Les 32 heures pour tous : une séduisante impasse

Réduction du temps de travail ? Quand c'est flou… Greg Lobinski / Flickr, CC BY

La durée du temps de travail a donné lieu à des débats nourris à la fin des années 1990, qui ont abouti aux Lois Aubry de 1998 et 2000. Leur mise en œuvre a été difficile : certains secteurs, comme celui de la santé ont beaucoup souffert des désorganisations induites par des mesures mal adaptées au contexte, quand nombre de grandes entreprises en ont plutôt tiré avantage en se réorganisant en profondeur, et renvoyant en dehors du temps de travail les pauses et diverses facilités données au personnel. Elles ont en tout cas popularisé les jours de RTT, auxquels les Français ne semblent pas près de renoncer.

Au cours des années 2000, il semblait que les 35 heures allaient être progressivement érodées. Si les candidats aux élections de 2007 et 2012, puis ceux qui ont été élus, n’ont pas osé les supprimer, des dispositifs variés ont permis de les contourner, les 35 heures devenant un repère conventionnel autour duquel les entreprises pouvaient jouer sous réserve de négociations en interne. À l’occasion de l’élection présidentielle 2017, il se pourrait que les 32 heures viennent à l’ordre du jour : elles ont été évoquées dans le débat du second des primaires socialistes, et surtout elles risquent de séduire une part de l’opinion, qui rêve de remèdes radicaux pour lutter contre le chômage.

Les 32 heures, ou la séduction de la règle de trois

Un récent ouvrage de Pierre Larrouturou et Dominique Méda, Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail défend l’avantage qu’il y aurait de passer aujourd’hui aux 32 heures. Il montre tout d’abord de façon impressionnante, et pertinente, les dégâts du chômage ; mais la variété des situations et des drames est noyée sous les données “macro”. On s’habitue en effet au chômage, ou du moins à n’en parler qu’à travers l’évolution d’un chiffre de publication mensuelle, ce qui conduit à des “traitements” statistiques variés, comme des programmes de formation bâclés pour caser des chômeurs, ou aux accusations à l’endroit de certains chômeurs de profiter du système en renonçant à chercher un emploi, alors qu’ils sont peut-être désespérés. Quant à la croissance, on comprend de plus en plus que c’est une illusion, même si les (macro)-économistes classiques et les politiques continuent à la scruter : comme il faut rassurer, on invoque encore la croissance, faute de mieux.

Le livre montre aussi que, derrière les chiffres officiels du chômage en Allemagne ou aux États-Unis, se trouvent une multitude de travailleurs pauvres (en Allemagne) ou un nombre croissant de personnes renonçant à chercher un travail (aux Etats-Unis). Le Brexit, le vote Trump, et d’autres surprises électorales sans doute à venir, pourraient en être des conséquences.

Le travail n’est pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un moyen de socialisation, de reconnaissance et même d’épanouissement. Il conviendrait alors pour les auteurs qu’il soit mieux réparti, d’autant que certains travaillent beaucoup trop ou subissent une forte pression : la productivité des Français est parmi les meilleures du monde, mais cela se paye physiquement et psychologiquement, selon les auteurs. Passer aux 32 heures serait alors un moyen de redistribuer du travail sur une large échelle.

Il faut bien sûr que l’État indemnise les entreprises pour que le bilan ne leur soit pas négatif, mais aussi qu’il vérifie que les entreprises subventionnées procèdent bien aux embauches proportionnelles. La deuxième loi Aubry, de 2000, a renoncé à mettre en place les contrôles pour vérifier que les entreprises embauchent effectivement, et certaines ont pris une subvention publique pour réduire le temps de travail, sans embaucher pour autant : c’est très pratique quand on est en sous-charge de travail.

Les auteurs avancent que cette transition est possible, en citant 400 entreprises qui sont en train de le faire, et calculent qu’on pourrait ainsi créer de l’ordre de deux millions d’emplois.

La thèse est séduisante parce qu’elle est bien menée, mais je voudrais montrer que ce remède pourrait être pire que le mal : on traite les entreprises de façon beaucoup trop homogène, en n’utilisant que deux outils de raisonnement, la règle de trois et la moyenne.

Secteurs exposés et secteurs abrités, les limites de la règle de trois

Les entreprises sont en effet loin d’être dans une situation homogène. Pierre-Noël Giraud propose, dans son livre L’homme inutile, une analyse très éclairante de la globalisation en distinguant les producteurs de biens et services nomades (ou exposés) et ceux de biens et services sédentaires (abrités). Les premiers sont en concurrence avec les producteurs d’autres territoires et disparaissent s’ils ne sont plus compétitifs.

