L’entraîneur de football, un innovateur singulier

Lors de la finale de la Ligue des Champions de 1971, le « football total » de l'Ajax d'Amsterdam (à g.) a eu raison des joueurs grecs du Panathinaikos. Nationaal Archief Fotocollectie Anefo/Wikimedia, CC BY-SA

Certains entraîneurs de football ont toutes les caractéristiques des innovateurs. Rinus Michel, Helenio Herrea et d’autres coaches célèbres ont utilisé les ressources à leur disposition pour développer de nouvelles pratiques. Celles-ci ont par la suite été reprises par d’autres et ont transformé le jeu en profondeur. Sans que les innovateurs récoltent forcément un palmarès à la hauteur des changements qu’ils ont initiés…

Qui sont les innovateurs ?

Dans Les entraîneurs révolutionnaires du football, Raphaël Cosmidis, Christophe Kulchy et Julien Momont dressent les portraits de quelques entraîneurs considérés comme révolutionnaires. Selon eux, pour mériter cette distinction, un entraîneur doit avoir

« […] bousculé le football en place lorsqu’il est arrivé. Il renverse ce que l’on appelle un « paradigme », une façon commune de voir les choses, des valeurs partagées, des manières de faire dans un espace et un temps donnés. »

Nul besoin pour être considéré comme un praticien révolutionnaire d’avoir soi-même initié une pratique ou une idée. En revanche, inventeur ou non, le révolutionnaire est

« […] celui qui a fait sienne une idée innovante. Qui se l’est appropriée, en a fait le cœur de sa philosophie de jeu ou la clé de voûte de son système. »

Bien que les auteurs ne développent pas réellement une théorie de l’innovation, certains entraîneurs sont considérés comme des innovateurs : c'est par exemple le cas de Helenio Herrera avec le catenaccio et Rinus Michel avec le « football total ».

Catenaccio, football total : deux exemples d’innovations

Les équipes italiennes sont réputées pour un système de jeu très défensif : le catenaccio, et le Franco-Argentin Helenio Herrera, qui fut entraîneur de l'Inter Milan, en est parfois considéré comme l’inventeur. Mais ce système de jeu n'est pas né en Italie : initialement connu sous l’appellation de « verrou suisse », il fut imaginé par Karl Rappan, entraîneur autrichien du Servette de Genève dans les années 1930. Il sera ensuite adapté et amélioré par des entraîneurs italiens – Nereo Rocco (Milan AC) et Helenio Herrera – perdant au passage son origine suisse.

Le catenaccio permettra, pendant la période 1962-1966, à l’Inter de Milan de se constituer un beau palmarès : le club italien remporte trois fois le Championnat d’Italie, deux fois la Ligue des Champions et deux fois la Coupe intercontinentale. Ce règne de l’Inter Milan sur l’Italie et l’Europe sera stoppé en finale de la Ligue des Champions par le Celtic Glasgow dont le style se rapproche de ce que l’on qualifiera plus tard de « football total », une autre innovation célèbre dans le milieu du ballon rond. Grâce à cette nouvelle approche de jeu, inhabituelle, dans les années 1970 le raz-de-marée des Oranjes (surnom de l’équipe nationale néerlandaise) emporte tout sur son passage.

Le catenaccio expliqué (vidéo en anglais).

Le « football total » repose sur le mouvement et la permutation des postes : chaque joueur de champ participe indifféremment à l’attaque et à la défense en fonction des actions de jeu – les postes de défenseurs et d’attaquants ne sont pas séparés. Cette tactique, qui caractérise le jeu de l’Ajax d’Amsterdam et de l’équipe des Pays-Bas au cours des seventies, est souvent associé à un entraîneur : Rinus Michel. Néanmoins, d’autres entraîneurs comme Ernst Happel, le grand rival de Rinus Michel, Johan Cruyff ou Pep Guardiola souscrivent également à cette philosophie de jeu.

