Le Parti républicain, un « marécage » à assécher pour Donald Trump

Donald Trump et Steve Bannon, en mars 2017, au temps où les deux hommes étaient proches. Nicholas Kamm/AFP

Le calendrier, la séquence, et le format des événements liés à la parution, le 5 janvier, du livre de Michael Wolff, Fire and Fury : Inside the Trump White House, suggèrent une certaine circonspection. L’annonce retentissante des propos de Steve Bannon à paraître dans ledit ouvrage a fait l’effet d’une bombe médiatique puisque l’ancien directeur de campagne du président s’y épanche sur le caractère « antipatriotique » d’une rencontre entre Donald Trump Jr. et une délégation russe à la Tour Trump durant la campagne présidentielle de 2016. En pleine enquête sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle, Steve Bannon ose donc parler de « trahison ».

Politique et marketing éditorial

Indépendamment du fond de l’affaire, l’effet d’annonce reste préoccupant et le timing pour le moins très commercial. Il faut garder à l’esprit que Michael Wolff, personnage sulfureux, est aussi l’auteur d’une biographie de Rupert Murdoch, propriétaire de Fox News (The Man Who Owns the News, en 2008), et a eu maille à partir sur des questions de déontologie avec, notamment, le New York Times.

Cela étant, l’opération marketing a parfaitement fonctionné, de manière quasi machiavélique puisque Donald Trump s’est trouvé contraint, par le simple fait de devoir réagir, d’assurer malgré lui la promotion de l’ouvrage. Initialement annoncé pour le 9 janvier, le brûlot a été publié quatre jours plus tôt en raison d’une très forte demande. Habituellement, ces très fortes demandes occasionnent plutôt des ruptures de stock.

Son titre Fire and Fury reprenait les termes exacts utilisés par Donald Trump pour menacer Pyongyang. Immédiatement, Donald Trump dut réagir, assurant curieusement avoir un plus gros « bouton nucléaire » que Kim Jong‑un et annonçant la création d’une cérémonie de remise de trophées de la désinformation, des « fake news » en quelque sorte. Son but était visiblement, comme à son habitude, d’essayer de saturer la twittosphère tandis que la planète entière se délectait de la publication imminente de propos de Steve Bannon dans l’ouvrage de Michael Wolff.

Donald Trump Jr, le fils par qui le scandale arrive. Gage Skidmore/Wikimedia, CC BY-SA

Il n’y eut, dans un premier temps, aucune réaction immédiate de l’ancien conseiller du Président tandis que Donald Trump, visiblement très agacé, tweetait de plus belle et de manière compulsive. Le « teaser » était encore loin d’être totalement déroulé. Il y avait visiblement plus de marketing que de politique de la part de Michael Wolff qui, tout au long de la première phase de cette opération médiatique rondement menée, restait lui aussi silencieux. Car si ce qui était reproché à Donald Trump Jr. était effectivement avéré, ce que seule une enquête plutôt que le jugement de Steve Bannon pourrait démontrer, le terme « antipatriotique » ferait alors figure de doux euphémisme.

Le précédent Newt Gingrich

Sous un angle strictement politique, force est de constater qu’à l’approche d’élections décisives de mi-mandat, à l’automne 2018, Donald Trump va désormais devoir s’appliquer à assécher un autre marécage que celui qu’il avait initialement promis de faire disparaître de Washington DC : le marécage du Parti républicain.

Voici d’ailleurs que Newt Gingrich, figure de proue de la révolution conservatrice de 1994, auteur du célèbre « Contrat avec l’Amérique », président républicain très controversé de la Chambre des représentants de 1995 à 1999, reproche à Steve Bannon d’avoir « surestimé sa propre importance », alors que ce dernier n’est en réalité rien moins que l’éminence grise de Donald Trump.

Newt Gingrich (ici en 2011). Gage Skidmore/Wikimedia, CC BY-SA

Newt Gingrich sait a priori de quoi il parle. Tombé en disgrâce après l’échec de la cabale des Républicains contre Bill Clinton au moment de l’affaire Monica Lewinsky et leur recul aux élections de mi-mandat de 1998, Newt Gingrich a été écarté par ses « amis » républicains qui lui reprochaient précisément son narcissisme et ses décisions autoritaires.

Mais, à la différence de Bannon, Newt Gingrich n’a été l’éminence grise d’aucun président, surtout pas celle du démocrate Bill Clinton. Sans doute trouve-t-il un certain réconfort dans les déboires que Steve Bannon vient de s’infliger lui-même. Il reste que l’épicentre du séisme politique est ailleurs.

