Le sacre de Trump : un saut dans le passé pour une Amérique en péril

Derniers préparatifs à Cleveland (Ohio). John Moore/AFP

Il n’y a plus de doute sur le choix depuis la semaine dernière, après qu’une commission au sein du GOP (Grand Old Party), chargée de préparer cette convention, a repoussé la possibilité de libérer les délégués de leur obligation de vote et de leur permettre de voter « en conscience ». C’était le dernier baroud d’honneur des anti-Trump et ils ont perdu.

Ils ont également perdu avec les différents mouvements qui avaient été lancés, notamment le plus connus, #NeverTrump, qui a connu un pic de notoriété en avril, mais c’était avant que Donald Trump n’atteigne le nombre de délégués nécessaires pour recevoir l’investiture.

C’est donc bien lui le grand gagnant de ces primaires et ses opposants viendront à Cleveland lui signifier leur allégeance, avec des figures attendues comme Chris Christie ou Ben Carson, qui ont, très tôt, apporté leur soutien, mais également des grands battus de la campagne, au nombre desquels Scott Walker et Ted Cruz.

Scott Walker, le gouverneur du Wisconsin, étoile montante du Parti républicain et qui était attendu pour briller dans un combat face à Jeb Bush, a finalement été le premier grand battu et a dû abandonner sa campagne dès septembre 2015, donc avant même le réel début des primaires, après un débat catastrophique le 6 août. Ted Cruz, on s’en souvient a été le dernier à résister à l’homme d’affaires, en s’appuyant sur les valeurs les plus conservatrices de l’Amérique, avec le soutien des évangélistes et des groupes les plus réactionnaires.

Enfin, grande victoire, la convention sera présidée par Paul Ryan, le président de la Chambre des Représentants, un avant-goût de pouvoir suprême pour l’homme dont personne ne voulait.

L’Amérique blanche sur la défensive

La campagne a révélé que le glissement du Parti sur sa droite, déjà observé lors des précédentes élections, était la réponse des électeurs face à leur désarroi devant les changements observés autour d’eux :

  • Leur première préoccupation est le changement de démographie dans la société américaine : alors que celle-ci s’est fortement hispanisée ces dernières années et que l’immigration asiatique est très dynamique, la population blanche, vieillissante, est sur la défensive et tentée par le repli sur soi. Il faut dire que cette population a été durement frappée par la crise de 2007, qui a coïncidé avec l’élection de Barack Obama, qu’elle rend responsable de ses malheurs. La reprise n’a pas eu d’effet fragrant sur la vie de ces gens, souvent appartenant à la classe moyenne, ou des ouvriers, qui n’ont pas retrouvé le niveau de vie d’avant la crise et qui entendent pourtant que l’économie de leur pays va beaucoup mieux et observent que les plus riches ont renoué avec les profits.

  • Si la population urbanisée qui vit sur les côtes, côte Pacifique et côte Atlantique, a fortement intégré les changements sociétaux et les a accompagnés, c’est loin d’être le cas dans l’Amérique profonde. L’Amérique s’est ouverte sur le plan des valeurs, avec le soutien aux décisions décisives de la Cour Suprême, qui a reconnu le mariage gay en juin 2015 et interdit les offensives anti-avortement menées par les États, en particulier ceux du Sud. Mais, là encore, pas dans les États plus centraux.

La réinvention de l’anti-américanisme

C’est toutefois le contexte international qui a servi Trump dans sa quête de l’investiture. Le 13 novembre, en particulier, a marqué sa domination en le rendant crédible pour combattre l’ennemi venu de l’extérieur. Avec sa forte stature, 1m86 et 120 kilos, sa voix qui porte et sa facilité « à l’ouvrir », l’homme a dépassé ce jour-là le statut du fort en gueule qui donne son avis sur tout pour devenir celui qui pourrait protéger ses compatriotes et s’opposer efficacement à ceux qui veulent s’en prendre à eux.

Son discours outrancier – mélange de mur anti-mexicain au sud, de contrôles renforcés aux entrées du pays pour les musulmans ou de suspicion généralisée – a fait ressortir tout ce que l’Amérique pensait avoir enterré : on a réinventé dans cette campagne le un-American, l’anti-Américanisme qui était chassé, traqué, détruit pendant les heures les plus glaciales de la Guerre froide. Les attaques qui ont eu lieu sur le sol américain, à San Bernardino et à Orlando en particulier, ont renforcé cette stature, tout en faisant d’ailleurs renforçant encore davantage la certitude de ceux qui défendent le droit de porter une arme qu’il y a un problème profond de sécurité qui frappe les États-Unis.

