Législatives en Ukraine : le hold-up du « serviteur du peuple »

Volodymyr Zelensky, au soir de son nouveau succès, cette fois aux législatives, le 21 juillet 2019, à Kiev. Genya Savilov / AFP

Lors de son discours d’intronisation du mois de mai, le Président ukrainien tout récemment élu, Volodymyr Zelensky, annonçait envisager la dissolution du Parlement, la Rada. Cette annonce avait alors fait grand bruit, et beaucoup l’attendait – en Ukraine comme à l’étranger.

En vertu de la Constitution ukrainienne, le Président a besoin de disposer d’une majorité solide pour déployer sa politique. Dans le cas où la Rada serait majoritairement opposé au Président, l’application de sa vision politique serait alors compromise par les tractations et négociations perpétuelles pour obtenir une majorité, et l’action de l’Etat largement ralentie – sur le territoire national comme dans le domaine de la politique étrangère.

Ainsi, les élections législatives du 21 juillet 2019 étaient le sujet de toutes les attentions, tout comme les appétits de revanche des perdants de la présidentielle de mai dernier, parmi lesquels figurent Yulia Timoshenko et le Président sortant, Petro Porochenko). Or le parti du nouveau chef de l’État, le « serviteur du peuple » (du nom de la série dont l’acteur Zelensky incarnait le rôle principal) a clairement balayé ses concurrents.


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Il convient néanmoins d’analyser plus finement les résultats, tant quant aux forces en présence que quant à l’homogénéité du groupe des nouveaux députés du parti présidentiel.

Enfin, comme lors de l’élection présidentielle du printemps 2019, nombre d’observateurs craignaient des tentatives d’ingérence dans le déroulement de ces législatives, notamment via des opérations d’influence menées sur les réseaux sociaux. A ce titre, il est intéressant de mettre en parallèle cette crainte et les comportements qui ont pu être observés sur les réseaux sociaux pendant cette campagne législative.

La déferlante de serviteur du peuple ou la levée du suspens

L’élection de Zelensky, acteur populaire mais totalement inexpérimenté en politique, était apparue comme la manifestation d’un désir profond de changement de la part des électeurs ukrainiens, dont les poids lourds politique – le président Prorochenko et l’ancienne première ministre, Yulia Timochenko – ont fait les frais. Toutefois, si le candidat-acteur avait pu jouer de ce désir populaire et de sa popularité à titre personnel, il n’était pas certain que cette situation soit transposable aux élections législatives.

De fait, son score très substsantiel – de 44,2 % – apparaît bien comme la confirmation de la volonté d’en finir avec les anciens systèmes que Zelensky assure vouloir casser. Et à y regarder de plus près, le score réalisé par le parti Golos (« Voix ») mené par la rock star Svyatoslav Vakarchuk, un temps pressenti pour se présenter à l’élection présidentielle, traduit la même volonté : ses 6,5 % obtenus lors de cette élection permettent aux deux hommes d’atteindre la majorité à la Rada en additionnant les 247 sièges de « Serviteurs du peuple » aux 20 de Golos (le Parlement comporte 424 sièges), et de faire ainsi fi des anciennes figures de la politique ukrainienne. Ainsi, le désir de changement aura amené deux novices en politique – un acteur et un chanteur – à devenir des personnages incontournables de la politique ukrainienne.

Svyatoslav Vakarchuk, le leader du parti « Golos » (La Voix) et star du rock ukrainien, permet au nouveau Président de disposer de la majorité absolue au Parlement. Vasily Maximov / AFP

Parallèlement, le parti pro-russe mené par Viktor Medvedchuk réalise le second plus gros score de ce scrutin avec 11,4 % des suffrages exprimés. S’il démontre une certaine (et faible) stabilité du parti pro-russe, il convient de ne pas y voir une semi-victoire : en effet, le nombre de partis pro-européens était bien plus élevé que celui des mouvements pro-russes, favorisant du même coup une dilution des votes bien plus importante pour les premiers.

Une aspiration au changement vraiment majoritaire ?

Il faut noter que le taux de participation est resté assez bas. Si « Serviteur du peuple » réalise le plus gros score d’un parti depuis l’indépendance ukrainienne en 1991, cette élection est également une de celle qui aura connu le taux de participation le plus bas, atteignant à peine les 50 %. Le manque de fond sur les sujets politique qui avait été reproché au candidat-acteur lors de la campagne présidentielle ne serait-il pas une traduction de ce désamour de la part des votants ?

Il est aussi possible que certains suffrages engrangés par le parti de Zelenzsky soit le fruit d’un vote de raison d’électeurs ne souhaitant pas voir le gouvernement ukrainien dans l’impossibilité d’avancer du fait du morcellement de la Rada.

Par ailleurs il reviendra au Président de maintenir l’homogénéité de sa majorité constituée de députés issus d’horizons très divers, ne jouissant pas tous de la même expérience politique malgré leur motivation, et dont certains peuvent être des opportunistes ayant voulu profiter de l’engouement engendré par l’élection de Zelensky.


