Les avatars de la morale : quand punir sert surtout à se valoriser

Salle de classe. Musée national de l'Education/Flickr, CC BY-NC-ND

Qu’est-ce qui fait que la morale des hommes est unique ? Une réponse importante est que nous nous soucions des autres quand on leur fait du mal. Beaucoup d’animaux ripostent quand on les attaque eux-mêmes directement, mais les humains se sentent également outragés quand on s’en prend à d’autres qu’eux. Et cela nous pousse à protester contre l’injustice, à boycotter des sociétés, à tirer le signal d’alarme et à couper les ponts avec des amis et collègues dépourvus de toute moralité.

Les scientifiques qualifient de « punition par un tiers » ces comportements qui ont longtemps constitué un mystère dans une perspective évolutionniste et celle de l’intérêt rationnel d’un individu. Pourquoi les gens investissent-ils du temps, de l’effort et des ressources afin de punir quelqu’un, même si eux-mêmes n’ont pas eu à en souffrir directement ? Il est évident que cette action est motivée par une indignation morale ; mais elle soulève le problème de savoir pourquoi nous avons d’emblée développé une réponse psychologique à cette indignation.

Pourquoi punir alors que cela entraîne un coût ?

Une théorie veut que l’on punisse pour en faire bénéficier la société. Des sanctions mises en œuvre par les pairs sont aussi efficaces que celles légales pour dissuader ceux qui se conduisent mal. Pour prendre un exemple de la vie quotidienne, si Ted décide de reprocher à son collègue Dan de passer du temps sur Facebook pendant ses heures de travail, Dan et d’autres collègues auront probablement moins tendance à se relâcher et l’entreprise gagnera en productivité. Ainsi, peut-être, Ted punit Dan pour promouvoir la réussite sur le lieu de travail.

Cependant, ce raisonnement peut échouer, dans le cas du « cavalier solitaire » (free-rider) : tout le monde veut appartenir à une entreprise qui réussit, mais personne ne veut faire des sacrifices pour cela. Si Ted punit Dan, Dan risque de ne pas l’inviter à sa prochaine soirée. Pourquoi Ted prendrait-il ce risque ?

Une raison pour laquelle certains peuvent tirer profit de la punition, c’est la gratification obtenue pour avoir fait barrage à une mauvaise conduite. Le patron de Ted pourrait le récompenser pour avoir amélioré la productivité en critiquant Dan.

Dans un récent article de Nature, mes collègues et moi-même avons apporté des preuves en faveur d’une théorie différente quant aux bénéfices individuels de la punition. Une théorie qui peut être associée au processus de la récompense décrit ci-dessus. Nous prouvons que ceux qui punissent peuvent accroître leur crédibilité en faisant savoir qu’on peut leur faire confiance. Si Ted punit Dan d’avoir été sur Facebook, son autre collègue Charlotte pourra lui faire confiance : il ne traînera pas si on lui confie un projet important.

Signaler quelque chose en faisant autre chose

Pour appuyer notre démonstration, nous avons d’abord créé un modèle de théorie des jeux fondé sur la punition par une tierce personne comme étant assimilable à un « signal coûteux » de confiance.

Le plumage signale la vigueur des gènes. Shanaka Aravinda, CC BY-NC-ND

Le concept de ce signal a émergé à partir de l’exemple de la queue du paon. Les paonnes ont envie de s’accoupler à des mâles possédant de bons gènes, mais elles ne peuvent pas se rendre compte directement de leur qualité génétique. Aussi des mâles bien dotés courtisent-ils les femelles grâce à un plumage élaboré qu’ils ont les moyens d’exhiber seulement parce qu’ils détiennent d’excellents gènes. Quant aux mâles pauvrement dotés, cela leur demanderait trop d’énergie de déployer ce genre de roue magnifique. Le prix à payer, énorme, ne vaudrait pas la peine d’attirer des partenaires en se montrant (faussement) bien pourvu.

Aussi de superbes roues sont-elles un signal fiable de qualité génétique. La même logique s’applique à des individus signalant leur richesse grâce à des montres extravagantes ou des voitures de sport.

Notre modèle se base sur cette idée : de même que les paons ne possèdent pas tous la même qualité génétique, les individus varient dans leurs motivations à se montrer dignes de confiance. Imaginez que Ted et Éric soient tous deux des stagiaires. À long terme, Ted aspire à faire carrière dans l’entreprise, tandis qu’Éric veut juste ajouter une ligne sur son CV. Ted et Éric souhaitent tous les deux être choisis par Charlotte pour le projet mentionné auparavant (être sélectionné signifie gagner plus d’argent). Mais ils vont se comporter différemment s’ils sont sélectionnés.

Ted est motivé pour travailler dur – même au prix de week-ends sacrifiés – parce que cela va booster ses perspectives de carrière dans la société. A contrario, Éric aura ajouté sur son CV la mention de cet emploi, bien accompli ou pas, et sera donc encouragé à se relâcher et à profiter de son week-end.

Dans de telles situations, des personnes comme Charlotte (dans notre modèle, nous les appelons choosers ou ceux qui choisissent) doivent décider de faire confiance à des individus comme Ted et Éric (nous les appelons signalers, émetteurs de signaux) qui sont dignes de confiance, comme Ted, ou manipulateur, comme Éric.

Les choosers ne peuvent pas savoir immédiatement à qui faire confiance : si Charlotte demandait à Éric s’il allait travailler dur, il dirait oui, car il pense à l’augmentation de son salaire ! Ainsi, les choosers doivent prendre leurs décisions à partir des signaux coûteux cités plus haut. La « punition par un tiers » peut-elle fournir un tel signal ?

