Leçons des élections andalouses : le conflit catalan, catalyseur du nationalisme espagnol

Le leader du parti d'extrême droite VOX, Santiago Abascal, en campagne, le 26 novembre 2018, à Grenade. Cristina Quicler/AFP

Aucun sondage n’avait prévu le séisme politique qui a secoué l’Andalousie lors des élections régionales du 2 décembre dernier. Ses effets toucheront l’ensemble de la politique espagnole en 2019, année des élections municipales et européennes.

L’ampleur du bouleversement des élections andalouses

Ce 2 décembre 2018 marque le jour où le PSOE (Parti socialiste) a perdu le pouvoir dans cette région, la plus peuplée d’Espagne, qu’il gouvernait sans interruption depuis 1981. Plus inédite et inquiétante, l’entrée au Parlement andalou du parti d’extrême-droite VOX, avec 12 députés sur 109. Disparue depuis la Transition démocratique en Espagne (1978), l’extrême-droite s’installe désormais dans le paysage politique institutionnel espagnol avec d’autant plus de force en Andalousie qu’elle est courtisée aussi bien par le Parti populaire (PP, droite) que par le parti libéral Ciudadanos (C’s) en vue de former le gouvernement régional.

Les résultats de ce scrutin montrent qu’une partie de l’électorat du PSOE s’est abstenue et que celle du PP a voté pour VOX. Le taux abstention de 41,4 % est le plus élevé depuis 1990. Le PSOE, qui reste tout de même le premier parti avec 33 députés en Andalousie, a perdu 402 000 voix et 14 sièges par rapport à 2015.

Mais son effondrement n’a pas profité au PP qui arrive en deuxième position (26 députés) : le parti de droit a quant à lui perdu 316 000 voix et 7 sièges. Idem pour Podemos (Adelante Andalucia), qui compte 17 députés dans le nouveau Parlement local, mais avec une perte de 282 000 voix et de 3 sièges. Cet effondrement des socialistes a, en revanche, bénéficié à C’s (21 députés), avec un gain de 289 000 voix et 12 sièges, et surtout à VOX qui a obtenu 396 000 voix (contre 18 000 voix en 2015) et 12 députés.

Les deux grandes forces politiques en Andalousie sont en déclin depuis au moins six ans : le PSOE est passé de 40,7 % des voix en 2012 à 27,9 % en 2018 et le PP de 39,6 % des voix à 20,7 %. Pour la première fois depuis 1982, les forces du centre et de droite (y compris VOX) dépassent celles de gauche : 50 % des voix contre 44,1 % en 2018 (61,1 % contre 35,4 % en 1982).

Les raisons et les effets probables de ce séisme politique

En toile de fond de ces résultats, on peut avancer des facteurs communs au reste de l’Europe : la réaction des perdants de la mondialisation, l’euroscepticisme et la résistance à l’immigration. Celle-ci est d’autant plus vive que l’Andalousie est la première porte d’entrée des migrants en Europe – ce qui alimente le discours xénophobe de VOX.

Mais deux facteurs propres à l’Espagne ont été déterminants dans les résultats des élections andalouses : la corruption des élites dirigeantes et le conflit catalan.

La Présidente (socialiste) du Parlement andalou, Susana Diaz, le 3 décembre à Séville. Cristina Quicler / AFP

Les sondeurs ont sous-estimé l’onde de choc de la tentative sécessionniste catalane qui a touché toutes les régions d’Espagne et toutes les couches de la société. VOX a placé la crise catalane au centre de sa campagne électorale. C’s – influencé par l’idéologie nationaliste de l’ancien premier ministre José Maria Aznar – a fait de sa lutte contre l’indépendantisme catalan un facteur de ses succès électoraux, et le PP est allé dans le même sens que VOX.

Créé en 2013 par d’anciens militants du PP, ce parti d’extrême-droite – antiféministe, homophobe et xénophobe – réclame la suppression des autonomies régionales, une recentralisation de l’État et l’interdiction des partis indépendantistes ou nationalistes catalans et basques. Il a exploité sans retenue la crise catalane.

