Les États-Unis, terre de mission sensible pour le pape

Le pape François a révisé son anglais durant tout l'été. Mike Segar/Reuters

La visite du pape François aux États-Unis, qui a débuté le 22 septembre, représente à ce jour le voyage le plus difficile de son pontificat. En jeu : le « problème américain » du souverain pontife, c’est-à-dire la distance culturelle et idéologique existant entre les jésuites argentins, plutôt engagés sur le plan social, et les dirigeants de l’Église catholique américaine, plutôt conservateurs.

Car François n’est pas seulement le premier pape non européen. Il est aussi le premier pape depuis le concile Vatican II (1962-1965), qui a « ouvert l’Église sur le monde », à n’avoir jamais mis les pieds aux Etats-Unis, même avant de devenir souverain pontife. Il est, enfin, le premier pape originaire d’Amérique latine : un point qui n’est pas sans importance aux yeux des catholiques américains. Comme le montrent, entre autres, les écrits de George Weigel, ces derniers ont tendance à se considérer comme membres de l’Église la plus jeune et la plus dynamique du catholicisme mondial et à se percevoir comme représentatifs du reste du monde.

Le catholicisme d’Amérique latine incarnant un mélange de diverses traditions européennes et sud-américaines, un pape latino-américain ne peut donc que remettre en question ces prétentions américaines. Mais si vous n’êtes ni catholique, ni chrétien, ni expert en religion, pourquoi s’intéresser à la visite du pape François aux États-Unis ? Et d’ailleurs, que signifie cette fascination médiatique (comme le montrent les derniers numéros de Newsweek, du Time, de People et du New Yorker) pour ce voyage pontifical ?

L’invention des voyages pontificaux

Tout d’abord, il faut noter que si l’histoire de l’Église est longue, celle des voyages pontificaux ne l’est pas. D’ailleurs, il n’existe aujourd’hui, à ma connaissance, aucune étude de qualité retraçant leur histoire.

Au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, les papes voyageaient, mais uniquement en cas d’urgence ou pour fuir une menace. Un exemple : le conclave de 1799-1800 s’est tenu à Venise, et non à Rome, suite à l’invasion des troupes de Napoléon. Et en 1848, le pape Pie IX a également dû fuir la cité du Vatican en raison des révolutions dans les États italiens. Il n’est retourné à Rome qu’en 1850.

Ce n’est qu’en 1964 qu’a eu lieu le premier voyage pontifical, tel qu’on l’entend aujourd’hui : Paul VI se rend en Terre sainte. Mais les déplacements ne sont devenus une partie intégrante de la fonction pontificale qu’avec Jean-Paul II. Soit il y a moins de 40 ans.

Jean-Paul II à Varsovie en 1979. Sidne Ward/Flickr, CC BY-NC-ND

L’exemple de Jean-Paul II, qui a effectué 104 voyages au cours de son pontificat, est fondateur. Il peut toutefois être trompeur quand on cherche à évaluer l’importance politique de ces visites. En effet, le premier voyage de Jean-Paul II en Pologne, en 1979, s’inscrivait clairement dans le contexte des bouleversements politiques qui ont mené, une décennie plus tard, à la chute du communisme en Europe de l’Est.

Par la suite, Jean-Paul II a effectué d’autres voyages qui ont marqué les esprits, comme celui à Cuba en 1998. Mais ces visites sont restées de nature symbolique et n’ont pas entraîné de réel changement politique.

Un été de préparation

De la même façon, le voyage de François aux États-Unis ne modifiera sûrement pas la façon de penser des catholiques américains, et encore moins l’extrême polarisation du débat politique dans ce pays. Mais le message économique de François est en désaccord profond avec la tradition capitaliste américaine.

La doctrine sociale du catholicisme a, bien sûr, toujours été méfiante vis-à-vis de l’idéologie libérale. Mais avec l’encyclique de François sur l’environnement, « Laudato Si », l’Église a renforcé sa critique vis-à-vis de la nature impitoyable des forces du marché et de leur impact négatif sur la création, tout en soulignant une préoccupation croissante vis-à-vis du changement climatique.

