L’économie numérique est une industrie lourde (3) : comprendre c’est encore des données

Google Data Center, The Dalles, Oregon, États-Unis. Tony Webster/Flickr, CC BY

Que faire pour rematérialiser notre discours sur l’économie numérique ?

Tout d’abord cesser de parler aux internautes… de dématérialisation ou de virtualisation. Réutilisons plutôt le terme de numérisation car cela dit bien que le fichier est certes codé, sous forme numérique et binaire – avec des 0 et des 1 – quelque part dans le monde. Cela ne signifie pas pour autant que ce fichier est stocké, traité et diffusé de façon totalement magique et virtuelle, ou encore de façon « infonuagique » selon la jolie expression québécoise, ce qui nierait totalement les dimensions physiques, mécaniques et chimiques du stockage et de la diffusion des données numérisées.

Puis il faudrait également se réapproprier les aspects matériels, voire mécaniques de l’économe numérique qui est beaucoup trop centrée sur les logiciels et leur applications fonctionnelles censées être non-énergivores et forcément collaboratives. Ces aspects disparaissent peu à peu à la fois des discours des opérateurs et constructeurs, ce qui est plutôt compréhensible commercialement, mais aussi de ceux des jeunes utilisateurs, ce qui est plus préoccupant en termes de responsabilité sociétale. Toute machine, aussi numérique soit-elle, nécessite de l’énergie pour fonctionner et ce fonctionnement produira de la chaleur. Il faut donc replacer le cadre de description, de caractérisation et d’analyse des écosystèmes numériques dans une logique traditionnelle telle que celle du cycle de vie des produits.

Concrètement, nous devons donc recontextualiser le numérique au travers des machines et des réseaux sur lesquels il repose. Une tablette, un téléphone, un ordinateur, une caméra, une montre, une usine à données … sont des produits conçus, construits, déployés, exploités, consommés puis ils déclinent et sont mis au rebut. Avec un peu de chance, sans parler de réemploie, ce produit bénéficiera d’un processus de déconstruction correctement maîtrisé en générant des déchets plus ou moins recyclables y compris des fichiers de données post-mortem comme l’a déjà souligné la belle tribune du chercheur Olivier Ertzscheid en 2013. Vers des comptes de commémoration, une gestion par un légataire agréé, un effacement définitif, une suppression, une valorisation ?

Cette économie des données personnelles avec ses modèles serviciels et expérientiels, selon un tout récent rapport du Cigref, est à la fois un moteur pour l’écosystème numérique tout entier et un vaste défi pour ses acteurs au regard du couplage de ses dimensions « éthiques » et « modèles d’affaires ».

Tendre vers la sobriété numérique ?

Pour paraphraser un fameux slogan, nous pourrions clamer que les données qui coûtent le moins cher à traiter sont celles qui n’ont jamais été produites. Il s’agit donc littéralement de déconnecter, d’accepter de ne pas capter des données inutilement, de ne pas filmer tout, partout, tout le temps…de ne pas déclencher de calculs trop automatiquement. L’idée est concrètement d’oser réécrire les systèmes d’exploitation et les logiciels en minimisant leur impact énergétique et leur production carbonée. Soulignons à ce propos que certains progiciels de gestion intégrés (PGI) proposent à présent des modules de management carbone.

Il faut donc se faire violence et accepter de repenser les logiciels pour que les calculs ne soient pas systématiques et pour que leur algorithme ne consomme pas une énergie qui n’est ni abondante ni gratuite. Cette remise en question de l’ingénierie logicielle incite clairement à arbitrer beaucoup plus que nous ne le faisons actuellement entre précision et pertinence. Il conviendrait par exemple d’accepter de perdre en précision et en actualisation coûteuses pour gagner en pertinence et en sobriété citoyenne. En effet, combien de tableaux de bord sont si stratégiques qu’ils doivent être mis à jour tous les quarts d’heure ? Combien de géolocalisations sont si indispensables qu’elles doivent être continuelles ? Combien de courriels sont si incontournables qu’ils doivent être envoyés à des centaines de destinataires ? Et la liste de nos énergé-tics est bien longue… Pour caricaturer les méfaits de l’infobésité ambiante, ne pas générer de données inutiles aujourd’hui, c’est ne pas déclencher de calculs additionnels demain et ne pas avoir à construire d’usines à données énergivores après-demain…

Après la non-production de données, il faut retrouver le goût de la destruction, de l’archivage, de l’oubli et de la modération. Il faut par exemple supprimer les versions anciennes des fichiers, désinstaller les applications non utilisées, archiver les données sur un disque dur externe plutôt que sur le disque dur interne ou le bureau, initier une requête avec cinq mots clés pertinents plutôt que deux mots clés approximatifs, utiliser l’informatique en nuage avec parcimonie et intelligence, notamment pour déclencher les traitements à distance et enfin, savoir déconnecter et (s’)économiser au sens strict autant qu’au sens figuré.

Dans le même temps, il nous faudra repenser la puissance de nos machines personnelles et professionnelles. À quoi bon doter chacune d’elles de cartes graphiques surperformantes configurées pour jouer à des jeux multijoueurs en réseaux, mais utilisées pour du simple traitement de texte, des additions ou craquer sur des vidéos de chatons ! Il en est de même pour les entreprises qui – par sécurité, crainte ou mimétisme – surestiment largement la puissance et le volume nécessaire pour faire fonctionner leur système d’information.

Enfin, la rematérialisation de l’économie numérique impose de repenser vraiment la gestion de la fin de vie des matériels ce qui revient bien entendu à intégrer cette dimension dès leur conception

Vers une informatique redescendue de son nuage

Pour continuer durablement à se laisser porter par la longue houle de l’économie numérisée, et pour conclure cette trilogie forcément schématique, il n’est pas question ici de nier les apports de l’économie numérique sur laquelle repose l’économie collaborative et de nombreux modèles d’affaires, souvent prometteurs et parfois – ne le nions pas – inquiétants. Nous n’avons certes pas abordé le processus d’_uberisation _de la société avec ses Licornes et autres GAFA et NATUqui transforment profondément nos modèles d’affaires traditionnels. Ce n’était pas, ici, le cœur de notre propos. Nous nous sommes plutôt concentrés sur de décryptage d’un discours un peu trop centré, à nos yeux, sur la dématérialisation.

Les internautes interagissant avec des acteurs de plus en plus désincarnés – nous faisons allusion ici aux robots et autres agents virtuels – doivent être mieux informés sur les impacts de leur consommation de données et de leur production de contenu afin que l’Internet qui s’installe peu à peu (fermé, sécurisé, non anonyme et payant) ne soit une surprise pour personne.

« Detox_Digital »_par_Earl_Header. Earl Header/Flickr, CC BY-NC-SA

C’est bien cette économie-là, avec sa matérialité et ses défis énergétiques autour de la consommation d’eau, d’électricité, de sable, de métaux précieux, de terres rares que nous aimerions que les milliards de contributeurs aient un peu à l’esprit en se couchant. Puis, ils brancheront leur téléphone portable à leur côté – connecté, géolocalisé, important et exportant quelques fichiers indispensables… – pour passer une belle nuit dans les nuages !

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