Les élections présidentielles en Tunisie : la révolution n’est pas terminée

Manifestation en février 2019 des enseignants demandant une hausse des salaire, Tunis. FETHI BELAID / AFP

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle en Tunisie ont confirmé le malaise post-Benali. L’ancien président est décédé dans une certaine indifférence le 19 septembre 2019. Ben Ali, renversé par le « printemps arabe » en 2011, vivait depuis en exil en Arabie saoudite.

La mort du président Beji Caid Essebsi, le 25 juillet 2019 à 92 ans, a provoqué des élections présidentielles anticipées dans un contexte social et politique profondément désenchanté et fragmenté.

La société tunisienne est désormais minée par une perte de repères et une faible mobilisation. L’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) avait ainsi comptabilisé 45 % de participation et avait écarté 71 candidats, laissant à 26 la possibilité de se présenter.

Un émiettement des scores

De façon prévisible, l’inflation des candidatures s’est traduite par un émiettement des scores qui a d’abord pénalisé les partis politiques en charge de la Tunisie depuis la révolution.

Majoritaire à l’Assemblée, le candidat conservateur du parti Ennahda, Abdelfattah Mourou a obtenu 13 % des voix, soit 436 000 votes.

Par ailleurs de profondes divisions agitent le parti Nidaa Tounes. Fondé par Beji Caid Essebsi en 2012, ce parti ambitionne de restaurer le projet progressiste élaboré sous Habib Bourguiba (1903-2000), premier président et fondateur du régime politique tunisien. Le premier ministre Youssef Chahed s’est ainsi lancé dans la campagne avec un nouveau parti, Tahya Tounes pour obtenir pas plus de 7,5 % alors que son ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, fidèle héritier du président défunt, arrive à un score de 10 %.

Salwa Smaoui tient la photo de son mari, le candidat Nabil Karoui (arrivé second au premier tour) actuellement en prison et accusé de corruption. La cour a rejeté sa demande de libération en appel le 1ᵉʳ octobre. Fethi Belaid/AFP

Déçus par l’incapacité des élites politiques post Benali, les électeur·e·s vont accorder à deux inconnus sur la scène politique le privilège de se présenter au deuxième tour : Kaïs Saïb, universitaire, professeur de droit, réussi sans aucun parti politique à devancer les partis traditionnels en obtenant 19 %.

Plus surprenant, Nabil Karoui, homme d’affaires et magnat de la presse, emprisonné trois mois avant les élections pour « évasion fiscale » arrive second avec 15 %.

Séisme politique, insurrection électorale, deuxième révolution, les qualificatifs ne manquent pas pour rendre compte de ce qui ne correspond pas vraiment à une surprise électorale. Que s’est-il passé ? Pourquoi un tel désaveu de la classe politique ?

Le candidat Kais Saied est aussi professeur de droit, il mène actuellement la course à l’élection présidentielle. Anis Mili/AFP

Une aggravation des conditions socio-économiques

En fait le renversement du régime de Ben Ali s’est traduit par une aggravation des conditions socio-économiques, jugée d’autant plus insupportable par la jeunesse qui escomptait trouver avec la liberté politique, un peu de prospérité économique.

L’article 12 de la Constitution de 2014 stipule que :

« l’État agit en vue d’assurer la justice sociale, le développement durable et l’équilibre entre les régions, en tenant compte des indicateurs de développement et du principe de l’inégalité compensatrice. »

Or, le taux de chômage atteint les 15 % de la population active, 35 % pour les 15-24 ans, et 67 % pour les jeunes diplômés. Quant aux salariés, avec un taux d’inflation à 7 %, ils mesurent la cherté de la vie (+6,5 % les produits alimentaires ; + 8,5 % habillement et chaussures en 2019).

Une dégradation des conditions de vie

Aux élections législatives d’octobre 2014, le parti Nidaa Tounes, dirigé par Beji Caid Essebsi, avait obtenu 39 % des sièges et avait ainsi succédé à la troïka (2011-2014) qui était en charge de la transition. Ce gouvernement, dirigé par le parti Ennahda, vainqueur-surprise aux élections de l’Assemblée constituante d’octobre 2011, a assuré dans un climat de tension post révolution, la gestion des premières années post Benali. Critiqué pour sa gestion laxiste de la mouvance salafiste et djihadiste, il est remplacé après les élections de décembre 2014 par une coalition « progressiste et nationaliste » qui entend restaurer l’ordre et la sécurité.

La plupart des régions rurales et intérieures sont particulièrement touchées par la pauvreté. Wikimedia, CC BY

L’élection en décembre 2014 de Beji Caid Essebsi à la présidence avait favorisé, dans un premier temps, une coalition effrayée par la violence salafiste et les menaces djihadistes.

Toutefois, l’absence de programme économique et de réformes provoque très vite sa disgrâce auprès de la population, exaspérée par la dégradation des conditions de vie. En effet, si le pays clôt la période transitoire et révolutionnaire avec une nouvelle Constitution et une « alternance » politique, la dégradation des conditions de vie menace la stabilité économique et surtout la cohésion sociale de la Tunisie post-Benali.

Les régions de l’intérieur les plus pauvres, qui ne voient aucune amélioration dans leur vie quotidienne, sont le théâtre de nombreuses manifestations.

Le secteur touristique, qui contribue à environ 7,5 % du PIB, est touché de plein fouet par le terrorisme islamiste. Après les violences salafistes des années 2012-2013, les attentats du musée du Bardo le 18 mars 2015 et de Sousse le 26 juin 2015 lui portent un rude coup. Terrorisés, les Européens, qui représentaient 70 % des touristes en 2010 et seulement 45 % en 2015, reportent leur voyage.