Cependant, les papes ne légifèrent pas sur l’économie : ils ne font que mettre en exergue les valeurs et les principes qui devraient inspirer toute société respectant – et pas seulement en théorie – la vie de tous les êtres humains. Les enseignements sociaux de l’Église catholique se transmettent donc via des principes généraux censés être mis en pratique par les croyants. Mais comment les fidèles américains appliquent-ils ces enseignements ?

Les catholiques américains (progressistes comme conservateurs) ont toujours été très jaloux de leur autonomie. Cela n’a pas échappé aux différents papes : en 1899, « l’Américanisme » – mouvement qui professait la nécessité d’adapter le catholicisme à l’Amérique – était ainsi qualifié d’« hérétique » par le Vatican.

Malgré tout, la culture américaine possède une incroyable capacité à absorber toutes les autres. Et il est indéniable que la culture des catholiques aux Etats-Unis a été transformée. Aucun pape ne pourra changer cela, et surtout pas – ce qui n’est pas sans importance – un pape qui n’est pas aussi à l’aise en anglais que ses prédécesseurs, bien qu’il ait passé tout l’été à étudier en préparation de ce voyage.

Des relations diplomatiques… depuis 1984

Mais en définitive, pourquoi ce voyage pontifical est-il intéressant, voire crucial ?

La première raison est aussi la plus évidente : François offre aux catholiques, et à tous les autres, l’idée qu’il existe une autre « voie » permettant de se comprendre et de mieux percevoir ce qui nous divise et ce qui nous unit.

Le catholicisme d’aujourd’hui plaide en effet contre le « monisme », c’est-à-dire contre la domination d’une philosophie et d’une tradition spirituelle unique. Car le catholicisme romain n’est pas qu’une Église : il se considère lui-même comme « un » monde culturel et géopolitique en soi. Voire comme « le » monde d’avant la sécularisation moderne. Et ce voyage pontifical aux États-Unis symbolise la rencontre du chef de l’Église catholique avec l’Amérique, c’est-à-dire avec le leader mondial de sa « contrepartie » : la modernité, le capitalisme et le pluralisme.

Une première : un pape devant le Congrès américain. Jonathan Ernst/Reuters

La seconde raison, sans doute la plus importante, est de prêter attention à ce qui est en train de se passer durant ce voyage. Le 24 septembre, François s’est adressé au Congrès américain. Or l’idée même que le pape, un catholique romain, chef de l’État du Vatican, puisse parler devant le Congrès aurait semblé inconcevable à la plupart des Américains il y a à peine 30 ans.

Ce n’est qu’en 1984 que les États-Unis et le Vatican ont établi des relations diplomatiques sous l’égide de Ronald Reagan. Et ce dernier aurait été bien étonné de voir le successeur de Jean-Paul II, pape anti-communiste, accepter un crucifix fait d’une faucille et d’un marteau, comme François l’a fait durant son voyage en Bolivie un peu plus tôt cette année.

Un catholicisme mondial plus américain qu’italien

Désormais, le catholicisme fait partie intégrante de la culture américaine. Regardez par exemple la Cour suprême : six de ses neuf juges sont catholiques. Au regard de l’ancienne identité exclusivement protestante de l’Amérique, le changement est énorme.

En réalité, le catholicisme mondial est devenu, en quelques années, bien plus américain qu’il ne l’était auparavant. Et il est même, aujourd’hui, bien plus américain qu’italien. Les enseignements de l’Église catholique sur la liberté religieuse et la démocratie ou encore la sensibilité nouvelle du Vatican concernant le rôle des femmes au sein de l’Église sont arrivés jusqu’à Rome via l’expérience des catholiques aux États-Unis.

Ainsi c’est un théologien jésuite américain, John Courtney Murray, qui a dirigé la rédaction du texte de Vatican II sur la liberté religieuse, approuvé en 1965 (en 1954, le Vatican lui avait demandé ne plus écrire sur le sujet). Enfin, il faut souligner que l’influence du Vatican sur les États-Unis (et vice-versa) ne peut se percevoir que sur une longue période de temps, se comptant en années, si ce n’est en décennies. Il est ainsi peu probable qu’on voit ces changements apparaître avant la prochaine élection présidentielle aux États-Unis.

Mais ces changements auront bien lieu. Et suivre de près cette visite est sans doute la seule façon de comprendre comment ils vont se dessiner. Et c’est ce qui compte – que vous soyez catholique, Américain ou rien de tout cela.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation US.

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