Les costumes du dandy épistémique : stratégies marketing de la dissidence intellectuelle

Richard Dighton, “The Dandy Club” (1818) Wikimedia Commons

On reconnaît le dandy épistémique à la mise en scène d’une double marginalité :

(1) la marginalité institutionnelle : Le dandy n’est généralement pas un universitaire ; puisque l’université aurait obscurément intérêt à dissimuler au public certaines connaissances (« les mandarins mentent aux gens »), c’est une garantie d’indépendance intellectuelle ;

(2) la marginalité méthodologique : l’université étant une institution qui défend son pouvoir, ses exigences de preuve sont l’expression d’un appareil répressif destiné à protéger des intérêts de caste. Le dandy n’a donc pas à tenir compte des cadres épistémiques des chercheurs professionnels.

Présenté ainsi, le dandysme épistémique semble agressif et peu convaincant. Mais il compte parmi ses ressources un certain nombre de costumes, qui le légitiment aux yeux du public et compliquent son identification. On se penchera donc ici sur les stratégies de légitimation de la marginalité institutionnelle.

Costume n° 1 : l’amateur éclairé

Le costume le plus facile à passer est celui du sympathique « amateur éclairé », dont la vocation intellectuelle se développe à côté d’une activité principale. Les critiques de l’institution apparaissent alors comme les signes d’un dédain de classe pour celui qui n’a pas eu le désir ou l’occasion de faire partie du sérail, et non pour une critique argumentée et motivée. C’est la stratégie de base du dandysme épistémique : faire passer la condamnation de la marginalité méthodologique pour celle de la marginalité institutionnelle.

En revendiquant l’expression « amateur éclairé », le dandysme épistémique se présente comme le seul genre valable d’indépendance intellectuelle. Ses victimes collatérales sont les chercheurs indépendants qui ne considèrent pas leur non-appartenance à l’institution comme un facteur de crédibilité, et travaillent à partir du consensus et des méthodes académiques de la discipline qui les intéresse. Ils peuvent pourtant apporter une contribution précieuse au développement du savoir et à sa diffusion, et celle-ci peut parfaitement être reconnue par l’institution. Pour en rester aux supports traditionnels du savoir, le seul Dictionnaire des hiéroglyphes français a été compilé par la présidente d’une association d’« amateurs égyptophiles », publié par un par un grand éditeur et préfacé par des égyptologues universitaires.

Costume n° 2 : le détective

On lira souvent que le dandy épistémique « mène l’enquête » : après tout, le mot histoire signifie, à l’origine, enquête. Mais en se comparant à Hercule Poirot ou au lieutenant Columbo, le dandy fait plutôt appel à une certaine image du détective de fiction.

Le dandy épistémique se spécialise dans les « énigmes de l’histoire » : elles le poursuivent, tout comme le mystère poursuit Hercule Poirot quand il essaie de prendre des vacances. L’enquête criminelle suppose un coupable à découvrir : le dandy cherche à démasquer les sombres motivations de l’establishment académique. À travers ce prisme, l’opposition des chercheurs professionnels à son discours se réduit aux protestations d’un coupable bien attrapé.

Si Poirot et Columbo sont des détectives hors normes, c’est par leur perspicacité, mais aussi par leur attitude : Poirot est un authentique dandy, Columbo joue au naïf débraillé. C’est encore une fois associer une posture sociale à une originalité méthodologique. Si le dandy ne se compare pas plutôt à l’inspecteur Tom Barnaby, c’est peut-être que ce dernier incarne une forme de normalité : couperosé, il porte des costumes de chez Marks & Spencer et mène une vie petite-bourgeoise. Il a de grandes qualités (la perspicacité, la droiture, la compassion), mais manque de l’étoffe romanesque des deux autres.

Costume n° 3 : le surdoué

On peut aussi présenter le dandy comme un surdoué (ici ou ) ; sa double marginalité s’expliquerait alors par la grâce d’un don.

Le surdoué possède spontanément des qualités précieuses, comme la passion, la mémoire des faits et des textes, l’aisance oratoire, l’esprit de synthèse. Mais ces qualités ne sont-elles pas plus répandues qu’on ne le dit ? Elles font, par exemple, partie intégrante de la vocation de bon nombre d’enseignants, du primaire au supérieur. Mais la publicité de celui qui se dit surdoué tend à éclipser le mérite de ceux qui ne bénéficient pas du même engouement médiatique que lui.

Si, par ailleurs, le don du surdoué fait des jaloux, cette jalousie est sans objet, car la grâce ne se contrôle pas (« le talent, ça ne s’apprend pas »). L’âpreté des commentaires des universitaires à l’égard du dandy s’explique alors facilement par leur relatif insuccès médiatique. Mais si le dandy est exceptionnellement doué, cela ne devrait pas empêcher les autres d’être raisonnablement bons : le talent des meilleurs n’annule pas le mérite des autres, même s’il leur fait de l’ombre (et c’est encore confondre réputation et qualité).

Enfin, si la grâce ne se contrôle pas, peut-on considérer le surdoué comme responsable de ses talents ? Pas complètement : s’il a un don, celui-ci vient, par définition, d’ailleurs, ce qui limite le mérite épistémique du dandy. De plus, si c’est ce don (un esprit encyclopédique, une lucidité supérieure) qui lui permet d’admettre la validité de thèses fortement contestables, on pourra se demander si quelqu’un qui n’aurait pas reçu le même don est en mesure de juger la validité des thèses en question. Si la réponses est non, il faut croire le surdoué sur sa seule autorité, et admettre qu’il existe une forme de savoir révélé dans les sciences humaines.