Le discours de Trump s’est fait nostalgique d’une période qui n’existe plus, que les électeurs du Parti républicain vénèrent pourtant, en ayant retenu qu’elle était celle de leur jeunesse, et donc forcément meilleure, ces années de prospérité où tout était possible ; celle où le « rêve américain » était le leur et qu’ils voudraient restaurer pour leurs enfants.

L’une des campagnes les plus folles de l’Histoire

Trump a réussi le tour de force de mener une campagne en ignorant tous les thèmes de campagne chers aux plus conservateurs et à se faire pourtant choisir par eux, en incarnant la promesse de leur rendre ce qu’ils ont perdu à jamais. La campagne est une des plus folles de l’Histoire et va le rester :

  • Les thèmes traditionnels de campagne sont écartés au motif qu’il n’est pas nécessaire d’en parler. Ainsi l’économie et l’emploi, thèmes les plus importants aux yeux des Américains, sont à peine abordés au motif que l’homme est milliardaire et qu’il n’est pas utile d’en dire plus. C’est sur l’angle du refus de la mondialisation, ou des taxes aux entreprises qui délocalisent, que Trump aborde cette question.

  • Il n’est pas davantage utile de s’attarder sur les questions de société, qui sont si chères aux plus conservateurs : avortement ? mariage gay ? peine de mort ? Donald Trump n’est pas l’homme de la situation et il le sait. Ce sera le rôle de Mike Pence, celui qu’il a choisi comme son possible vice-président, si le ticket entre à la Maison-Blanche, puisque le gouverneur de l’Indiana est réputé être un des hommes politiques les plus conservateurs d’Amérique et qu’il a le soutien et la confiance des évangélistes et du Tea Party.

Les questions de société ? À Mike Pence de jouer ! Kena Betancur/AFP
  • L’influence de la politique étrangère sur le choix des électeurs n’est pas une question traditionnellement majeure dans le choix suprême, car la population a tendance à s’en remettre aux élites sur des questions complexes dont elle ne maîtrise pas les enjeux. C’est bien là-dessus pourtant que Trump fait la différence en défiant Hillary Clinton sur son point fort, mais avec le seul angle qu’il pouvait adopter : celui de la préservation de la population contre l’ennemi venu les défier à l’intérieur même de leur territoire.

Cure de jouvence politique

Trump a donc construit sa campagne pour donner l’illusion d’une véritable cure de jouvence politique : « Rendre la grandeur à l’Amérique » était le slogan de Ronald Reagan, le deuxième président le plus populaire de l’histoire pour les Américains et le premier pour les conservateurs. « La loi et l’ordre », le nouveau thème des discours affichés dès ce lundi à Cleveland, après les assassinats de policiers à Dallas voici dix jours et à Bâton-Rouge dimanche, était celui de Nixon.

C’est un retour dans le temps que propose Donald Trump et c’est un pari qui devrait mobiliser ses troupes : 35 % des Républicains sont proches des évangélistes et le sud des États-Unis résonne depuis de longues années d’une longue plainte parce que les électeurs n’arrivent pas à trouver de leader suffisamment fort pour incarner leurs idées. « Tous des RINO »Republican in name only (Des Républicains juste par le nom), répètent-ils.

Donald Trump, sur les traces de Ronald Reagan. CC BY-SA

Contrairement aux stratèges du Parti, aux vedettes de la politique américaine, à ces hommes qui ont occupé le devant de la scène et n’ont souvent pas su répondre à leur demande, Donald Trump les a écoutés et leur a répondu en portant le message des délaissés de la politique sans y mettre aucun filtre. Les deux anciens présidents Bush, l’ancien candidat Romney, l’ancien prétendant Jeb Bush, le gouverneur de l’État qui accueille la convention, John Kasich, et tous ceux qui bouderont cette convention ont tort : ce n’est pas en désertant que l’on combat le populisme ; c’est en se confrontant et en expliquant.

Ce n’est pas ce qu’il va se passer à Cleveland.

Jean-Eric Branaa publie le mois prochain « American Touch : parlez-moi de vous », éditions de Passy, 250 pages.