Le repentir : de fausses confidences dans la dramaturgie politique

Nicolas Sarkozy en juin 2009. Virginia Manso, CC BY

C’est bien connu. Nos hommes politiques se piquent d’écriture. C’est une tradition bien française : nos élites politiques se font, au gré des circonstances, mémorialistes, chroniqueurs de la vie politique, idéologues, pamphlétaires, biographes. Cette tradition imprègne les esprits, et malgré les quelques flèches ironiques qui sont parfois lancées contre ces pseudo- écrivains qui se prennent pour Victor Hugo, le peuple français leur est redevable de cette activité qui renvoie une image d’intelligence, de culture, et du même coup grandit le peuple.

Oui, mais il y a écriture et écriture. Et chacun de ces types d’écrit propose un contrat de lecture particulier. Il y a des biographies qui élèvent l’homme politique au rang d’historien, des livres de combat idéologique plus ou moins pamphlétaire, des Mémoires pour rester dans la postérité. Et parmi ces écrits, il y a aussi des livres de programme politique. Ce sont des livres écrits en préparation d’une campagne électorale, dont le contrat de lecture propose trois orientations : vers le passé, pour en tirer des leçons ; vis-à-vis des opposants, occasion de régler des comptes ; vers le futur, pour insuffler de l’espoir en proposant un nouveau projet de bien-être social. Nous trouvant en pré-période électorale, et les livres de programme faisant florès, on s’intéressera plus particulièrement à deux ouvrages, La France pour la vie de Nicolas Sarkozy, et Le sursaut français de Jean-François Copé, car c’est là une occasion de réfléchir sur ce qu’est le repentir en politique, qu’il s’exprime dans des livres ou à travers des interviews.

Qu’est-ce que le repentir ?

Le repentir, c’est : une faute, un aveu, un regret. Le tout dans l’espoir d’un pardon. La faute est ce qui rend coupable le sujet qui l’a commise. L’aveu est l’acte de parole par lequel le sujet déclare qu’il a bien commis la faute. Le regret est cet autre acte de parole par lequel il exprime qu’il n’aurait pas dû agir de la sorte. Le pardon, lui, dépend d’un autre et n’est pas automatique. Mais le repentir n’est pas la repentance. La repentance, du moins dans ses emplois modernes, réfère à l’acte par lequel un homme politique ou le législateur, au nom de l’État ou d’un peuple, reconnaît, par un discours, une commémoration ou un acte symbolique, les exactions (exils, déportations, massacres) qui ont été commises à l’égard d’un autre peuple ou d’une communauté.

En 1995, Jacques Chirac, alors président de la République fit acte de repentance, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, en déclarant que : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». Plus tard, Lionel Jospin, lors d’une cérémonie officielle à Craonne réhabilita la mémoire des mutins de la bataille du « Chemin des Dames » qui avaient été fusillés pour l’exemple. La repentance n’est donc pas le repentir, bien que ces deux termes soient souvent employés l’un pour l’autre. La repentance est une demande de pardon solennelle, cérémonielle et collective, qui n’atteint pas directement celui qui la prononce ; le repentir est l’expression d’un regret plus individuel et intime, qui engage celui qui l’exprime.

Pour qu’il y ait repentir, il faut donc que soient prononcés deux actes de parole : l’un qui vaut pour reconnaissance de la faute, l’autre qui vaut pour regret de l’avoir commise. De plus, celui qui s’exprime ainsi s’adresse à un autre dans l’espoir que celui-ci le croie. Or dans le repentir c’est précisément cet autre, qu’il soit divin ou humain, qui, en recevant le regret, jugera celui-ci sincère, ou non, et accordera, ou non, son indulgence ou son pardon. C’est pourquoi, en son fondement, le repentir se trouve dans une contradiction. Il est un acte de parole tourné vers celui qui l’exprime, car il y va de sa propre conscience : à le verbaliser, il met la faute devant lui, en miroir, il y expose sa propre fragilité, se voit nu, et peut en concevoir un sentiment de honte, de culpabilité. Mais il sait aussi que, pour que cet acte s’accomplisse pleinement, le regret doit être donné à voir à autrui, puisque c’est lui qui est détenteur du pardon. En cela, le pardon est tourné vers autrui.

