L’entreprise dans les travaux de Hart et Holmström, prix Nobel d’économie 2016

Oliver Hart et Bengt Holmström à Stockholm, le 10 décembre 2016. Pi Frisk/Nobel Media

Oliver Hart et Bengt Holmström ont été récompensés pour leurs contributions à la « théorie des contrats ». Le premier a travaillé sur la théorie des contrats incomplets. C’est-à-dire, tous les aspects imprévisibles qui ne sont pas écrits ou envisagés lors de la signature des contrats et qui sont susceptibles de se produire. Le second a travaillé sur les incitations, l’assurance et sur les relations entre un client et un fournisseur et entre un actionnaire et un dirigeant d’une entreprise.

Lors de la remise du prix 2016 en économie de la Banque de Suède, créé en 1969 pour le tricentenaire de la banque à la mémoire d’Alfred Nobel, le jury a justifié son choix en soulignant que Hart et Holmström ont

« développé une théorie et un cadre d’analyse des différents types de contrats comme la rémunération des dirigeants basée sur leur performance, les franchises, le partenariat public privé ou encore la privatisation des secteurs publics ».

Ces travaux sont donc bien complémentaires, mais comment permettent-ils d’éclairer la question de l’existence des entreprises et de ses frontières. En quoi permettent-ils de fournir un instrument pour comprendre les phénomènes managériaux et ainsi proposer une théorie de l’entreprise d’un point de vue théorique et empirique ?

Pour répondre à ces questions, nous allons rappeler quelques résultats marquants obtenus par ces deux économistes et justifiant l’attribution du prix Nobel tout en les confrontant à des situations concrètes et à l’actualité.

Comment ces travaux se rejoignent-ils ?

Hart a affiné la théorie des contrats incomplets en développant la théorie des droits de propriété. Il assimile ainsi l’entreprise à un ensemble d’actifs (non-humains), soumis à une propriété unifiée et à un contrôle unifié. A cette théorie des droits de propriété, Holmstrom fait remarquer que c’est un individu et non pas l’entreprise, qui est censé détenir les actifs, et passer un contrat avec d’autres individus.

Pixabay

Cette vision, qui reste globalement dans une logique de contrats entre individus, permet néanmoins de poser la question de l’entreprise comme une entité cohérente et intégrée. En quoi, par exemple, les privatisations améliorent-elles la gestion des services publics ? Les écoles, les hôpitaux ou les prisons privatisées sont-ils plus performants et sous quelles conditions ?

Holmström n’a cessé quant à lui d’explorer des questions en rapport avec l’entreprise et sa gouvernance : faut-il payer les employés à la mission ou avec un salaire horaire ? Doit-on faire dépendre la rémunération des dirigeants de la performance boursière de l’entreprise ou par comparaison aux performances d’autres entreprises d’un même secteur ?

Les deux économistes rejoignent ensuite leurs efforts pour proposer une théorie de l’entreprise dans un article de référence publié en 2010 : « A Theory of Firm Scope ». Cette théorie s’organise formellement autour des mécanismes d’incitations et de rémunération, du rôle de l’information et de la propriété des actifs.

De son côté, Hart propose dans des travaux récents de repenser le contrat comme un « point de référence » qui oriente les comportements organisationnels et l’action organisée de l’entreprise.

Partant de la question des contrats, les travaux de Hart et Holmtröm,relayés dans plusieurs articles de presses et forums, sont au plus près de l’entreprise. Cette proximité, comme nous allons le voir, est résumée par trois interrogations :

  • Dans le cadre de la corporate governance, comment relier rémunération des dirigeants et performance de l’entreprise ?

  • Qu’est ce qui justifie le contrat de travail et la subordination dans l’entreprise ?

  • Le droit de propriété des actifs de production peut-il expliquer les frontières de l’entreprise ?

Comparaison de rémunération des PDG. Wikipedia

Doit-on rémunérer les dirigeants et les salariés à la performance de l’entreprise ?

Dans les années 80, Holmström fait le constat qu’un contrat doit lier la rémunération à tous les indicateurs susceptibles de fournir de l’information sur le travail accompli par le dirigeant ou par le salarié. Il constate que des mécanismes d’incitations trop stricts peuvent se révéler inefficaces ou contournables. Il fait également le constat qu’une rémunération des employés avec un salaire forfaitaire est préférable. Il propose de l’associer à d’autres facteurs, plus qualitatifs, liés à la dynamique collective de l’entreprise pour récompenser l’effort du salarié.

