Le vertige de l’émeute

A Nantes, le 8 décembre 2018. Sebastien Salom-Gomis / AFP

Le mouvement des « gilets jaunes » est fascinant pour de nombreuses raisons. D’abord, parce que le pays espère trouver son « sujet révolutionnaire » qu’il a fantasmé depuis de nombreuses années : la classe moyenne. Des travailleurs, a priori disposant d’une expérience politique plutôt faible, se dressent contre le pouvoir pour manifester leur épuisement (leur ras-le-bol) face aux formes concrètes que prennent leurs vies.

On s’étonne qu’aucune revendication politique précise et réaliste ne soit vraiment formulée. Mais l’enjeu n’est actuellement pas celui-ci. Il est plutôt de faire entendre au politique non seulement un désir de vivre autrement, mais aussi et surtout d’être reconnu dans ses capacités sociales et d’être ainsi respecté en tant que membre de la société.

Au cours des réunions, blocages, manifestations, déambulations, les invisibles deviennent désormais manifestes et créent une sorte de « présence sensible et dissensuelle » au monde, pour reprendre les termes de Jacques Rancière. Il s’exprime probablement un intérêt émancipatoire dont les contours restent certes indécis mais qui s’enclenche par le fait de parler, de se trouver des scènes de paroles pour « dire sa condition » et « son refus de ce monde-là ».

Ensuite, le caractère spectaculaire de la manifestation de leurs déterminations et de leurs colères fascine. Les émeutes qui ont jalonné les journées de novembre et du 1er décembre ont suscité une attention publique et médiatique sans précédent. On y voit une colère inédite voire même une relation haineuse vis-à-vis du pouvoir. La scène émeutière est une scène mineure par rapport à l’ampleur des actions qui s’opèrent dans le pays (blocages, marches, actions ciblées, assemblées citoyennes, etc.).

Néanmoins, il convient d’en éprouver le sens au-delà d’un examen de son efficacité politique ou de sa portée morale. Comment comprendre qu’autant d’individus, qui pour beaucoup manifestent pour la première fois, se laissent entraîner aussi facilement dans la violence émeutière ? La frustration, la colère, ou encore le sentiment d’injustice aident à comprendre le sens de ces violences. Mais cela n’est pas suffisant. Il a aussi à approcher les raisons sensibles qui conduisent certains individus à se délecter devant le spectacle de la violence.

L’émeute est affolement des sens

Quiconque a déjà observé de l’intérieur une émeute reconnaîtra aisément qu’elle se vit comme un moment cohésif et émotionnel au cours duquel chacun épuise sa vigueur dans le cours de l’événement. Dans sa dimension sensible, l’émeute est vécue comme une vibration. Les corps tremblent et sursautent aux sons des grenades désencerclantes ou bombes lacrymogènes. Ils sont aussi traversés par des frissons d’excitation et de frayeurs quand surgit par surprise au coin d’une rue des membres de la brigade anti-criminalité. L’émeute est aussi étreinte, mélanges, interdépendances entre les émeutiers. Si l’on tombe, on trouvera toujours une main pour être relevé, quelqu’un pour être soigné ou réconforté. Il se joue comme l’impression d’une résonance affective.

On comprend alors que l’émeute suscite une manière de se sentir et de s’éprouver soi-même. Cette joie appartient au voir ; un paysage désorganisé, des rues occupées, des forces de police désorientées, un espace urbain chaotique, c’est-à-dire autant de situations perceptibles qui semblent faire balbutier les structures du monde.

Dans les rues de Marseille, le 8 décembre/ Boris Horvat / AFP

De cette remarque se dégage la thèse suivante : le principal problème des discours sociaux sur les émeutes est d’occulter la teneur affective de l’expérience émeutière. Toute la question est alors de savoir quels sont les effets que l’expérience de la violence produit dans la subjectivité ? Ne sont-elles pas vécues comme une épreuve radicale de la subjectivité au sens où l’individu éprouverait le sentiment de jouir de sa puissance subjective d’agir alors que, dans la vie quotidienne, cette puissance est globalement inemployée sinon atrophiée ?

Il importe de préciser que l’émeute ne potentialise guère la vie et qu’elle ne présente aucune consistance ontologique. Seulement, à défaut de trouver un espace où s’expérimente concrètement et quotidiennement la vitalité, les individus sont enclins à se laisser aisément porter par ces événements collectifs tant spectaculaires qu’inédits.

La puissance séductrice de l’émeute

Dans un texte précédent, j’avais exposé l’idée selon laquelle l’émeute expose au pouvoir ce qui manque à la dignité de l’individu. L’émeute ne célèbre rien, mais elle confie plutôt à l’oreille les sensations persistantes que suscite un monde où la vie matérielle n’est jamais assurée, ou tout se compte pour parvenir à « boucler les fins de mois ». Mais, elle souffle également l’image d’un monde où l’on se perd, où l’on se résigne, où la vie est empêchée.

Toute la puissance séductrice de l’émeute réside dans le fait qu’elle « objective » le pouvoir. Ceci signifie qu’elle est le moment où le pouvoir devient visible, porté par des corps (ceux des forces de police) dans l’espace concret des rues dans lesquelles les gilets jaunes, les syndicalistes et autres professionnels des mouvements sociaux ne vont d’ailleurs généralement pas. Au sentiment de l’inhumanité du pouvoir sans visage, répond l’espèce de fureur, où – têtes baissées – les corps tentent de griffer le pouvoir.

L’attraction de l’émeute réside dans le fait que l’émeutier se trouve alors dans un monde d’intensités pures où les formes du pouvoir paraissent se défaire. L’émeutier pourrait bien penser quelque chose de la sorte : puisque le politique est desséché, il faut le faire vibrer en intensité. Et ceci commence par l’action de « l’objectiver ».

