, 23 ans et sans papier qui vivait des réparations parfois réalisées avec un ami. Les trois obtiennent par cette activité une partie indispensable de leur revenu.

Cette observation participative s’inscrit notamment dans la suite des démarches de recherche proposées par les sociologues Loïc Wacquant et Nicolas Jounin qui a plus particulièrement étudié le thème de la précarité et de l’immigration sur les chantiers.

Le mal de dos devient un ennemi insidieux. jackmap/pixabay, CC BY-SA

Se confronter aux aléas d’une activité « de rue »

Travailler comme mécanicien de rue signifie se confronter aux aléas d’une activité « de rue », avec ses imprévus et sa précarité, en plus de s’exposer aux duretés des longues heures à l’extérieur sans bénéficier d’un outillage adéquat.

J’ai ainsi réalisé que leur travail dépend beaucoup de la capacité à éviter les plaintes des riverains liées aux nuisances occasionnées, comme les bruits, la saleté et le dérangement dû à la circulation des voitures et des gens.

Il est également dangereux de rester allongé pendant des heures au sol sous une voiture soulevée par un simple cric ou de maigres béquilles ; le mal de dos devient un ennemi insidieux. Or, le corps est un capital fragile que l’on doit soigner pour continuer à travailler.

Des figures familières

Les mécaniciens que j’ai côtoyés deviennent des figures familières dans le quartier où ils travaillent, ils entretiennent des relations avec les clients et les différentes figures du monde de la réparation (garagistes, gérants de casse-auto ou de contrôle technique, vendeurs de pièces…).

Les garagistes rencontrés ne les voient pas seulement comme des concurrents déloyaux (par leurs bas prix), mais comme des figures qui offrent un type de service spécifique sans les garanties et les qualités des garages.

Les mécaniciens de rue sont sollicités surtout par ceux qui possèdent un véhicule défaillant et dont ils veulent prolonger « la vie » sans avoir les ressources financières suffisantes. Dans ces quartiers il est ainsi fréquent de croiser des voitures avec des pièces installées d’une autre couleur, de pare-chocs rafistolés ou de la fumée noire sortir du pot d’échappement.

Les pièces détachées en vrac, la ferraille, la fumée noire font partie du quotidien de ces hommes improvisés mécaniciens. Pxhere

Les mois sur le terrain m’ont familiarisé aux réparations, mais également aux services offerts par les mécaniciens. Préparer et accompagner les voitures aux contrôles techniques, se déplacer rapidement pour des dépannages, récupérer des pièces d’occasions dans les casses-auto, suivre la manutention ordinaire et extraordinaire du véhicule constituent des activités qui vont bien au-delà de la simple exécution des réparations.

Leur capacité à mettre en place une multiplicité de services confère une continuité à leur activité en valorisant leur compétence. Disposer d’un réseau de connaissances devient aussi indispensable que la maîtrise des moteurs.

« Entrepreneur de soi » au cœur de la précarité

Leurs pratiques de travail nous montrent à quel point les mondes de l’économie formelle et informelle sont imbriqués : les mécaniciens de rue exécutent des réparations selon la « débrouille » de la rue, mais ils participent pleinement au marché de la réparation. La nature formellement illicite de leurs activités, en particulier dans des lieux où la précarité de revenu et de travail sont monnaie courante, n’est pas perçue comme telle par ceux qui les sollicitent.

Experts de réparations, ils deviennent légitiment pour et par ceux qui ont recours à leurs services ou qui les côtoient, illustrant une réinterprétation des règles : des actions formellement illicites sont considérées comme légitimes et posent peu de problèmes moraux.

Les pratiques des mécaniciens de rue se montrent aussi éloignées des formes de travail subordonné, d’exécution et répétitif. Leur confrontation quotidienne aux imprévus, à la multi-activité et la nécessité de contacts et de collaborations les rapprochent plus de la figure de l’« entrepreneur de soi ».

Une figure aujourd’hui soutenue par les politiques d’activation de l’emploi orientées à diffuser une vision entrepreneuriale sans trop se soucier de la précarité de celles et ceux qui, surtout dans les quartiers populaires, cherchent à travailler de manière indépendante.