L’élection présidentielle 2017, un spectacle interrompu ?

Honoré Daumier, « Dernier conseil des ex-ministres ». BNF

La période électorale que nous vivons ressemble de plus en plus au film culte d’Harold Ramis, Un Jour sans fin. En tant que dispositif clos, conventionnel de représentation, le fonctionnement du système démocratique se mire volontiers dans celui du théâtre : c’est ce qu’en son temps avait esquissé Claude Lefort, et que reprend à son compte et développe Myriam Revault d’Allonnes dans un livre important, Le Miroir et la scène : ce que peut la représentation (août 2016) où la philosophe, s’inscrivant dans le sillage de l’auteur de L’Invention démocratique, analyse les deux processus de représentation, démocratique et théâtral, de manière croisée.

L’actualité politico-médiatique me fait de plus en plus penser à une eau-forte de Mallarmé de 1875 intitulée « Un Spectacle interrompu ». Le célèbre théoricien de l’« abolition » – non pas des privilèges, mais poétique – y imagine un fictif Théâtre des Prodigalités où l’espace d’un instant, le cours de la représentation se trouve mis en suspens : l’ours dressé, domestiqué sort de son « rôle » et se retourne contre le mime, potentiel quartier de viande bien entendu terrorisé. Mallarmé décrit alors l’« extase » (ex-stare : se tenir au-dessus, sortir, devenir de ce fait visible et se montrer) de cet état de renverse et d’épochè (le retrait du sens commun) ; l’absolu de ce moment parfait de voracité et d’indétermination se déroulant sous le lustre qui brille « avec l’impartialité d’une chose élémentaire », dans un « bruit lumineux d’attente »…

L’instauration d’un vide

Le lien qui unit l’illusoire Théâtre des Prodigalités imaginé par Mallarmé, et l’élection qui vient (et n’en finit pas de venir) réside dans ce phénomène de suspens, et dans ce qu’il est susceptible de rendre visible et de donner à voir (theatron). Du suspens poétique, il est possible de faire une interprétation politique.

C’est que ce vide, cette incertitude, nommée « impartialité » par Mallarmé, me semblent propice pour comprendre la dilution de la scène politique à laquelle nous assistons aujourd’hui – avec une sidération parfois similaire à celle de la foule décrite par le poète. Dilution des partis (« impartialité ») dans une sorte de « spectacle ininterrompu » assorti d’un phénomène de couverture médiatique pléthorique et obscène ; installation d’un vide (qu’on l’appelle « dégagisme » ou parade des candidats jetables…) qui préside à l’instauration d’une période qui pourrait bien se prolonger au-delà des élections « à venir »…

Stéphane Mallarmé par Dornac. BNF Gallica

L’interruption chez Mallarmé correspond à un moment de rééclairage du public et de la contingence de son attente – contingence inhérente au processus démocratique. Dans le cas des présidentielles françaises, tout se passe comme si l’opinion, érigée par les sondages en instance aussi transcendante qu’insaisissable, éliminait tout candidat légitime, voire toute idée même de légitimité, préparant ici peut-être l’exercice d’une désobéissance à venir. L’indistinction qui règne entre les candidats, la balkanisation des partis autour de ligne de fractures qui leur sont désormais intérieures (suivant un axe de rejet ou de référence à la laïcité qui divise l’ensemble des partis), anticipent sur la difficulté qu’aura le prochain président à présider, à exercer son mandat en toute légitimité.

L’une des premières conséquences du Penelopegate n’est donc pas tant l’émergence de tel candidat, plus ou moins représentatif de l’oligarchie, que le phénomène d’écrêtage que cette affaire a engendré, renvoyant les prétendants à la magistrature suprême à des scores médiocres et interchangeables. Écrêtage, « candidats jetables » : le spectacle pourtant soigneusement mis en scène et préparé des primaires se voit bel et bien interrompu. Crashé. À l’état gazeux. Du vide de Mallarmé à celui théorisé par Lefort, l’espace est ténu : nous traversons une période où la démocratie, plus que jamais, révèle la nature évidée de son centre, ce que Lefort nommait aussi l’infigurabilité, l’irreprésentabilité ou la désincorporation du pouvoir démocratique. La machine à jouer et à gagner se trouve mise à nu dans la froide lumière cathodique.