Le conflit catalan perturbe profondément la démocratie espagnole

La crise catalane joue un rôle de catalyseur du nationalisme espagnol ainsi revivifié, voire d’un ultranationalisme, alors que l’indépendantisme catalan paraît s’affaiblir en raison de ses divisions internes, sa radicalisation et l’absence d’une stratégie réaliste.

Parmi les partis ou mouvements indépendantistes et sécessionnistes, nous distinguons le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT) et Junts per Catalunya (JxCAT ou Ensemble pour la Catalogne), formations nationalites de centre-droit, Esquerra Republicana de Catalunya (ERC ou Gauche républicaine de Catalogne) de centre-gauche, et le parti d’extrême gauche de la Candidature d’unité populaire (CUP).

JxCAT intégrée dans une nouvelle formation La Crida (L’appel), créée et dirigée depuis Bruxelles par C. Puigdemont, et relayée en Catalogne par son affidé Q. Torra, Président de la Generalitat, poursuit une stratégie de rupture d’avec l’Espagne et agite maintenant l’insurrection violente de la voie slovène. ERC ne partage pas cette option, continue de rechercher une plus grande légitimité sociale de l’indépendance et reste favorable à un dialogue avec P.Sanchez, chef du gouvernement espagnol. Mais il risque d’être emporté par le tourbillon des mobilisations de la rue.

En Catalogne, Madrid est confronté à un conflit de longue durée qui illustre la crise territoriale non résolue depuis le XIXe siècle. L’Espagne, de matrice castillane, a toujours du mal à reconnaître le caractère plurinational du pays. Il s’agit-là d'une ligne de fracture en la droite et la gauche.

Retour d’une idéologie nationale-populiste espagnole

Le souverainisme indépendantiste catalan s’exonère de toute responsabilité dans le tsunami andalou et l’irruption de VOX. Comme si la violation de la Constitution et du Statut d’autonomie de la Catalogne et le refus de répondre à l’offre de dialogue de P.Sanchez ne pouvaient pas être sans conséquence électorale en Espagne.

On peut aussi se demander si la montée de VOX n’est pas considérée comme une bonne nouvelle pour les sécessionnistes radicaux dont l’objectif paraît plus destructif que constructif. Il s’agit de mettre l’État central (de la Couronne au système judiciaire) en contradiction avec ses principes afin de dégrader la qualité démocratique espagnole et son image à l’étranger, et ainsi pouvoir le déborder une fois affaibli de l’intérieur (Lire à ce sujet Amat Jordi : « Encuentros en las primeras fases : el procés antes del procés », Anatomia del procés, Debate, 2018).

Depuis le début du processus indépendantiste (le procés), les souverainistes catalans remettent en cause l’idée hégémonique de la nation espagnole comme nation unitaire. Tant que cette conception ne sera pas révisée, le procés continuera.

À l’origine de la crise institutionnelle la plus importante depuis 1978 le processus indépendantiste aboutit aujourd’hui au retour d’une idéologie nationale-populiste espagnole voire à un néo-franquisme, alors même que l’on vient de célébrer le quarantième anniversaire de la Constitution espagnole qui a favorisé une longue période démocratique.

Comme en octobre 2017, l’indépendantisme catalan est devant le choix d’abaisser la tension ou de l’augmenter. Dans ce dernier cas Pedro Sanchez n’aurait pas d’autre alternative que de mettre de nouveau la Catalogne sous la tutelle de Madrid. Ce qui conviendrait au PSOE en vue des élections générales. Le jugement des dirigeants indépendantistes en 2019, après plus d’un an de détention provisoire, sera une autre épreuve pour le gouvernement central. La démocratie espagnole sera alors de nouveau face à son miroir.

Christian Hoarau est l’auteur de « La Catalogne : sortir du labyrinthe in Le retour des populismes (Éditions de la Découverte, 2018) et de « La Catalogne dans tous ses états » (L’harmattan,2017).