Les audaces contrariées de Benoît Hamon

Benoît Hamon, en meeting à Captieux (Sud-Ouest), le 16 avril. Mehdi Fedouach/AFP

Lancée le 16 août 2016 à l’occasion du 20 heures de France 2, la campagne de Benoît Hamon pour les primaires l’avait vu imposer progressivement à ses challengers ses thèmes de campagne (revenu universel, transition écologique, légalisation du cannabis, reconnaissance du burn-out, lutte contre les perturbateurs endocriniens, « taxe-robot », visas humanitaires…)

Celui qui devait quitter le statut de troisième homme – derrière Manuel Valls et Arnaud Montebourg – pour celui de présidentiable générait alors enthousiasme et ferveur auprès d’un électorat plutôt jeune en recherche de solutions pérennes pour affronter les décennies à venir. Large, sa victoire lors des primaires lui permit de s’envoler dans les sondages d’opinion et de se retrouver à près de 17 % des intentions de vote à la mi-février.

Pourtant, à quelques jours du premier tour, cette belle dynamique semble grippée et Hamon pourrait sortir vaincu, mais aussi en partie discrédité, d’une campagne que certains jugent calamiteuse.

Ralliements, raffinements et morcellements : une stratégie souvent contre‑productive

Nombreux sont ainsi les observateurs qui ont noté les erreurs de stratégie d’Hamon et de son équipe. Les tentatives de ralliement des écologistes et de la France insoumise ont souvent été perçues comme une perte de temps précieux, à un moment où il était urgent de consolider l’ancrage des thèmes de campagne. Cette perception s’est trouvée renforcée par l’échec d’Hamon à rallier un Jean‑Luc Mélenchon qui résista à la pression d’une partie de l’électorat de gauche en faveur d’une alliance.

Ce dernier a par ailleurs su tirer profit de ce contexte délicat pour négocier un « pacte de non-agression », privant Hamon et ses proches de la possibilité d’attirer l’attention sur certains points clivants du programme de la France insoumise et du positionnement de son candidat : le rapport à l’Union européenne, la relative bienveillance à l’égard de Poutine et d’Assad, le rapport au protectionnisme et au souverainisme…

Autre erreur stratégique relevée par quelques observateurs : le remodelage de ses principales propositions à l’issue de la primaire. Tandis que certaines – sans doute jugées trop peu consensuelles – passaient à l’arrière-plan de la communication du candidat (légalisation du cannabis, visas humanitaires…), d’autres se voyaient modifiées, repensées, affinées…

Les efforts de raffinement du chiffrage de sa mesure phare qu’est le revenu universel ont ainsi été perçus et présentés, au mieux comme des tergiversations, au pire comme des reniements. Ces perceptions ont contribué à ternir l’image d’une radicalité réaliste et assumée qu’Hamon avait su imposer lors de la primaire et qui aurait dû en faire le candidat de la rupture avec la gauche de gestion au pouvoir depuis cinq ans.

Les équipes du candidat ont sans doute aussi eu le tort de vouloir annoncer de manière fragmentée les mesures du programme hamoniste. Leur objectif d’occupation de l’espace médiatique s’est heurté à la forte concurrence événementielle des affaires Fillon et Le Pen. De plus, ce morcellement a masqué la cohérence du programme d’Hamon et sa capacité à penser intelligemment l’articulation entre transition démocratique, transition économique et transition écologique.

On peut estimer a posteriori que le candidat aurait eu intérêt à insister sur les vertus du revenu universel ou du 49.3 citoyen et à centrer ses discours sur quelques thématiques de campagne bien hiérarchisées – lutte contre les discriminations ; moralisation de la vie politique ; renforcement des services publics ; construction européenne. Quitte à ne pas chercher à s’adresser à l’ensemble de l’électorat et à provoquer des points de clivage avec ses concurrents.

Le PS ou le retour de la « machine à perdre »

Les inclinaisons de la communication du candidat à la suite de sa victoire à la primaire étaient sans doute inévitables. Hamon se trouvait en effet soumis à une très forte pression du gouvernement et de l’appareil du PS pour raboter son programme et faire rentrer celui-ci dans les clous du logiciel réformiste au sens le plus classique du terme. L’ancien ministre de l’Éducation nationale devait ainsi donner des gages, faire allégeance, obtenir l’adoubement de ceux qui exerçaient alors le pouvoir dans le pays et au sein du Parti.

La marge de manœuvre d’Hamon s’avérait très étroite. S’il est parvenu à proposer assez subtilement son inventaire des cinq ans de pouvoir de François Hollande, il a manifestement laissé beaucoup d’énergie et d’élan dans ses efforts pour donner des gages aux poids lourds du gouvernement, à la direction du PS et à ses anciens adversaires vallsistes.