La réponse est oui, selon nous. Car les mêmes facteurs qui motivent les personnes à être dignes de confiance les motivent aussi, fréquemment, à bloquer une mauvaise conduite en donnant une punition. Par exemple, l’effort de Ted pour progresser dans l’entreprise l’encourage à se montrer digne de confiance aux yeux de Charlotte – et aussi d’être récompensé par son patron pour avoir puni Dan. Par conséquent, l’avantage d’impressionner Charlotte, associé à la récompense du patron pourrait suffire à l’emporter sur le coût induit de la punition.

A contrario, comme Éric n’accorde pas beaucoup d’importance à une récompense accordée par son patron, il pourrait trouver sans intérêt de punir Dan pour impressionner Charlotte. Par conséquent la punition s’avère comme un signe sérieux et honnête de la confiance à accorder.

Scènes de la vie de bureau. Workplace image via Shutterstock

Des expériences sur la façon de punir

Ensuite, nous avons testé cette théorie en utilisant des expériences avec récompenses où des humains se lançaient dans une version inspirée du scénario décrit ci-dessus. Au cours de nos expériences, un sujet signaler avait l’occasion de se défaire d’une somme d’argent pour punir un étranger ayant traité quelqu’un d’autre de façon égoïste. Dans un deuxième temps, un sujet chooser décidait s’il devait ou non confier de l’argent au signaler. Et ensuite, le signaler choisissait la somme d’argent à rendre.

Les résultats ? Comme prévu, les choosers étaient plus enclins à accorder leur confiance aux signalers qui avaient d’emblée puni l’égoïsme. Et ils avaient eu raison de le faire. Les signalers usant d’une véritable punition étaient davantage dignes de foi en remettant plus d’argent dans le jeu. En outre, quand les signalers avaient une façon plus directe de faire savoir aux choosers qu’ils étaient dignes de confiance (en partageant de l’argent avec un étranger plutôt qu’en sanctionner quelqu’un qui ne partageait rien), ils se montraient moins enclins à la punition et les choosers se préoccupaient moins de savoir s’ils l’avaient fait.

Implications pour la morale humaine

Ainsi, nous avons prouvé que punir l’égoïsme, c’est comme quand le paon fait la roue : cela montre à tous un élément qui suggère une qualité (la confiance) difficile à observer facilement. Nous avons contribué à la résolution du problème du « cavalier solitaire » en montrant que ceux qui punissent d’autres individus bénéficient d’une meilleure réputation. Et nous avons aidé à expliquer pourquoi nous pourrions avoir développé à l’origine le sentiment d’indignation morale.

Les hommes contre le sexisme envoient un message aux femmes. Blandine Le Cain/Flickr, CC BY

Notre théorie peut aussi faire comprendre pourquoi des personnes sanctionnent des méfaits qui ne les affecteront jamais personnellement, même dans le futur. Par exemple, pourquoi des hommes condamnent-ils le sexisme alors qu’ils n’ont aucun enjeu individuel à le faire disparaître ? Une explication possible, c’est qu’ils veulent signaler aux femmes qu’elles peuvent faire confiance et qu’ils ne tomberont jamais dans le sexisme.

La prise en compte de ce signal peut aussi contribuer à expliquer notre haine farouche envers les hypocrites qui punissent les autres pour une conduite qui est la leur propre. Une telle haine semble étrange si vous considérez de mauvais comportements – si vous allez mal vous conduire vous-mêmes, n’est-ce pas mieux d’apporter au moins sa contribution en punissant des actes répréhensibles ? Cependant, nous estimons que les hypocrites sont bien plus méprisables que les individus qui se conduisent mal, mais ne punissent pas les autres. Cette perspective a du sens si vous considérez que les hypocrites donnent un signal de malhonnêteté – le fait qu’ils punissent indique faussement aux autres qu’ils peuvent être dignes de confiance.

Finalement, notre théorie éclaire en quoi la sanction bénéficie-t-elle – ou pas – au groupe et à la société. En général, la punition dissuade une mauvaise conduite : quand Ted punit Dan dans le but d’impressionner Charlotte et être récompensé par son patron, il contribue vraisemblablement à améliorer la productivité dans son lieu de travail. Mais on ne punit pas toujours d’une façon utile à la collectivité. Ted pourrait envisager des récompenses similaires pour punir Dan même si ce dernier a déjà été sanctionné par d’autres ; ou si Ted (mais uniquement Ted) savait que le comportement fautif de Dan constituait, en fait, une erreur bien intentionnée. Ainsi, dans le but de promouvoir leur propre réputation, des gens risquent de punir de façon disproportionnée, ou bien de sanctionner ce qui ne sont que des accidents. Ces exemples démontrent que si la punition sert à favoriser des individus, il faut nous attendre à des résultats contestables pour la société dans les cas où les motivations personnelles et collectives ne sont pas sur le même plan.

L’indignation morale et la punition par les tiers, telles sont les clefs de la morale humaine – et c’est ce qui nous distingue des animaux. La recherche que nous avons menée suggère que notre tendance à sanctionner produit un bénéfice personnel et existe, au moins en partie, pour améliorer notre réputation. Cette conclusion ne sape pas le bénéfice moral qui résulte de notre inclinaison à punir, mais jette plutôt une lumière sur ses origines et sa nature.

This article was originally published in English