Costume n° 4 : le bourreau de travail

Le dandy pourra aussi passer le costume du bourreau de travail, ou se montrer solidaire de ces « chercheurs (qui) après des années d’un labeur obscur en archives et en bibliothèque, auront vu ruiner le fruit de leurs travaux, uniquement parce que les conclusions auxquelles ils étaient parvenus dérangeaient l’orthodoxie ».

Le bourreau de travail n’est pas exceptionnellement doué : il est, au contraire du surdoué, exceptionnellement méritant. S’il a mené à bien une « recherche longue et précise », il doit posséder des qualités précieuses comme la patience, la minutie, le courage intellectuel, etc. Les universitaires sont ainsi bien ordinaires à côté du dandy (ou de ses modèles). Le dandy contemporain pourra par exemple se demander, au sujet de Pierre Louÿs (inventeur de la thèse, toujours défendue aujourd’hui, selon laquelle Corneille aurait écrit les pièces de Molière) « qui, parmi (ses) contradicteurs, peut se flatter de telles connaissances littéraires et historiques ».

Dans la mesure où nombre de chercheurs répondront que les heures d’« archi » et de « bibli » constituent en réalité leur quotidien, suggérer qu’ils sont moins savants que le dandy et ses modèles est au mieux une affirmation gratuite (au pire, c’est les accuser de paresse). Le grand effort documentaire fourni par le dandy épistémique est exceptionnel précisément parce qu’il n’est pas un chercheur ; mais pour un chercheur sérieux, il est simplement normal.

Un modèle héroïque de la connaissance

Ces costumes permettent tous de justifier l’originalité méthodologique du dandy par sa personnalité remarquable (il serait exceptionnellement perspicace, doué ou méritant). Si le philosophe Jason Baehr souligne qu’une authentique vocation intellectuelle peut très bien exister sans don particulier et/ou s’accommoder de l’obscurité, le dandysme épistémique est au contraire un modèle héroïque de la connaissance qui suppose deux choses.

Le refus de l’obscurité. Le postulat de départ selon lequel « un lecteur achète presque toujours un auteur, et non un sujet » valorise la personne (via le storytelling de l’auteur si perspicace, doué, etc.) plus que le propos. C’est confondre délibérément une posture sociale revendicatrice et la recevabilité d’un discours de connaissance. Si certains intellectuels sérieux et fiables peuvent bien sûr jouir d’une bonne réputation médiatique, le dandysme profite plutôt de la tendance dénoncée par Jacques Bouveresse « à oublier que la célébrité médiatique et la célébrité tout court ne constituent pas une preuve suffisante de la qualité et de l’importance, et n’en sont pas non plus une condition nécessaire ».

La dévaluation de la vocation des universitaires. Si la marginalité du dandy est légitimante, alors la normalité est disqualifiante. Le dandysme épistémique fait de la profession (normalité institutionnelle) et/ou de l’orthodoxie épistémologique (normalité méthodologique) des universitaires les signes supposés de leur médiocrité, en jouant sur l’idée que ce qui est normal et quotidien est par nature banal et triste. Cela lui permet par ailleurs de faire de l’ombre même aux chercheurs sérieux qui prennent le risque de la parole médiatique, en suggérant qu’une vocation professionnelle a pour inévitable conséquence une certaine étroitesse de vue.

Deux pistes contemporaines pour incarner le savoir des sciences humaines

Si l’obscurité médiatique est encore valorisée dans le monde universitaire, c’est que, comme le silence feutré des bibliothèques, elle est associée à la sérénité nécessaire au travail intellectuel. C’est tellement vrai que les initiatives de certains jeunes chercheurs qui, à côté de leur recherche, se lancent dans la vulgarisation, ne sont pas toujours reçues avec enthousiasme par leurs collègues confirmés, qui les soupçonnent de vouloir « faire le buzz ». Malheureusement, l’obscurité la plus vertueuse ne peut plus grand-chose face aux stratégies de communication agressives du dandysme épistémique ; mais on peut suggérer des pistes pour les contrer.

Une piste théorique : l’épistémologie des vertus. Le succès des dandys épistémiques s’explique en partie par le désir du public d’avoir affaire plus directement aux producteurs de la connaissance, qui passent souvent pour enfermés dans une tour d’ivoire académique. L’épistémologie des vertus met en avant le rôle actif de l’individu dans la production de son savoir, qu’elle décrit comme l’exercice de vertus épistémiques (des qualités nécessaires pour être un bon sujet de connaissance), comme la sensibilité au vrai, la patience, l’impartialité, la rigueur, etc. On peut ainsi humaniser le rapport à la connaissance et à son élaboration sans pour autant subjectiviser ces dernières (ce qui serait un nouveau relativisme) : ces vertus restent des critères normatifs qui définissent une éthique intellectuelle.

Une piste pratique : inventer un dandysme académique. C’est en cours : la chaîne de l’historienne youtubeuse Manon Bril, par exemple, propose des contenus informés par sa compétence d’historienne, et fortement incarnés par elle à l’écran. Si elle propose dans ses vidéos une mise en scène décomplexée de soi et de son savoir, ce n’est pas du dandysme épistémique. Loin de rejeter le modèle universitaire, elle donne au contraire un aperçu de première main du travail académique et de ses exigences dans son « vlog de thèse », et contribue ainsi à sensibiliser le public aux réalités de la recherche. Les initiatives de ce genre permettent de donner aux universitaires l’image tout à la fois humaine, sérieuse et connectée dont ils ne peuvent plus se passer aujourd’hui.