Une arme à double tranchant

Cette contradiction fait de l’expression du repentir une arme à double tranchant. Se repentir face aux hommes, c’est reconnaître que l’on a mal agi. C’est reconnaître une faute. C’est aussi, dans le même mouvement, exprimer un regret (car assumer la faute n’est pas un repentir). C’est donc un double acte de faiblesse : faiblesse d’être tombé dans la faute (« la chute biblique ») ; faiblesse de la reconnaître car c’est montrer son incapacité à l’assumer. C’est déchoir au regard des autres. Quant à exprimer du remords, c’est le summum de la faiblesse : le fort ne rumine pas pense Nietzsche, cela participe d’une indécence morale. Dès lors, comment se présenter devant l’autre, devant les autres, devant le peuple en se montrant faillible ? Comment se dire coupable ? Baisser la tête, attendre la sanction du couperet ? Ce serait montrer son manque de conviction. Autant nier.

Mais, arme à double tranchant, le repentir peut aussi être interprété comme une force. Car l’exprimer en face de l’autre – et surtout publiquement – peut être reconnu comme un acte de courage, une façon d’assumer sa faute, un acte solitaire qui du même coup en fait moins une demande de pardon que de reconnaissance de l’acte de courage qui devrait grandir le repenti. Alors, l’acte de repentir devient un acte de pouvoir sur soi-même qui permet à celui qui s’y livre de se régénérer. Vu de cette façon, le repentir est une triple affirmation de reconnaissance de l’erreur, de proposition d’autoréparation, et d’acte de bravoure, quasi héroïque, permettant de se refaire une honnêteté devant le Tribunal du peuple.

Le jugement de l’autre est donc ce qui fait la teneur du repentir : « Ma chute originelle, c’est l’existence de l’autre » dit Sartre. Et donc le repentir se joue dans un croisement de regards qui construisent des images. D’un côté, image que le candidat au repentir construit en présentant la faute, et image qu’il construit de lui-même en exprimant son regret, et ce en fonction de l’image qu’il se fait de celui à qui il l’adresse. De l’autre, image que le témoin du repentir a du repenti, image qui guidera son jugement. En effet, il accordera peu de crédit au repentir d’un menteur invétéré, ou de celui dont il a toutes les raisons de croire que son regret est d’opportunité afin d’obtenir la levée d’une disgrâce. Ce qui veut dire que le repentir est affaire de stratégies de discours jouant sur la manière de présenter la nature de la faute (c’est son degré d’importance qui détermine la valeur du repentir, car on ne se repent pas d’une vétille), la teneur du regret, et l’image de sincérité de celui qui l’exprime.

Le repentir en politique et ses stratégies

En politique, le repentir, qu’il s’exprime à l’occasion de livres de campagne ou d’interviews dans les médias, requiert, pour être reçu, des conditions particulières. Tout d’abord, celui-ci s’expose sur la scène publique, devant le Tribunal du peuple. Rien là d’intime ni de religieux. Ensuite, on sait que le repentir de l’homme politique est motivé par un désir de réhabilitation de son image, soit pour se retirer avec gloire, soit pour se relancer dans la bataille politique.

Dès lors naît le soupçon d’insincérité : se repent-il pour des raisons tactiques ou pour faire amende honorable ? Est-ce pour couper l’herbe sous les pieds de ceux qui voudraient l’accuser ? Est-ce pour repartir sur une autre voie ? L’homme politique qui joue sur le repentir se trouve donc dans la situation de devoir : paraître sincère, rendre son regret crédible, atténuer l’importance de la faute pour faciliter la réparation, et en appeler à la clémence du public pour effacer le passé. C’est dans un tel cadre que la stratégie de parole du politique va se porter sur la faute : la qualifier de telle sorte qu’elle apparaisse excusable. Expliquer que, quelle que soit sa nature, l’intention qui y a présidé ne pouvait être méchante : « car c’est l’intention qui fait la méchanceté et l’acte injuste » dit Aristote. Le fauteur ne pouvait être malintentionné, et de toute façon il a su en tirer expérience. Ayant cet objectif pour horizon, il cherchera le moyen de déminer le terrain de l’imputation de nuire qu’on pourrait lui attribuer en diminuant l’importance de la faute. Mais cela dépend de la nature de celle-ci.

La faute morale personnelle

Si la faute concerne le comportement de son auteur en tant que personne, du fait de son tempérament, de sa personnalité, alors celle-ci peut être qualifiée de morale. Ce fut le cas de Dominique Strauss Kahn dans sa prestation télévisée, du 18 septembre 2011, face à Claire Chazal déclarant qu’il avait commis « une faute morale ». L’opération consistait à déplacer la faute du terrain juridique vers le terrain intime de la personne, pour éviter de parler de ce qui s’était réellement passé dans la chambre du Sofitel de New York.

