Le salon de barbier, un lieu où les Noirs peuvent discuter librement de leur masculinité

Le salon de barbier est le lieu de prédilection pour les hommes et les garçons noirs où discuter de leur masculinité. Edgar Chaparro/Unsplash, FAL

Le salon de barbier, un lieu où les Noirs peuvent discuter librement de leur masculinité

Bien des hommes noirs ont une relation particulière avec leur barbier. C’est ce lien unique qui a donné lieu à une série d’événements intitulés « Discussion chez le coiffeur », durant lesquels le salon du barbier devient l'endroit où les membres de la communauté noire peuvent se réunir en toute sécurité.

Dans le cadre de ces rencontres informelles, on encourage les participants à aborder ouvertement le sujet de la masculinité noire et d'autres enjeux critiques touchant les hommes et les garçons noirs au Canada. En plus de susciter des conversations, le but de l’activité est d’aboutir à des solutions afin de répondre aux multiples stress rencontrés par ces hommes et ces garçons.

La première édition s’est tenue le 28 février 2018, à Ottawa, au salon de barbier Rite Cut. L’événement devait durer deux heures, il en a pris trois.

Fort de cette réussite, on a convié la communauté noire francophone à une deuxième édition qui s’est tenue le 11 juillet de façon simultanée dans trois villes : Ottawa, Montréal et Toronto.

Bien qu’il soit probable que ce genre de discussion ait déjà eu lieu dans des contextes plus informels et interpersonnels, et de façon spontanée , nous voulions établir un forum communautaire plus formel.

Lors de l’événement du 11 juillet, nous avons appris que tant les francophones que les anglophones avaient été victimes de micro-agressions en raison de leur race. Ces expériences ont en commun d’être associées à des stéréotypes avilissants.

Mon barbier, mon thérapeute

Pourquoi débattre chez le barbier? Un participant a affirmé que son barbier « c’est mon thérapeute, mon coach, mon tout! ». Il a précisé qu’il se rendait régulièrement chez son barbier, que cela l’aidait à bâtir son identité « d’homme noir » et qu’en avançant en âge, c’était devenu une « nécessité ».

Si les organisateurs ont choisi le salon de barbier pour cette discussion, c’est parce que c’est une institution importante dans la communauté. Un participant a dit que son barbier était « mon thérapeute, mon coach, mon tout! » Chris Knight / Unsplash

Nous avons ressenti le besoin de mettre l’accent sur les enjeux auxquels font face les Canadiens noirs pour dissiper cette fausse croyance selon laquelle la discrimination raciale n'existerait pas au Canada.

Les préjugés que l’on entretient sur les hommes noirs – qu’ils soient anglophones ou francophones – peuvent couver puis se répandre. Ces stéréotypes peuvent nuire à leur autonomie et les empêcher de cultiver une idée saine d’eux-mêmes. Nier ce racisme, c’est également priver les gens et leur communauté des lieux de rencontres ou ils pourraient s’exprimer librement sur les enjeux réels qui les affectent en tant qu’hommes noirs.

Au fur et à mesure que les hommes et les jeunes garçons noirs réagissent et résistent à ces fausses étiquettes qu’on leur colle, ils se retrouvent aux prises avec leur propre identité alors qu’ils tentent de démêler les fausses perceptions à leur égard. C’est tout un défi, particulièrement pour les jeunes qui tentent de développer une perception saine d’eux-mêmes.

Perçus comme des menaces et non comme des alliés

Des chercheurs comme Franz Fanon et W.E.B. Dubois ont documenté ces questions il a plusieurs décennies. Elles ont été abordées plus récemment, par des universitaires de la théorie critique de la race comme Stuart Hall, Paul Gilroy, Katherine McKittrick, Kimberlé Crenshaw et George Elliot Clarke qui se sont penchés sur les questions entourant la conscience noire en Amérique du Nord.

