L’entreprise enfin aux portes du collège

Comment mieux familiariser les jeunes au monde de l'entreprise ? Frank Perry/AFP

Les actuels débats autour de la réforme 2016 du collège, son organisation et ses effets sur l’apprentissage sont nombreux. La plus grande autonomie des établissements, l’apprentissage de la LV2 dès la cinquième, l’accompagnement personnalisé, pour ne citer que quelques éléments, suscitent de l’inquiétude quant à leur faisabilité.

D’autres décisions comme la réduction du nombre d’heures des enseignements disciplinaires au profit de l’accompagnement individualisé ou l’abandon des classes bilingues font l’objet de vives discussions. En d’autres termes, les débats sont nombreux tant dans la sphère éducative qu’auprès des décideurs politiques.

Dans cette réforme un point a particulièrement attiré notre attention : l’émergence des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), et notamment la découverte du monde économique et professionnel. Cette thématique va permettre, dès la cinquième, d’aborder concrètement le thème de l’entreprise dans les enseignements disciplinaires traditionnels. La mise en œuvre de cette initiative, qui succède à de précédents dispositifs en les renforçant (PDMF, PIODMED), mérite d’être soulignée. Plus largement, à l’heure du décollage du parcours AVENIR, le panorama des actions existantes destinées à renforcer les relations entre collégiens/lycéens et le monde professionnel doivent être présentées. Explications.

Parler d’entreprise

Quel intérêt de parler de l’entreprise au collège ? Les réfractaires à l’idée pourront arguer qu’en évoquant ce sujet, on parle avant tout de marques ou de produits et que l’éducation devient prétexte à des campagnes de marketing.

D’autres souligneront l’absence d’un corps professoral qualifié pour enseigner dans des conditions décentes les bases de l’économie d’entreprise ou de la gestion.

Pour autant, deux enjeux doivent dépasser les questions des ressources ou des risques de désinformation. Le premier est celui de la culture générale. Pour avoir de multiples fois échangé avec des collégiens sur la notion d’entreprise, peu s’avèrent capables de définir cette notion. Et la place de l’économie dans notre société contemporaine n’est pas clairement comprise, alors même qu’elle est fortement liée à des disciplines importantes comme l’histoire-géographie par exemple ou même l’anglais – la « langue des affaires » par excellence – et, par extension, celle du management (« coaching », « reporting » ou encore « benchmark », pour ne citer que quelques exemples).

Sans parler, bien sûr, de l’enseignement de l’économie, qui semble être le seul produit des politiques publiques, de la géopolitique et de l’histoire économique ! Quid de entrepreneurs pionniers et légendaires qui ont ouvert de nouveaux horizons ? Quid des entreprises emblématiques qui ont « fait » leurs territoires – comme Michelin à Clermont-Ferrand ? L’économie y est un univers désincarné.

Comprendre l’entreprise pour s’orienter

Le deuxième enjeu est primordial : l’orientation des jeunes. Derrière le thème de l’entreprise existe un nombre très important de métiers et de filières d’accès aux emplois. Il est donc important de pouvoir sensibiliser les plus jeunes à des métiers moins grand public que les traditionnels « pompier, médecin, policier, avocat ».

L’exemple d’une discussion avec un collégien de 13 ans a été éclairant à ce sujet. Partant d’un constat qu’un prix de vente doit permettre de réaliser une marge, différents types d’emploi ont pu être abordés autour des thèmes de la finance, du marketing ou du contrôle de gestion. Ces échanges structurés permettent l’acquisition de connaissances de base utiles avant la première entrée des collégiens en entreprise lors du stage de troisième. Le récent bilan réalisé sur ces stages a montré des résultats mitigés qu’une préparation renforcée ne pourra qu’améliorer.

Bien plus, certaines filières sont en tension et leur manque d’attractivité s’explique notamment par une méconnaissance et une image peu valorisante des métiers (pour beaucoup, des métiers de service) en question. En aidant les jeunes à les (re) découvrir, c’est aussi faire naître des vocations et aider à les orienter vers des filières qui proposent des emplois.

La découverte du monde économique et professionnel

Dans la nouvelle mouture des programmes du collège, la découverte de l’entreprise sera d’abord ancrée dans les cursus disciplinaires. Cela signifie que chaque enseignement doit à sa manière faire le lien avec ce thème.

En découleront des éléments de compréhension et un éclairage en termes d’orientation. Ce choix pédagogique s’inscrit dans le parcours Avenir mis en œuvre à la rentrée dernière. Il nécessite toutefois de donner plus de moyens aux professionnels de l’éducation, notamment par la mise à disposition de ressources éducatives. Également, les liens avec le milieu économique doivent être facilités tant pour les enseignants que pour les chefs d’établissements.

Si le thème de l’entreprise prend progressivement place dans les cursus, de nombreuses actions complémentaires, à l’initiative d’associations comme par exemple Entreprendre pour Apprendre (EPA), Association Jeunesse Entreprises (AJE) ou 100 000 entrepreneurs, doivent être soulignées.

L’apport de témoignages sur les métiers, l’organisation de visites d’entreprises, la provision d’offres de stage de troisième ou encore des pédagogies et des challenges centrés sur l’entrepreneuriat (les « mini-entreprises » d’EPA par exemple) en constituent les activités phares.

L’offre qui est faite aux enseignants de passer des périodes en entreprise reste quant à elle plus complexe en mettre en œuvre. Les effets s’avèrent pour autant positifs tant les échanges semblent bénéfiques aux deux parties. D’autres initiatives apportent un soutien méthodologique ou pratique aux collégiens porteurs d’un projet entrepreneurial.

Si ces différentes actions sont résolument fascinantes et très utiles, elles restent encore trop souvent périphériques à l’enseignement lui-même et reposent sur des élèves, enseignants ou chefs d’établissements motivés par ce type d’activités.

Et si demain ?

Les employés, cadres et dirigeants avec lesquels nous travaillons le soulignent : le rapprochement des mondes scolaires et économiques s’avère utile dans une optique de compréhension mutuelle.

Et le développement des connaissances économiques et de gestion semble nécessaire. Alors, pourquoi un jour ne pas envisager de faire de l’économie d’entreprise une discipline à part entière ? Une voie intéressante, tant pour contribuer au développement de l’esprit critique que pour susciter des vocations entrepreneuriales au plus tôt…

C’est faire aussi barrage à l’un des grands maux de notre société : c’est toujours « la faute de l’autre », celui du camp adverse, ces entreprises diabolisées ou ces enseignants si éloignés des « réalités »…

En favorisant les formes de collaboration et de dialogue évoquées ici, nous y gagnerions tous une société moins conflictuelle, plus respectueuse des visions et des contributions de chacun au bien-être collectif. Utopique ?

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