Le patron du PS, Jean-Christophe Cambadélis, aux côtés de Benoît Hamon, lors d’un hommage au siège du parti à Paris à Henri Emmanuelli. Martin Bureau/AFP

Encouragé du bout des lèvres par certains (rencontre tiède avec le premier ministre Bernard Cazeneuve ; déclaration ambiguë de Pierre Moscovici…), critiqué plus ou moins ouvertement par d’autres (Michel Sapin, Stéphane Le Foll, Claude Bartolone, Bertrand Delanoë…), à aucun moment les trois groupes suscités n’ont daigné le soutenir massivement et s’incliner devant la décision des électeurs de la primaire. Pire, ils ont tout fait pour parasiter, gêner, troubler la dynamique de sa campagne jusqu’à ces sommets que furent les ralliements de Le Drian, Delanoë et Valls à la candidature d’Emmanuel Macron.

De manière très paradoxale, Benoît Hamon fédérait alors une partie importante des partis de gauche – avec le soutien d’Europe Écologie les Verts et de Yannick Jadot mais aussi du Parti radical de Gauche ou du Mouvement Républicain et Citoyen –, obtenait l’appui de personnalités comme José Bové, Christiane Taubira, Éva Joly, Éric de Montgolfier ou Thomas Piketty mais voyait sa candidature dévaluée par certains des cadres de son propre parti.

Malgré les efforts de Martine Aubry, d’Anne Hidalgo, de Thierry Mandon ou de Najat Vallaud-Belkacem, une fois encore la « machine à perdre » qu’avait pu être le PS dans le passé se mettait en route. Si les rôles de François Hollande et de Jean-Christophe Cambadélis doivent être décryptés dans les années à venir, force est d’ores et déjà de constater l’aveuglement des cadres du parti devant l’opportunité de reconstruction véritable du Parti qu’offrait la candidature de Benoît Hamon.

Des cadrages médiatiques globalement défavorables

L’évocation d’un troisième type de facteurs, extérieurs au candidat et au Parti, s’avère cruciale pour qui veut comprendre cet échec annoncé.

Tout d’abord, Benoît Hamon n’est jamais parvenu à s’affranchir totalement de son image de « frondeur ». Cette image avait le double inconvénient de le replacer au sein de la majorité actuelle tout en en faisant un éternel contestataire refusant de se confronter à la réalité du pouvoir. La position de celui qui critique de l’extérieur ceux qui exercent les responsabilités, l’enfermait d’emblée hors de la sphère du pouvoir.

S’ajoute à ce cadrage, le recours récurrent au champ sémantique du candidat sympathique mais un peu rêveur (le « petit Benoît », le « marchand d’illusion », le « candidat de l’utopie »…) tandis que certaines critiques de Vallsistes se perdaient dans la prose nauséabonde de la dénonciation de l’islamo-gauchisme aux côtés de Valeurs Actuelles et des réseaux d’extrême-droite (affublant par exemple le candidat du surnom « Bilal Hamon »). Parfois en résonance avec les discours d’une partie du gouvernement et de l’appareil du PS, ces stéréotypes ont largement desservi Hamon alors qu’il tentait de renforcer son image de présidentiable et sa stature de chef pour son camp et pour son pays.

Jusqu’au bout, le pari de l’intelligence

Plus importante encore semble être l’incapacité des observateurs à percevoir comment le vainqueur de la primaire citoyenne a cherché à rompre assez nettement avec certaines pratiques traditionnelles de la communication politique : usage de la langue de bois, formes de démagogie, recherche permanente du clivage et de la polémique… Jusqu’à ces derniers jours, Benoît Hamon a en effet tenu sa position : faire appel à l’intelligence de ses concitoyens et faire preuve de pédagogie, de clarté et d’honnêteté afin de les convaincre de voter pour un programme susceptible de préparer le pays aux décennies à venir. Aussi a-t-il refusé de travailler à la construction d’antagonismes profonds entre son camp et celui de ses concurrents et de recourir massivement à l’émotion et aux affects.

À Villeurbanne, le 11 avril 2017, des partisans de Benoît Hamon. Jeff Pachoud/AFP

Tandis que tous ses principaux adversaires mobilisaient ces stratégies, somme toute classiques, pour fédérer leur camp et passer la barre des 20 % au premier tour, il s’est employé à faire exactement l’inverse :

  • produire un discours fédérateur abolissant les frontières entre les différents groupes qui constituent la société française ;

  • appeler à voter pour des propositions concrètes sans exagérer les difficultés actuelles de la France et sans se présenter comme l’ultime recours face à une situation de crise ;

  • parier sur un engagement qui ne reposerait plus sur les pulsions, sur la peur, le ressentiment ou la colère mais sur la prise en considération des défis collectifs qui attendent la société française et sur les choix les plus efficaces pour y répondre.

Si utopie il y a chez Benoît Hamon, c’est sans doute là qu’elle réside, dans la confiance en la maturité suffisante de notre espace public pour qu’une telle démarche politique trouve un écho solidaire et favorable parmi les observateurs, les leaders d’opinion, les journalistes spécialisés.

Gageons que dans quelques années, ces audaces contrariées du candidat seront lues comme un effort profond et salutaire de renouvellement des pratiques politiques et du lien qui unit les dirigeants aux citoyens. Des audaces qui ouvrent très certainement une voie vers ce que devra être la politique dans un futur proche si notre démocratie souhaite ériger des digues solides contre les politiques de haine de l’autre, de repli sur soi et de manipulation des émotions.

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