L’incapacité à représenter et la « parrhésia »

Cette mise à nu de du dispositif est au centre de l’eau-forte de Mallarmé grâce au surgissement d’un évènement inattendu porté par l’ours qui, depuis Kleist et sa réflexion sur la marionnette, incarne la « sortie » du spectacle et apparaît comme une figure métapoétique. Le mime quant à lui est une figure typiquement décadentiste renvoyant à la perte de substance et à la dévitalisation du signe. Ainsi la menace que fait planer l’ours ne s’exerce-t-elle pas tant sur le pauvre mime que sur ce qu’il représente : son absence de « chair » (Lefort parlait de « chair du social »), son incapacité même à représenter, à être représentatif. Le suspens défocalise l’attention du public sur la violence du dispositif, sous la lumière totale du lustre.

L’indétermination poétique comme politique (la démocratie) ouvre sur un espace forcément polysémique. L’épochè est non seulement retrait du sens commun mais aussi expression de toutes les possibilités, celles contenues dans le terme grec de parrhésia et qui renvoie à un principe fondateur de la démocratie. La parrhésia ne désigne pas tant la « liberté d’expression » (que nous rabâchent des médias soucieux d’escamoter leur propre fonction de masquage), que la possibilité théorique d’expression de tous les points de vue, soit la possibilité théorique de toutes les possibilités (de toutes les voix et de toutes les voies).

Une définition du pouvoir médiatique pourrait ainsi être « pouvoir de représentation capturant la représentation ». Jamais en France le pouvoir démocratique, en tant que capacité de remise en cause légitime non seulement de ses représentants mais du mécanisme même de production de ses représentants et de ses représentations, ne s’est autant affronté à l’hyperpouvoir médiatique.

Indétermination et laos

Ce suspens qui s’installe n’est pas dénué de terreur, celle de la bascule possible dans le populisme, le fascisme ou l’oligarchie, par focalisation sur telle personnalité politique « non-clivante » ou bien « providentielle » ; mais une des possibilités presque quantiques de ce passage par l’indétermination correspond également à la nécessaire réappropriation des pratiques de la représentation. Le spectacle du vide correspond dans les deux cas (politique, théâtral) à une défocalisation (retrait de l’épochè).

Si les candidats sont individuellement mis en cause, c’est surtout le dispositif électoral et institutionnel, celui du Vᵉ République, celui de l’emprise médiatique, qui se trouve visé. L’écrêtage et la péremption rapide des candidatures dérivent de la montée de l’abstentionnisme et du flottement grandissant des opinions, ne parvenant plus à s’incarner. Or, cet abstentionnisme, plus ou moins exprimé, et cet état gazeux de l’opinion expriment avant tout une résistance par rapport au dispositif : tout vote est la théâtralisation et le masquage d’une réalité première, qui fait qu’avant de voter pour une personne, on vote par consentement implicite pour un système, un agencement machinique et hégémonique.

En cette période de montée du différentialisme identitaire reliant un axe rouge-brun et faisant réapparaître le spectre de la « race », il n’est pas inutile de rappeler que l’indétermination, non pas comme indistinction et fusion régressive mais comme moment de négativité des identitarismes, appartient au processus démocratique. Il existe même un terme grec désignant le peuple dans sa résistance au différentialisme, et ce moment de nécessaire retrait/négativité : laos désigne le peuple d’avant l’opération interne de division et de distinction des capacités et des identités.

Le spectacle est brisé. Les comédiens en quête d’auteur. L’ours va-t-il nous dévorer ? Rentrer dans son rôle de bête de foire dressée ? Va-t-on entrevoir une « sortie » (ex-stare) au spectacle déjà-joué ?

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