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Enfin, il apparaît clairement que si le parti pro-russe parvient à se maintenir, les partis pro-Maïdan font figure de perdants, dissous par le raz de marée en faveur du parti présidentiel.

Un signal fort sera le choix du premier ministre. Le Président Zelensky a déjà fait savoir qu’il nommera un expert en économie. Aussi plusieurs noms sont déjà cités, parmi lesquels ceux de plusieurs anciens ministres des Finances et de l’Économie, tels Oleksandr Danylyuk et Aivaras Abromavicius – qui avait démissionné du précédent gouvernement en protestation des actions récurrentes visant à freiner les réformes –, mais aussi des dirigeants de Naftogaz comme Andriy Kobolyev et Yuriy Vitrenko.

Les réseaux sociaux, la nouvelle arène politique ukrainienne

Au printemps dernier, la campagne du futur Président Zelensky avait largement été menée via des actions de communication et des interventions sur Internet et les réseaux sociaux, au point qu’elle avait parfois été qualifiée de campagne 2.0. Lors de ce scrutin, Internet pouvait donc apparaître comme une arène au même titre que l’espace public ukrainien.

Bien que Vkontakte, le célèbre réseau social basé en Russie, ait été banni par décret d’Ukraine en mai 2017, au motif qu’il participait à la diffusion d’une idéologie pro-russe et anti-ukrainienne, d’autres canaux comme Twitter, Facebook et Instagram pouvaient tout autant être mis à profit – que ce soit par des canaux russes ou par des candidats pouvant parfois ne pas hésiter à s’affranchir de toute forme d’éthique.

Quelque 7 millions d’abonnés sur Vkontakte et respectivement entre 11 et 13 millions pour Instagram et Facebook pouvaient ainsi être ciblés lors de ces législatives. Or ces canaux présentent chacun des profils types différents, en Ukraine comme ailleurs. A titre d’exemple : en 2017, les utilisateurs de Facebook avaient en moyenne entre 30 et 49 ans, ceux de Twitter en 18 et 29 ans, alors que ceux d’Instagram avaient à 90 % moins de 35 ans.

Il était donc raisonnable de penser que, par parallélisme, les perceptions politiques sur les différents réseaux seraient également différentes : l’analyse montre qu’il s’agit même de mondes différents, dont certains sont même aux antipodes les uns des autres, comme le fait ressortir une récente étude d’Ukraine World.

L’ancien Président Porochenko, le 21 juillet, à son QG de parti à Kiev. Il est la seconde figure la plus présente sur le segment local d’Instagram. Sergei Supsinsky / AFP

Cette étude met en lumière la domination exercée globalement par le parti présidentiel sur les réseaux sociaux. Sans surprise, la rhétorique russe est notamment présente sur le segment ukrainien de Vkontakte, sur lequel le candidat Zelensky était tout particulièrement attaqué, alors qu’Instagram était clairement dominé par le parti Serviteur du peuple. Sur ce dernier réseau, 82 % des postes traitant des élections législatives se rapportent au parti du Président, alors que Solidarité européenne, le parti de l’ex-président Poroshenko, n’est mentionné que dans 17 % d’entre eux (ce qui le place néanmoins en seconde position).

Facebook se retrouve à mi-chemin de ces deux extrêmes, bien qu’il reste le réseau le plus politisé et le plus polarisé. Cependant, la nature même des algorithmes utilisés par Facebook ne facilite pas la confrontation d’idées, mais au contraire renforce l’effet de chambre d’écho en ne faisant interagir que des personnes ou micro-groupes partageant les mêmes idées ou aversions.

En tout état de cause, l’étude montre clairement que l’activité sur les réseaux sociaux s’est fortement accrue pendant la dernière campagne électorale en Ukraine, démontrant par la même que les réseaux sociaux sont en soi une arène politique particulièrement active en Ukraine.

Vladimir Poutine et le FMI, les incontournables

Le Président Zelensky se trouve aujourd’hui dépositaire de larges pouvoirs, notamment grâce à sa confortable majorité à la Rada. Dans les faits, sous réserve d’union avec le parti Golos de Vakarchuk, il pourra se passer des soutiens de l’ancienne garde, qui représente le système qu’il veut briser. Ainsi, du fait de cette concentration de pouvoirs, le Président Zelensky pourrait de facto bénéficier d’une capacité à gouverner qu’on retrouve habituellement dans une république de type présidentiel.

La formation du gouvernement (qui devrait émerger rapidement à la rentrée puisqu’aucune opposition solide ne pourra discuter les décisions prises) apportera plus de visibilité quant à sa stratégie politique domestique et celle relative aux affaires étrangères. Enfin, outre la très attendue réforme de la justice, il faudra que Zelensky gère le conflit encore actif dans le Donbass – ce qui signifie traiter avec le Kremlin –, mais aussi travailler en étroite concertation avec le FMI dont l’économie ukrainienne reste très dépendante.