Le procès Hissène Habré au Sénégal, une victoire de la société civile

L'ex-président tchadien Hissène Habré face à ses juges. Seyllou Diallo/AFP

Les victimes des crimes commis au Tchad sous le régime de Hissène Habré, tombé il y a un quart de siècle, espèrent enfin obtenir justice au Sénégal. L’ex-dictateur du Tchad est poursuivi à Dakar devant les Chambres africaines extraordinaires chargées de juger ces crimes, qui incluent l’assassinat d’au moins 40 000 personnes. C’est le premier procès de ce type, devant la justice internationale, sur le sol africain.

Les Chambres ont été créées par le Sénégal à la demande de l’Union africaine, en 2013, pour poursuivre les personnes accusées d’avoir commis des crimes de génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre et tortures au Tchad sous le régime de Hissène Habré. Au pouvoir de 1982 à 1990, ce dernier a vécu en exil au Sénégal depuis sa destitution lors d’un coup d’État mené par l’actuel président Idriss Déby Itno.

Un accord de coopération judiciaire signé avec le Tchad a permis de mener une enquête sur place. Il convient de noter que tous les juges des Chambres africaines extraordinaires sont africains et que la majorité des fonds nécessaires à la conduite de ce procès provient du continent. L’implication de plusieurs États – en premier lieu celle du Sénégal et du Tchad – mais aussi de l’Union africaine dans la mise en place et l’organisation de ce procès est sans précédent.

Compétence universelle

Mais il faut également de souligner le rôle exceptionnel joué par un vaste réseau d’organisations de la société civile. La création des Chambres et le procès résultent en effet d’une campagne de lobbying pragmatique et efficace. Une coalition d’organisations de la société civile, chapeautée par l’organisation internationale Human Rights Watch, a ainsi mis sur le devant de la scène l’affaire Habré, rassemblant témoignages et preuves, et multipliant les pressions pour que le procès ait lieu.

Si Human Rights Watch a mis à la disposition de cette campagne son expérience, ses réseaux et son expertise en lobbying, elle a aussi été activement soutenue et portée même par la persévérance des associations tchadiennes de victimes et de droits de l’homme. Parmi elles figurent notamment l’Association des victimes de crimes du régime de Hissène Habré (AVCRHH) et l’Association tchadienne pour la protection des droits de l’Homme (ATPDH), dirigées respectivement par une ancienne victime de ce régime, Clément Abaifouta, et par une célèbre avocate des droits de l’Homme, Jacqueline Moudeïna. Ce réseau s’est ensuite élargi avec la participation d’associations sénégalaises, et en tout premier lieu celle de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (RADDHO).

L’avocate Jacqueline Moudeïna, actrice clé de ce procès. Seyllou Diallo/AFP

Depuis 2000, ces organisations non gouvernementales ont exercé une pression constante sur les acteurs concernés et ont exploré toutes les options judiciaires – y compris en faisant appel à la loi sur la compétence universelle de la Belgique et en déposant un recours devant la Cour internationale de justice – pour que le procès voie le jour.

Plusieurs facteurs clés influent sur la façon d’appréhender ce procès unique en son genre : l’implication d’un grand nombre d’ONG, donc, mais aussi le temps qui s’est écoulé depuis que les crimes ont été commis (25 ans) et le fait que les premières procédures pour amener Hissène Habré et ses proches devant la justice ont été entamées il y a… 15 ans.

Le réseau d’associations évoqué précédemment ne s’est pas contenté de faire pression, il s’est également assuré que les témoignages et les preuves étaient rassemblés, sauvegardés et rendus publics. Ce travail a permis de légitimer et de faire connaître l’affaire, mais aussi de compenser les effets du temps et la disparition de témoins (dont nombre sont décédés depuis).

Le bras armé de la répression

Les organisations ont ainsi rassemblé des centaines de témoignages de victimes et de témoins. Le site Internet de Human Rights Watch regorge d’informations et de données, dont un rapport de 714 pages qui rassemble des documents trouvés au début des années 2000 dans les bâtiments de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), le principal bras armé de répression du régime Habré.

D’autres acteurs ont publié leurs propres témoignages. Parmi ceux-ci, d’anciennes victimes ou leaders de la société civile comme Souleymane Guengueng, qui raconte son expérience des geôles de Habré dans son autobiographie. Plus récemment la réalisatrice espagnole Isabel Coixet, avec le concours de l’actrice Juliette Binoche, a produit un documentaire passionnant sur Rose Lokissim, l’une des victimes de Hissène Habré.

Nous touchons là à l’un des aspects les plus exceptionnels de cette affaire : un certain nombre de victimes n’ont pas hésité à apparaître sur le devant de la scène pour mobiliser l’opinion autour de l’affaire. Ainsi Khaltouma Daba, veuve d’une des victimes de Habré, a-t-elle pris la parole dans les médias sénégalais en 2013 pour contrecarrer une tentative du clan Habré de victimiser l’ancien dictateur et de faire appel à la compassion du président et du public sénégalais.

Un procès à visage humain

Si cette publicité des victimes peut paraître impudique aux yeux de certains, il ne fait pas de doute qu’elle a donné un visage très humain à l’affaire et qu’elle a façonné notre manière de l’appréhender – une approche jusqu’alors inconnue, y compris dans les affaires portées devant la Cour pénale internationale.

Cet engagement efficace de la société civile a eu un impact tangible sur la façon dont le procès a été préparé. Dans une interview récente, l’activiste de Human Rights Watch, Reed Brody, qui a joué un rôlé éminent dans toute cette affaire, expliquait ainsi que c’est à la demande expresse des victimes que le dossier d’instruction inclut systématiquement les crimes commis contre chacun des groupes ethniques ciblés par le régime. Les organisations de la société civile ont également joué un rôle informel dans la sélection, parmi les nombreux survivants, des victimes qui vont témoigner au cours du procès.

Depuis son ouverture effective, le 7 septembre dernier, une nouvelle page de cette saga judiciaire est en train de s’écrire. Les organisations de la société civile devront continuer à maintenir un front uni et efficace pour garantir que toutes les victimes soient bien représentées au procès et qu’elles soient également informées de son déroulement. Elles devront également s’assurer que les preuves et témoignages rassemblés au fil des ans seront utilisés d’une manière juste et transparente afin que ce procès constitue un pas important vers une écriture fidèle et sincère de l’histoire politique du Tchad.