Nicolas Sarkozy, dans son livre La France pour la vie, joue sur cette gamme. Un seul exemple parmi d’autres. À propos de l’affaire « Casse-toi, pauv’con », il écrit :

J’ai moi-même eu grand tort […] de céder à la provocation en répondant à l’individu qui m’avait insulté […] Mais, en lui répondant, je me suis mis à son niveau. Ce fut une bêtise […] En agissant ainsi, j’ai abaissé la fonction présidentielle.

Il avoue donc (« un grand tort »), sorte de contrition morale, mais qui est atténuée par le fait de se montrer victime d’une provocation (argument d’autodéfense). Il plaide un mouvement d’humeur (« céder »), une faiblesse passagère, mais cette justification peut être contre-productive, car interprétée comme un manque de contrôle de soi (c’est un impulsif). Et puis, il qualifie le tout de « bêtise », comme s’il s’agissait d’un enfantillage, ce qui n’est pas glorifiant pour un homme politique. Enfin, il présente cette « erreur » comme un rabaissement de « la fonction présidentielle », ce qui laisse à penser qu’il avait peu de conscience de ce qu’est cette fonction. Comme quoi tout argument d’atténuation d’une faute peut produire un effet de rétorsion. Dans un autre passage de son livre, il revient sur l’affaire du Yacht de Bolloré où il alla fêter la victoire de son élection en plaidant l’innocence par une double justification personnelle : l’amitié (« un vieil et fidèle ami »), et la situation de son couple (« utile au sauvetage de ma famille »), deux arguments compassionnels. Une façon de ramener de l’humain dans l’action d’un homme politique.

Jean-François Copé, dans Le sursaut français, n’est guère enclin à s’épancher sur les sentiments personnels. Tout au plus exprime-t-il le regret de ne pas avoir mesuré l’effet médiatique de sa sortie à propos de l’enfant qui se serait fait subtiliser son pain au chocolat par des voyous sous prétexte qu’on ne mange pas pendant le ramadan. À l’époque, il s’en était expliqué, mais avait refusé de présenter des excuses car : « Pour présenter des excuses il faut considérer qu’on a commis une faute »., dit-il. Lorsqu’il exprime un semblant de regret, c’est en retournant l’accusation contre l’exploitation qu’en firent ses opposants à l’aide des médias : « Les faits étaient réels, mais l’image a tué l’idée », et en montrant qu’il en tire leçon : « Cela m’a conduit à réfléchir à la manière dont on doit aborder les débats. Chaque mot a un sens » Pas de mea culpa, mais des regrets face à l’incompréhension, et une justification au nom de la clairvoyance.

L’erreur de calcul

Si la faute concerne une erreur d’action politique, l’atténuer est une opération délicate car le procédé ne doit pas être trop voyant. Il faut par exemple éviter que l’acte-erreur ne révèle incompétence ou lâcheté. Le choix des mots est alors important : plaider l’ignorance par exemple, c’est risquer d’être taxé d’incompétent. Alors, plutôt parler de la complexité d’une situation qui n’aurait pas permis (sous-entendu pour toute autre personne) d’en saisir tous les tenants et aboutissants.

Nicolas Sarkozy s’y emploie à plusieurs reprises dans son dernier livre. À propos de la « TVA sociale », il déclare :

Aujourd’hui, je regrette d’avoir retardé des réformes qui auraient dû être engagées dès les premiers jours de mon quinquennat.

Son regret ne porte pas sur la décision politique elle-même, mais sur une erreur de calcul quant à son application. Il ne s’agit pas d’incompétence : de l’atermoiement, mais point de reniement. Il fait de même, à propos des « 35 heures », de « l’ISF » et du « bouclier fiscal », en regrettant mauvais calcul, temporisation, et de « ne pas être allé au bout de (ces) mesures » qu’il juge pourtant bien fondées.

On a vu que Jean-François Copé ne s’épanchait guère sur des fautes morales personnelles. Pour ce qui est des fautes politiques, quand il les reconnaît, il utilise diverses stratégies pour s’en dégager. Par exemple, il rejette la faute sur les circonstances :

Quand vous êtes chef de l’opposition, vous êtes obligé d’être dans une logique de « ou/ou », de choisir votre camp tout le temps

l’erreur ne tient pas à lui, mais à son rôle. Ou bien il se déresponsabilise en se noyant dans la masse : « Ce qui m’est arrivé peut arriver à n’importe qui […] », ou en se diluant dans un « nous » collectif : « Nous n’avons pas fait les réformes, pas pris les décisions qui permettent d’y arriver ». En fait de regret, il cherche à se dégager de la responsabilité de l’erreur en bottant en touche (« j’ai tourné la page ») ou en sortant par le haut et en regardant l’avenir (« il est temps de tirer les enseignements et d’avancer sur de nouvelles bases »). C’est l’argument dit du dépassement qui redonne autorité.