Le talon d’Achille du Président

Le cas « Steve Bannon » dont on a tant parlé lors du lancement de l’ouvrage de Michael Wolff reste bien, en vérité, un cas « Donald Trump ». En 2016, alors directeur de la campagne présidentielle de Trump, il s’était exprimé dans les colonnes de Vanity Fair sur l’instrumentalisation, par lui-même, et donc par la droite conservatrice, du futur président des États-Unis, le qualifiant d’« instrument contondant », reconnaissant au passage ignorer si Donald Trump lui-même « en [avait] conscience ou non ».

La crise est profonde et ne fait sans doute que commencer car, pour la ligne la plus dure du Parti républicain, c’est sans doute l’« instrument » Donald Trump qui est en train de dysfonctionner, de devenir moins « contondant » et plus encombrant qu’autre chose. Il est tout à fait plausible, d’ailleurs, que Donald Trump se rapproche du précipice ouvert par Steve Bannon. Le Président l’a bien senti – d’où ses tentatives de saturation des réseaux sociaux début janvier.

Steve Bannon (ici en février 2017), en démonstration. Michael Vadon/Flickr, CC BY

S’agissant de la proximité entre Donald Trump et Steve Bannon, il s’agit d’une vieille histoire, à en juger par le limogeage de façade de cet été : l’éminence grise a été écartée avec les éloges du président, pour rejoindre Breitbart que Bannon lui-même appelait « la Pravda de Trump » dans l’article déjà mentionné de Vanity Fair. Il ne faut pas oublier que Donald Trump change très souvent d’avis, et pas seulement sur son ancien conseiller, comme le démontrent ses atermoiements à répétition sur le FBI, potentiellement très dommageables pour le Président.

Steve Bannon a finalement été écarté de la direction de Breitbart, le 9 janvier, probablement en raison de l’impossibilité d’éteindre l’incendie généré par la parution de l’ouvrage de Micahel Wolff. L'ex-conseiller du Président a été pris à son propre jeu, par effet boomerang, devenant comme il le reprochait lui-même à Trump plus embarrassant qu’utile.

Créature politique de Steve Bannon, Donald Trump est, en réalité, un colosse aux pieds d’argile. Et c’est précisément à cet endroit, sur le talon d’Achille de Donald Trump, que Steve Bannon a frappé. En ce sens ce dernier semble, dans l’immédiat en tout cas, bien plus dangereux pour Donald Trump que l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur les collusions présumées du successeur de Barack Obama avec la Russie.

La machine à perdre enclenchée

Conséquence immédiate de cette séquence médiatico-politique, les campagnes des candidats du Parti républicain aux élections de mi-mandat de 2018 pourront se trouver handicapées par tout soutien, a fortiori non sollicité, d’un Steve Bannon devenu gênant. Le soutien de Bannon n’a d’ailleurs pas porté chance à Roy Moore dans la sénatoriale spéciale de l’Alabama en décembre dernier.

Si le divorce politique est consommé, les candidats au Congrès devront choisir entre la ligne Trump et la ligne Bannon, plus subversive encore, au risque de diviser leur électorat. Avec une base électorale fragmentée, la machine à perdre pourrait alors être enclenchée et la première victime collatérale du Trumpisme serait de toute évidence le Parti républicain, le « Grand Old Party » d’Abraham Lincoln.

Faut-il voir de l’aveuglement dans le jeu de Trump, l’amorce d’une déroute ou tout simplement la bonne vieille stratégie politique qui a fait son succès ? La base électorale de Donald Trump, celle qui le soutient depuis le début, celle qui lui a déjà tant pardonné, est toujours derrière lui. Ceux qui détestaient Donald Trump le détestent toujours autant. Au terme de la formidable opération de promotion de l’ouvrage de Michael Wolff, rien ne permet encore d’affirmer à coup sûr que Donald Trump ne sera pas réélu en 2020.

Certes, l’image diffusée n’est pas des plus flatteuses, mais peut-on parler de mauvaise publicité pour un homme qui a été élu président des États-Unis après avoir littéralement insulté la totalité de ses adversaires, tenu des propos méprisables sur les femmes, ou même singé un journaliste handicapé ?

Le débat politique se trouve dans l’ornière aux États-Unis. Plus encore que les élections de mi-mandat de novembre 2018, c’est peut-être bien le procureur Robert Mueller, en espérant que ce ne soit pas Kim Jong‑un, qui détient les clés de la séquence à venir. Donald Trump, pour sa part, et il en va de son salut politique, doit coûte que coûte garder le contrôle et le soutien du Parti républicain, et pour ce faire essayer d’assécher le dangereux marécage qui s’y est formé. Car il se murmure déjà que les Républicains pourraient tenter de se débarrasser de Trump en cas de défaite aux élections de mi-mandat.

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