Décryptage du football total (vidéo en anglais).

De nos jours, du fait de l’évolution du football et du football-business dans lequel l’enjeu économique prend le pas sur le beau jeu, le « football total » en tant que tel n’est plus pratiqué. Mais certains de ses éléments demeurent, par exemple dans la façon de jouer du Barça.

Les innovateurs ne sont pas forcément les plus primés

Contrairement à d’autres sports, comme le cyclisme transformé par l’usage de l’oreillette, l'essence du football a été moins modifiée de l’extérieur. Pour l’essentiel, les innovateurs du ballon rond ont apporté des ruptures dans un cadre forcément contraint, celui du terrain de jeu. Pour reprendre une formule souvent utilisée en créativité, il ne leur était pas, ou peu, possible d’innover « outside the box ».

Par ailleurs, il convient de préciser que tous les entraîneurs ne sont pas des révolutionnaires ou des innovateurs, seuls ceux qui transforment le jeu méritent cette appellation. Pour prendre un exemple récent, Zinedine Zidane n’a pas à ce jour transformé le football, même si son palmarès est déjà bien étoffé. De même, des entraîneurs à succès comme Alex Fergusson ou Marcello Lippi ne sont pas des innovateurs – à l’inverse, Marcelo « El Loco » Bielsa (« Le Fou »), au palmarès relativement vierge, est davantage considéré comme innovateur ou cité comme une source d’innovation par ses pairs.

Les ruptures peuvent aussi se situer en dehors du terrain. Dans les années 1970 et 1980, Valeri Lobanovski fut un précurseur et un innovateur dans le domaine de l’utilisation des données. Ingénieur de formation, ce joueur puis entraîneur du Dynamo Kiev développa avant l’heure une vision scientifique du football. De nos jours, avec le développement du big data, les innovations transforment (et pourraient transformer plus fondamentalement encore à l'avenir) le football pour en faire une « science (in)exacte ».

Globalement, les entraîneurs innovateurs ont utilisé les ressources à leur disposition pour modifier le jeu en profondeur, et résoudre le même problème que leurs confrères. On pourrait imaginer aller plus loin et, comme le suggère l’économiste du sport Pierre Rondeau

« […] faire de la France le pays de l’innovation, tester et expérimenter de nouvelles règles comme les points de bonus offensif et défensif, la fin des matchs nuls et l’organisation automatique de tirs au but, le changement de l’ordre de passage (du connu ABAB au ABBA voire au mystérieux ABBA BAAB), l’introduction du carton blanc, le droit à un quatrième remplacement voire, comme le désire Raymond Domenech, des remplacements illimités, etc. »

Innover, une question de conviction ?

Dans L’innovation à épreuve de la philosophie, Xavier Pavie, professeur à l’ESSEC, discute de la figure de l’innovateur en cherchant à s’affranchir des personnages emblématiques que sont Steve Jobs, Elon Musk ou Marck Zuckerberg. Il s’appuie pour cela sur des précurseurs œuvrant dans des domaines variés, comme Dick Fosbury et son historique « Fosbury flop » executé lors de l’épreuve de saut en hauteur masculin, pendant les Jeux olympiques d’été de 1968.

Le célèbre saut de Dick Fosbury, qui allait changer l’histoire de la discipline.

Pour Xavier Pavie, la caractéristique de l’innovateur est d’être

« une personne à part qui a la conviction que ce qu’il fait, lui seul peut le faire, qu’il détient LA solution pour résoudre un problème. »

À ce titre, certains entraîneurs de football sont bien de véritables innovateurs. À l’image de Marcelo Bielsa, ils ne sont pas prêts à renoncer à leur philosophie de jeu ou à leurs innovations. Ils privilégient le jeu à l’enjeu, quitte parfois à faire passer les émotions avant la victoire elle-même. Et à gagner des surnoms tel que « El Loco »…

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