Une dynamique insurrectionnelle

En janvier 2016, des émeutes éclatent à Kasserine et s’étendent à Jendouba, Kébili et Gafsa, laissant prévoir une dynamique insurrectionnelle. Des affrontements entre des manifestants ayant répondu à l’appel de l’Union des diplômés chômeurs et de l’Union générale des étudiants tunisiens se soldent par des centaines de blessés.

L’exaspération gagne également les forces de police, qui réclament des revalorisations de salaires : « Nous défendons la Nation, nous réclamons ce qui nous revient » clament les policiers le 26 janvier 2016 devant le palais présidentiel à Carthage.

Face à ces émeutes, manifestations et revendications salariales, le premier ministre Habib Essid annonce des mesures censées lutter contre le chômage, et en particulier le retour des embauches dans la fonction publique. L’une des conséquences de la révolution sera en effet l’embauche massive dans la fonction publique : entre 2010 et 2014, 180 000 fonctionnaires ont été embauchés (40 % dans le secteur de la sécurité et de la défense), soit une augmentation de 30 % des effectifs de l’emploi public total, qui est de 800 000 salariés.

Avec ces embauches massives, l’emploi public représentait 24 de la population active en 2015, un niveau trois fois plus élevé qu’au Maroc. Ces emplois publics ont augmenté la masse salariale (13,5 % du PIB en 2015), ce qui absorbe 56 % des recettes fiscales et représente 50 % du total des dépenses réduisant un peu plus les marges de l’État pour investir dans des activités novatrices.

Un jeune distribue des tracts sur un marché de Manouba en amont du vote du 13 octobre. Le pays souffre d’un malaise social et économique depuis la fin du régime Ben Ali. Fethi Belaid/AFP

Une insécurité grandissante

À l’échec économique de la Tunisie post-Benali s’ajoute l’insécurité liée au terrorisme. Le 7 mars 2016, dans un contexte de fragilité politique et de crise sociale, une centaine de djihadistes lancent un assaut contre des représentations étatiques dans la ville de Ben Gardane, à la frontière libyenne, et cherchent à soulever la population contre les autorités.

Convaincus que celle-ci est désabusée et désenchantée par l’incapacité des gouvernements successifs à répondre à leurs doléances, ils espèrent, à l’instar de la ville de Syrte en Libye, son soutien.

La bataille fait rage et sidère par son ampleur et le nombre de victimes : plus de 46 chez les djihadistes. Or 15 % des djihadistes tunisiens partis en Syrie et en Irak proviennent de Ben Gardane. En fait, des milliers de ressortissants tunisiens (5 500) ont rejoint les rangs de l’État islamique et plus d’un millier d’entre eux d’entre eux seraient en Libye. La Tunisie est le premier pays pourvoyeur de djihadistes étrangers, en partie en raison de ces crises économiques.

Les 19 et 20 janvier 2016, des vidéos de l’État islamique appellent à renverser les gouvernements « apostats » tunisien et marocain. En 2016, les autorités tunisiennes auraient affirmé avoir empêché le départ vers la Libye, l’Irak ou la Syrie, de dix-huit mille jeunes.

Des officiers de police portent le cercueil de l’un des leurs, tués lors d’une attaque suicide revendiquée par Daech sur l’avenue Habib Bourguiba à Tunis le 28 juin 2019/. Fethi Belaid/AFP

Une police en colère

Depuis la révolution, les forces de police sont l’objet d’un profond sentiment de rejet et de colère. Elles doivent, dans un contexte sécuritaire et social explosif, bâtir non seulement un lien de confiance avec la population, mais aussi surmonter la méfiance de nouveaux représentants politiques soucieux de limiter les prérogatives des forces de police.

Pour de nombreux policiers, cette situation est source d’un grand désarroi. Incapables d’offrir à la population le niveau de sécurité qu’elle attend, ils voient les regards se tourner vers l’armée.

Celle-ci est adulée pour son attitude durant la révolution. Son chef d’État major, Rachid Ammar, avait en effet refusé d’obéir à Ben Ali et de réprimer les manifestants. L’armée est par ailleurs mobilisée dans le cadre de plusieurs fonctions : sécuriser les sites d’extraction de ressources naturelles, protéger les frontières et combattre les groupes djihadistes. Dans ce contexte, elle a vu son budget doubler, passant de 400 millions d’euros en 2010 à 800 millions d’euros en 2017.

Restaurer la sécurité : une priorité démocratique

Restaurer la sécurité en Tunisie s’avère fondamental non seulement pour assurer l’exploitation du secteur touristique, mais surtout pour garantir la transition démocratique, sur laquelle l’effondrement de nombreux secteurs économiques et les difficultés des pouvoirs publics à rétablir l’ordre font planer des inquiétudes.

En mai 2018, les premières élections municipales libres de la Tunisie sont organisées, et 57 000 candidats briguent des mandats dans les 350 conseils municipaux, première étape dans cette démocratie participative que prône la nouvelle Constitution. Si les deux grands partis politiques sortent vainqueurs du scrutin – Ennahda a remporté 25 % des sièges, Nida Tounes 22 % –, le taux de participation est de seulement 33,7 %. Cette très faible mobilisation conforte le constat d’un profond désenchantement post-révolutionnaire qui se confirme à l’élection présidentielle de septembre 2019.

Il reste aux deux candidats au second tour, Kaïs Saïeb et Nabil Karoui, à restaurer la confiance et offrir des perspectives à une jeunesse qui en manque cruellement.


L’auteur a récemment publié « L’Afrique du Nord après les révoltes arabes » aux Presses de sciences Po, 2019.