Ces auteurs représentent un éventail d’expertises. Ils ne s’entendent pas sur tout en ce qui a trait à l’éveil de la conscience noire ou sur les mâles racialisés. Mais la diversité de leur pensée et les différentes écoles auxquelles ils appartiennent donnent un bon aperçu des idées qui circulent dans des contextes historico-politiques.

Dans un ouvrage publié en 2017, intitulé The Man-Not: Race, Class, Genre and the dilemnas of Black Manhood, le philosophe Tommy Curry présente l’argument suivant :

«…Parce qu’ils ne sont pas le sujet de théories basées sur leurs propres expériences, on conceptualise les hommes Noirs comme la menace que les autres craignent. »

L’idée que l’on se fait des Noirs et de leur position au sein de la société nord-américaine - laquelle nous incite à les considérer comme menaces et non comme alliés - complique leurs propres expériences de vie.

Un effort collectif

Même si nous sommes étudiants au doctorat, nous considérons la « Discussion chez le coiffeur » davantage comme un projet communautaire qu’un projet académique. L’un de nous, Warren Clarke, le coordonnateur principal de ces rencontres, met l’accent sur la race, la jeunesse et la masculinité au Canada. L’autre, Nadine Powell, met l’accent sur la race et l’ethnicité au Canada, la migration et le genre.

Une photo prise à Montréal lors d'une « Discussion chez le barbier ». Author provided

Nous nous sommes entendus pour ne pas perpétuer l’approche coloniale d’acquisition de connaissances qui se veut hiérarchique, où le sujet est examiné de haut en bas. Dans la « Discussion chez le coiffeur », nous souhaitons encourager les membres de la communauté noire à échanger sur leurs préoccupations, plutôt que de se limiter à répondre aux questions des coordonnateurs.

A cette fin, nous avons fait appel à des gens d’horizons variés dans la planification et la coordination des sujets de discussion.

La liste des gens qui nous ont aidés inclut : Jan van Huezen, Arnold Tabaro, John Wambombo, Eldon Holder, Stephan Spence-Clarke et les facilitateurs L.A. Wade, Salina Berhane et Mitchell McLarnon.

Parfois, le lien entre universitaires et communautés ne permet pas au savoir de circuler librement entre les deux groupes. Dans la plupart des cas, le savoir va dans un sens seulement; les institutions s’approprient la construction de la connaissance relative à la communauté. Ceci ne permet pas de bâtir une relation de réciprocité, au sein de laquelle les membres de la communauté se sentiraient habilités à discuter de leurs besoins, leur désirs et leurs solutions.

Définir ce que signifie d’être Noir

Les premières discussions tenues à Ottawa ont servi à définir ce que cela signifie d’être Noir. Cela a été un débat révélateur sur la portée et la complexité d’être étiqueté « Noir » alors que les membres de cette communauté essayaient d’expliquer ce que cela signifiait pour eux.

Il y avait un grand nombre d’interprétations. Saisir cette complexité peut permettre de dissiper le malentendu voulant que tout individu de race noire incarne tous les Noirs, toutes leurs histoires, ainsi que tous les stéréotypes.

On aussi abordé les diverses perceptions du rôle des femmes (mères, grand-mères, tantes et cousines) dans la représentation que la société en général se fait des jeunes hommes noirs, ainsi que celle qui est vécue au sein des communautés afro-canadiennes et originaires des Caraïbes.

Le préjugé selon lequel les individus noirs sont représentatifs de tous les Noirs a été débattu durant la rencontre. Brunel Johnson/Unsplash

Plusieurs sujets ont été abordés durant l’événement, ce qui a permis d’initier d’autres débats lors de la seconde session de « Discussion chez le barbier ». Au cœur des discussions se trouve la question suivante : « Qu’est que la masculinité chez les Noirs? »

Nous projetons de rendre visite à d’autres communautés au Canada afin de comprendre ce que représente la masculinité chez les Noirs à travers le pays.

La Discussion chez le barbier veut susciter un débat au sein de la communauté, encourager les gens à s’écouter, et faire prendre conscience à la communauté noire canadienne des préjugés qui lui nuisent.

This article was originally published in English