Avec Milgrom, ils élargissent l’analyse à des situations où l’activité d’un salarié couvre plusieurs tâches différentes et où il peut être difficile pour l’employeur d’observer parfaitement certaines tâches pour les récompenser. Là encore, la proposition d’un salaire fixe, indépendant de toute mesure des résultats, permet une allocation plus équilibrée de l’effort de l’employé entre les tâches.

Un salaire dépendant des résultats obtenus pousserait le salarié à privilégier la tâche qui lui donne des résultats faciles à atteindre. On retrouve ici l’idée développée, dans d’autres travaux en gestion dans les années 80, sur les mécanismes de gestion qui montrent que les agents économiques optimisent les paramètres sur lesquels ils se sentent jugés. Ce qui conduit à des actions à « effets pervers » sur la performance globale de l’entreprise.

CEO pay. Wikipedia

L’autre volet de réflexion concerne le bonus versé cette fois-ci aux dirigeants. Partant des constats des limites d’une rémunération et d’un bonus tirés par la performance boursière d’une entreprise, Holmstrom propose dans les années 2000 de nouvelles pistes. Ainsi, lorsqu’un dirigeant dont les décisions impactent le cours de l’action de son entreprise, mais pas le cours des actions des autres entreprises, sa rémunération ne doit pas dépendre seulement du cours de l’action de son entreprise.

La théorie du marché financier montre en effet que la performance boursière d’une entreprise est soumise au risque systématique et à des conjonctures économiques indépendantes de l’action du dirigeant.

L’intuition de Holmström le conduit à proposer une rémunération en comparant la performance du dirigeant de l’entreprise à celles d’entreprises similaires ou de même secteur. Cela pourrait conduire par exemple à verser un bonus à un dirigeant même si l’entreprise a de mauvais résultats, à condition que les performances des entreprises similaires soient moins bonnes.

Cette proposition séduisante doit quand même être envisagée avec prudence lorsque le contexte économique est fluctuant. Elle peut introduire une forme de compétition qui risque de conduire les meilleurs à ne plus faire d’efforts (ils savent qu’ils sont premiers et recevront une récompense) et les derniers à ne plus faire d’effort non plus (ils savent qu’ils sont derniers) car ils n’auront pas de récompense contrairement aux premiers.

Conscient de cette limite, l’auteur fait une proposition sous forme d’axiomatique :

« lorsqu’un secteur est sensible à la conjoncture économique, la rémunération basée sur un salaire fixe est préférable ; en revanche, dans un environnement plus stable, la rémunération doit tenir compte davantage de la performance ».

Doit-on redéfinir le salariat en l’absence de subordination ?

Selon Hart et Holmström, le contrat de travail peut se justifier par la volonté de l’employeur et du salarié de protéger leurs investissements réciproques ; l’employeur cherchant à investir dans un nouveau capital physique et le salarié dans un capital humain spécifique comme la formation.

Uber est-il l’employeur de Bobby ou une simple plateforme ? Mapbox/Flickr, CC BY

Dans ces approches, le contrat de travail est conçu pour protéger les investissements engagés par chacun. Que contient alors le contrat de travail selon cette théorie ? La réponse est : les droits résiduels de contrôle comprenant tous les droits implicites du propriétaire qui pourraient cependant être clairement établis sous la forme d’une clause de subordination.

Ces propositions trouvent aujourd’hui un écho particulier dans les débats sur l’émergence de nouvelles formes d’activités économiques liées aux plateformes collaboratives numériques. Avec des formes hybrides d’emploi, à la frontière du salariat : d’un côté des clients, de l’autre des indépendants. Au milieu, des plateformes numériques qui définissent le service et son prix. Le statut d’auto entrepreneur est largement utilisé en France pour cela et exclue juridiquement la notion de contrat de travail et de salariat.

Nous avons tous en tête les affaires actuellement devant la justice demandant la requalification des travailleurs indépendants en salariés d’entreprise. Dans le cas de la plateforme Uber, les organismes sociaux considèrent que l’activité qui relie les chauffeurs à cette plateforme, relève d’un contrat de travail. Les éléments constitutifs de ce contrat sont bien présents : la fourniture d’un travail, la rémunération comme contrepartie de ce travail, et enfin le lien de subordination entre les chauffeurs et la plateforme Uber. Selon ces organismes, Uber doit payer ses cotisations salariales et patronales dues : plusieurs millions d’euros. Pour Uber, son activité est fondée sur le recours à des travailleurs indépendants sans aucun lien de subordination. Les travaux de Hart et Holmström permettent-ils d’éclairer ces situations ?