Le repentir et la dramaturgie politicienne

Alors pourquoi, si personne n’est dupe, si, pour ce qui concerne la sincérité, « le ver est dans le fruit », si donc l’ouvrage écrit ne trompe personne, pourquoi ce besoin de repentir de la part des politiques ? C’est que ce jeu s’insère parfaitement dans la dramaturgie politicienne : le soupçon d’insincérité du regret qui laisse en suspend la question du « croire ou ne pas croire ». Cette ambivalence de l’interprétation du repentir tient à la façon dont est conçu le récit biblique de « la chute » qui marque de façon indélébile les sociétés à tradition chrétienne, y compris les plus laïques : le repentir se trouve dans la filiation du péché – du péché originel –, même quand cela n’est pas dit, car il ne s’agit pas de religion, mais de culture. Or, depuis le Moyen âge, ce récit a fait l’objet de deux interprétations différentes par les théologies protestantes et catholiques, comme l’ont montré bien des écrits dont ceux du sociologue Max Weber.

Dans la culture protestante, la rédemption est finale. L’individu doit suivre son chemin seul à la rencontre d’un destin tracé (prédestination) ; c’est à l’individu de créer lui-même son propre salut : « un salut par les œuvres ». Il procède ainsi à sa propre régénération. Dès lors, pourquoi ne pas avouer et ne pas regretter publiquement puisque le repentir se fait par soi-même. C’est pourquoi dans cette conception, ce n’est pas tant la faute que sa négation, le mensonge, qui est condamnable. On l’a constaté aux États-Unis avec les deux affaires du Watergate, d’une part, Nixon étant amené à reconnaître sa faute publiquement à la télévision, et Bill Clinton qui a été moins poursuivi pour son acte de harcèlement vis-à-vis de Monica Lewinsky, que pour avoir menti. On pourrait ajouter un aspect de l’affaire DSK, son procès ayant été levé au pénal dès lors que le juge apprit que Nafissatou Diallo avait menti lors de son entrée aux États-Unis pour obtenir un visa d’immigration.

Dans la culture catholique, la rédemption se gagne au jour le jour par l’effet magique de la confession. Or, la confession se fait dans un lieu privé, en face à face entre un prêtre et le pénitent, le premier absolvant le second au nom d’un pouvoir divin, et l’aveu ne sortant jamais de ce lieu. C’est donc l’Église et non l’individu qui permet de racheter la faute, d’obtenir la certitude du pardon et l’espoir de la grâce. Le repenti se trouve ainsi, sur le moment, déchargé de la faute par un Autre que lui-même.

Dans ce « va-et-vient entre péché, repentir, pénitence (temporelle), absolution, suivis derechef du péché », point de régénération au terme d’une vie dont les œuvres auraient racheté les fautes, mais une possibilité de les laver et de les faire oublier, au fur et à mesure d’un aveu confessionnel qui reste dans le secret du privé. C’est cette culture du secret qui fait se poser la question : « Pourquoi avouer publiquement ? » On pourrait citer bien des cas de ce refus de confession publique : Giscard d’Estaing dans l’affaire des diamants de Bokassa ; François Mitterrand et ses amitiés avec René Bousquet, secrétaire général de la police sous Vichy ; Jacques Chirac et les emplois fictifs de la Mairie de Paris ; Jerôme Cahuzac et ses affaires de fraudes fiscales. Bref : « La tête sur le billot, n’avoue jamais ».

Entre ces deux cultures de salut, croyance en un repentir supposément sincère qui serait une marque de sagesse, soupçon d’insincérité d’un repentir qui ne serait que fausses confidences, les inconscients collectifs balancent. Ainsi, dans le maelstrom des supputations de tous ordres, s’instaure un rituel enclenchant polémiques et surenchères qui alimentent le débat social pour le plus grand bonheur des médias. Car, en tout état de cause : « Notre repentir n’est par tant un regret du mal que nous avons fait, qu’une crainte de celui qui nous en peut arriver ». (La Rochefoucauld.)