Obliger le pouvoir à se rendre visible

Objectiver le pouvoir signifie que celui-ci, en réponse à l’action émeutière, est obligé de se manifester dans sa forme la plus élémentaire et la plus brutale, c’est-à-dire par la violence. Objectiver le pouvoir, c’est l’obliger à se rendre visible, à frapper et blesser les corps des manifestants. En bref, c’est l’obliger à se mettre en actes corporellement.

Or, ceci est assez inédit car le pouvoir a plutôt tendance à se faire discret, imperceptible, indéchiffrable, diffus, dispersé et sans centre. L’émeute est alors une réponse à cette illisibilité du pouvoir. En d’autres termes, le sens politique d’une émeute est de provoquer le surgissement du pouvoir en l’obligeant à des actes de violence dont la portée et le sens sont sans équivocité.

Mais ce face à face avec le pouvoir, cette épreuve physique de celui-ci est aussi l’occasion d’en percevoir les limites. De ce point de vue, les émeutes qui ont jalonné les manifestations des gilets jaunes sont inédites car elles ont largement débordé les forces de police. Celles-ci ont été dépassées : elles se déplacent lentement et n’ont su s’adapter à l’éclatement des scènes de violence en des lieux multiples. A ces affrontements, s’ajoute la « bordelisation » des rues chics de Paris ou d’ailleurs. Apparaît alors aux yeux de chacun un pouvoir égaré, vacant et vide.

Dans les faubourgs de Caen, le 8 décembre. Charly Triballeau / AFP

Par l’affrontement avec les forces de police et la destruction matérielle de certaines institutions ou du mobilier urbain, l’émeute simule le chaos. Pour le dire de façon très simple, le vertige réside dans le fait de percevoir l’effondrement des fragiles édifices humains, jusque dans les durables monuments inviolables tel que l’Arc de Triomphe, comme si la précarité du monde se faisait jour.

Tout le monde sait bien que le pouvoir ne s’est pas effondré. Seulement, momentanément, les déterminations du pouvoir sont désorientées, quelque peu désaxées. Le pouvoir est face à son impuissance. La structure du monde est troublée, déréglée. De toute évidence, l’action émeutière modifie – très provisoirement – l’objectivité du monde en créant l’atmosphère du chaos. Le vertige de la violence ne réside pas dans le fait de voir un homme ou une femme tomber à terre et souffrir à l’agonie. Tout son attrait réside plutôt dans la simulation du chaos et le sentiment d’un évanouissement du pouvoir.

Energie, vertige et intensité

Une hypothèse tout à fait classique issue en particulier des travaux de Georges Bataille, Michel Henry, Roger Caillois, voudrait que l’émeute, et plus largement l’expérience de la violence politique, soit la manifestation d’un excédent d’énergie. Si l’individu ou plus largement la société, ne trouve aucun moyen pour intensifier les vies ; que ce soit dans les rapports amicaux, dans les rapports amoureux, au travail ou dans tout autre investissement psychique, l’énergie est susceptible de devenir une force aveugle et violente. Autrement dit, quand l’énergie vitale est bloquée, elle peut se transformer en devenir haine et en devenir violence.

A Paris, le 8 décembre 2018. Zakaria Abdelkafi/ AFP

Selon ce point de vue, les émeutes de ces dernières semaines manifestent un excédent d’énergie. Au regard de l’ampleur, les émeutes ont été ébullition et sans doute elles étaient le sujet « à son point d’ébullition » comme dirait G. Bataille. Elle traduit un excès de forces vives généralement inemployées. Cette dépense d’énergie qui passe par le geste violent exprimerait alors un désir de régénération de la vie et du monde.

Au niveau individuel, il est clair que l’émeute est une épreuve subjective c’est-à-dire une épreuve que la vie se fait d’elle même alors que, d’ordinaire, cette épreuve est absente. Cette épreuve subjective est le fait de ressentir les sensations dans le corps (la peur, la fatigue, la douleur, l’enthousiasme). La politique se fait sensation, épreuve affective et affaire passionnée. L’intérêt de la passion n’est pas dans la force avec laquelle elle ébranle l’âme, mais plutôt par la qualité de réalité qu’elle transmet à l’âme dirait H. Arendt (Arendt 1974).

Une réalité qui fait cruellement défaut

Au-delà de la passion, l’émeute engendre et manifeste la colère. La colère est la mobilisation d’une énergie vitale. Sa puissance réside dans le fait qu’elle retourne contre l’ordre social sa violence. Elle donne au sujet le sentiment exaltant d’exister dans sa pleine puissance lorsqu’il fait reculer les forces de police ou qu’il gère leur progression, mais aussi sa pleine précarité au sens où il expose son corps à la blessure.

Ici réside probablement le fantasme de la violence qui a toujours animé les individus engagés dans ce genre de pratique. Dans l’affrontement, « je » vis une épreuve subjective comme si l’existence paraît passer à l’expression. Quand un manifestant jette une bille de peinture sur la visière d’un policier ou d’un gendarme, son acte est devant lui ; il en constate les effets réels. Il en éprouve alors probablement le sentiment d’être en prise avec quelque chose. Elle est alors un aiguillon parmi d’autre de la vitalité.

Les gilets jaunes ne se font probablement pas une haute opinion de la réalité telle qu’elle est aujourd’hui. Ceci ne signifie pas pour autant qu’ils désirent en finir avec elle. C’est plutôt le contraire. Ils souffrent de ne pas la vivre. La réalité est probablement ce qui fait le plus cruellement défaut à celui qui se tient prêt à basculer dans des pratiques de violence. De toute évidence, il y a une recherche et un désir de réalité dont l’intensité est telle que les corps s’offrent à une épreuve physique avec le pouvoir.