Du point de vue des producteurs exposés, le passage à la semaine de quatre jours serait catastrophique par rapport à leurs concurrents, même si l’État leur donnait des subventions compensatoires (qui seraient probablement retoquées par Bruxelles). Nous avons pu par exemple voir dans de nombreuses séances de l’École de Paris du management, notamment dans un cycle dédié aux PME et ETI exportatrices, que les producteurs nomades travaillent beaucoup pour faire face à la concurrence, sans en être pour autant malheureux. Ils ne vivent pas l’enfer des gains de productivité décrit par les auteurs. Tant qu’ils sont dans une dynamique de conquête, ils se sentent gratifiés. Par ailleurs, nombre de PME et ETI très exportatrices que nous avons étudiées souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre, surtout d’ouvriers, qui arrive à bloquer leur croissance, sauf à aller chercher du personnel à l’étranger ou à s’implanter ailleurs. Il est donc normal que les entreprises du secteur exposé soient vent debout contre le passage à 32 heures.

En revanche, ce système peut se défendre pour les entreprises sédentaires : elles ne sont pas en concurrence avec l’extérieur, et pourraient se prêter à un partage du travail avec des dédommagements appropriés. On pourrait donc suggérer de mettre en œuvre la mesure seulement pour les secteurs protégés. Il y a d’ailleurs une bonne nouvelle pour cette thèse dans les résultats d’une recherche de Philippe Frocrain et PN Giraud : les emplois des secteurs exposés ne correspondent qu’à 27 % du total. Il en reste donc 73 % de non-exposés.

L’État peut-il être agile et schizophrénique ?

Mais voilà, on ne sait pas clairement distinguer les entreprises exposées des entreprises protégées, et l’appareil statistique de l’Insee n’est pas prévu pour cela. Comment répartir sans injustice entre les entreprises qui peuvent augmenter leur temps de travail pour cause de concurrence mondiale, et celles invitées à organiser un partage du travail (ou sommées de le faire) ?

Il faudrait que l’État soit capable de devenir schizophrène en traitant :

  • comme des “guerriers” les membres des secteurs exposés, en allégeant leurs charges et en assouplissant les contrats de travail pour qu’ils ne se battent pas “les boulets aux pieds” ; il faut en effet que ce secteur tienne, et même se développe, car il conditionne la balance de nos échanges extérieurs et a un effet d’entraînement sur les emplois sédentaires ;

  • comme des “civils” les membres des secteurs abrités, en prônant notamment la solidarité, allant jusqu’au partage du travail.

Mais, dans un pays tellement soucieux d’égalité, est-il possible de prescrire les 32 heures pour les uns et de le proscrire pour les autres ? On peut en douter.

Le plus sage serait sans doute de laisser le choix aux entreprises, en imposant à celles qui passent aux 32 h d’embaucher suffisamment. Imposer cette discipline n’est cependant pas simple, comme l’a montré la Loi Aubry 2. Cela risque fort de tourner à l’usine à gaz si l’on veut tout contrôler, ou à une politique molle si on s’en remet au volontariat des entreprises, qui ne se précipiteront pas forcément sur la formule.

À moins que l’effet de séduction des 32 heures soit tel sur l’opinion qu’on prône son application à toutes les entreprises. Cela pourrait avoir un effet dévastateur sur le secteur exposé, et multiplier les chômeurs dans un secteur qui tenait encore. Ou encore, si le gouvernement n’arrive pas à imposer cette règle à un secteur qui se défendra bec et ongles, cela promet une période chaotique.

Explorer d’autres voies que de placer tout le monde dans les entreprises

Cela veut-il dire qu’il ne faut rien faire pour lutter contre le chômage ? Certainement pas, mais il faudrait explorer d’autres voies, en prenant acte du fait que les entreprises ne pourront pas à elles seules résoudre le chômage, et qu’il faut développer d’autres formes d’organisations et créer d’autres types d’activités que les emplois marchands. Cela dépasse le cadre de cet article, mais j’ai déjà évoqué des pistes dans “Lutte contre le chômage : dépasser la myopie des économistes”, et je continue à explorer ces voies dans d’autres travaux parmi ceux menés par l’École de Paris du management.