Selon ces deux auteurs, la question de la subordination ne se pose pas. Hart et Holmström stipulent l’absence du travail salarié lorsque l’employeur n’est pas en même temps le détenteur de l’actif de production (les voitures pour Uber ou les vélos pour les coursiers de Take Eat Easy par exemple). La distinction faite entre travailleur indépendant et salarié est alors tout à fait tranchée à ce niveau lorsque l’on raisonne sur la propriété du matériel. Le salarié serait-il simplement un cas particulier de travailleur indépendant à qui il faut fournir son matériel et imposer des horaires de travail ?

La propriété des actifs définit-elle la frontière de l’entreprise ?

L’intérêt porté par Hart à la notion de « droits de propriété » et à l’incitation est fondamental. L’approche proposée a placé cette notion au cœur de l’entreprise pour comprendre la taille de l’entreprise et l’intérêt d’une intégration verticale ou d’une externalisation.

Dans un article fondateur, Hart et ses coauteurs montrent que sous certaines conditions, faire appel à des opérateurs privés pour gérer les prisons aux États-Unis, réduit les coûts de manière bien plus efficace que la gestion publique. Leurs résultats suggèrent de comparer les coûts et les bénéfices de la réunion des droits de propriété de plusieurs actifs dans une seule main afin d’expliquer l’arbitrage entre gestion privée et gestion publique.

Cette approche permet de s’interroger sur les missions que l’autorité publique devrait accomplir et celles qu’il pourrait sous-traiter à des entreprises privées. Dans ce cadre, Hart décrit les situations où la gouvernance publique ou bien la privatisation sont le mieux adaptées. La gouvernance publique est plus adaptée aux cas où les réductions de coût entraînent de fortes baisses de qualité, sans contrôle possible. En revanche, la privatisation est plus adaptée si les innovations qualitatives sont importantes, ou si l’orientation client est primordiale.

L’autre exemple célèbre étudié par Hart et Grossman est celui d’un contrat de fourniture entre une mine de charbon et un producteur d’électricité. Pour être utilisé plus efficacement par le producteur d’électricité, le charbon fourni par la mine doit recevoir un certain traitement. Les incitations à faire ce traitement sont différentes si la mine appartient à un groupe minier (qui peut vendre son produit à différents clients) ou si elle appartient au producteur d’électricité. Dans cette approche, il est préférable que les actifs aillent à celui qui a la plus grande capacité à les améliorer.

Cela dit, la vision de l’entreprise basée sur les droits de propriété issue de Hart et Grossman ne permet pas toujours de rendre compte de certains modes de gestion puisqu’elle postule le caractère indissociable des droits de propriété, de la décision d’utilisation des actifs, et de perception des bénéfices.

Les limites de la propriété. Aurdur/Flickr, CC BY-SA

Prenons l’exemple d’une commune qui cherche à définir le meilleur mode de gestion de ses services publics de distribution d’eau potable. Elle a le choix entre garder le service en interne (en régie), déléguer sa gestion à une entreprise privée en gardant la propriété du réseau ou concéder totalement le service (le réseau et sa gestion) à une entreprise privée. Dans cet exemple, largement étudié dans la littérature, les trois prérogatives liées à la propriété (l’usus, l’abusus et le fructus) peuvent être attribuées à différentes personnes. Dans ce cas, chacune de ces prérogatives peut donc être confiée soit au secteur public, soit au secteur privé, ouvrant ainsi la possibilité à divers types de partenariats.

Les éléments d’une théorie de l’entreprise que nous venons d’esquisser apportent des éclairages précieux pour comprendre le fonctionnement de l’entreprise, analysée comme fonction de production. Les deux économistes ont, dans ce cadre, conçu des outils d’analyse pour traiter de nombreux sujets liés au monde de l’entreprise et au management.

Mais, ces approches restent limitées lorsqu’il s’agit de reformuler voire d’aider à résoudre certains des problèmes devenus cruciaux aujourd’hui : comme les partenariats d’innovation, l’entreprise digitale… qui font émerger un lien fondamental entre les formes des relations et la nature des connaissances produites par l’entreprise !

Facts matter. Your tax-deductible donation helps deliver fact-based journalism.