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Le rugby, un récit social

Dimitri Szarzewski, ou les vertus de l'abnégation physique. Chris Skelton/AFP PHOTO

« On n’est rien sans l’esprit d’équipe ». C’est par ses mots que l’ancien international anglais, Jonny Wilkinson, conclut une publicité pour une banque française, sponsor de longue date du XV de France masculin. Suit un autre spot dans lequel une voix vante le « gène de l’aventure » d’une marque de voiture tout-terrain et interroge les spectateurs : « Avez-vous ce qu’il faut pour repousser vos limites ? ». Nous sommes samedi soir dernier, quelques minutes avant le coup d’envoi du premier match de l’équipe de France, contre l’Italie, dans la coupe du monde 2015 de rugby. Les annonceurs, qui ont adapté leurs messages à l’occasion de cette compétition, veulent établir dans nos esprits une analogie, un parallélisme entre le spectacle qui va suivre et les biens ou les services qu’ils veulent nous vendre.

Car les valeurs du rugby, dans l’imaginaire capitaliste, ce serait un peu le meilleur des valeurs du sport : la solidarité dans l’affrontement, l’abnégation dans la force et la souffrance physiques, l’esprit collectif dans le combat. Les entreprises l’ont bien compris qui associent la culture du rugby d’aujourd’hui non seulement à leur stratégie de communication, mais aussi à leur management des ressources humaines. Il faut se battre pour gagner ou conserver des marchés, écraser les concurrents, mais en avançant ensemble comme dans un maul, en étant soudé comme dans une mêlée. Corporate.

Le rugby, c’est une symbolique guerrière, militaire, virile au sens le plus stéréotypé du terme, mais dans le respect des adversaires. Il s’agit de les tuer symboliquement. Quoi de mieux que le folklore du haka pour figurer cet affrontement : le face-à-face entre l’équipe de la Nouvelle-Zélande – qui a ce privilège incontesté de se livrer à ce rituel de défi – et son adversaire qui trépigne avant le coup d’envoi, c’est aussi ce mythe de la guerre simulée, où l’on se jauge, où l’on s’intimide, les yeux dans les yeux, quelques secondes avant de pouvoir enfin se toucher, se pousser, se plaquer.

Sexualisation du sportif masculin

Les bagarres des années 1980, qui faisaient le sel – et parfois même, disons-le, l’identité – du rugby amateur de village, ont presque totalement disparu des terrains. Quelques tentations subsistent de gifler ou de prendre au collet son vis-à-vis, notamment en mêlée, mais les « mauvais gestes » sont immédiatement arrêtés par les coéquipiers et condamnés par les commentateurs qui enjoignent les joueurs à « rester concentrés ». L’ère est au professionnalisme : le rugby, désormais, c’est un vrai métier, c’est sérieux.

Parler du rugby moderne, c’est aussi parler du corps du rugbyman. La sexualisation du sportif masculin progresse. Les femmes ne sont plus les seules concernées, même si leur avance en la matière les met sans doute à l’abri d’être jamais rattrapées. Le rugbyman professionnel, en particulier, est aujourd’hui érotisé pour vendre du parfum, des produits d’hygiène ou des sous-vêtements. La cible est féminine ou masculine ; le calendrier des « Dieux du stade » ne fait plus scandale et s’adresse autant aux femmes qu’aux hommes amateurs de beauté – et de sexualité – masculine. À travers ces nouvelles icônes se dévoile toute la diversité des codes érotiques. Un gage de liberté.

Mais en vingt ans, le corps du rugbyman a énormément changé, pour le meilleur… ou pour le pire, selon certains. Il est beaucoup plus musclé, que l’on soit pilier, troisième ligne ou demi de mêlée. Dans ce sport exigeant, les organismes sont mis à rude épreuve. Des blessures inattendues surviennent, au point que le doute s’instille sur les préparations physiques de quelques équipes. On condamne une industrialisation du corps sportif, au service de la rentabilité à tout prix, au mépris de la santé. Un corps performant (faut-il dire parfait ?) est-il forcément maltraité ? Un sujet que l’on aurait tort de croire dépassé dans le sport professionnel, l’entreprise, la société tout entière. Le souci de soi est un défi démocratique.