Les excédents pétroliers atténuent les conséquences des attaques contre l’Arabie saoudite

Les installations de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco ont été la cible d'attaques de drones le samedi 14 septembre. AFP

Le lundi 16 septembre, sur les marchés asiatiques, le baril de pétrole Brent cotait presque 72 dollars après une hausse de 20 % en quelques heures, rappelant à ceux qui l’avaient oublié le choc ressenti lors de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1991… À l’origine de cette hausse : l’attaque survenue le samedi 14 septembre sur des installations pétrolières saoudiennes. Il est vrai que cette nouvelle attaque, revendiquées par les rebelles yéménites Houthis, alliés de l’Iran, marque un changement de dimension du conflit entre Riyad et Téhéran : jusque-là, quelques drones avaient endommagé (« touchés, mais pas coulés ») des tankers ou des oléoducs. Là, les frappes concernaient le cœur même d’Aramco, la compagnie nationale saoudienne : l’usine de traitement d’Abqaiq et le champ pétrolier de Khurais, l’un et l’autre dans la région de Dahran, le poumon pétrolier du Royaume situé sur la côte est.

« Arabie saoudite : les images des deux sites pétroliers attaqués » (vidéo lemonde.fr, 16 septembre 2019).

Sans que l’on puisse en vérifier l’assertion, ceci aurait entraîné une diminution de plus de la moitié du potentiel de production saoudien : 5,7 millions de barils par jour (mbj), à comparer avec une production effective en juillet dernier de 9,65 mbj, pour un quota dans le cadre de l’OPEP de 10,3 mbj et une capacité de production totale qui dépasse probablement les 12 mbj.

Ceci représente enfin plus de 5 % de l’approvisionnement pétrolier mondial. On peut comprendre la réaction des marchés et ce d’autant plus que, jusque-là, autour de 60 dollars le baril de Brent, le monde pétrolier était quelque peu déprimé.

Un marché déprimé

Paradoxalement en effet, depuis la fin du printemps 2019, le marché du pétrole recommençait à lutter contre les excédents. Paradoxe si l’on pense que deux producteurs majeurs sont pratiquement hors de combat : d’abord le Venezuela, toujours plongé dans le chaos (la production s’établit désormais sous la barre des 1 mbj), dont le potentiel d’exportation, aux mains d’opérateurs russes, est affecté par l’embargo américain ; et l’Iran, dont les exportations se sont réduites comme peau de chagrin (100 à 200 000 bj contre 2,6 mbj début 2018), là aussi notamment en raison d’un embargo américain d’ailleurs beaucoup plus strict que celui imposé au Venezuela. On peut ajouter la guerre civile en Libye, et les incertitudes nigérianes comme illustrations supplémentaires de malédiction du pétrole qui affecte bon nombre de pays producteurs.

Certes la croissance de la demande mondiale n’est plus très forte avec les menaces de ralentissement économique qui se font jour un peu partout : à peine un peu plus de 1 % en 2019 et 2020, soit 1 mbj en 2019 et entre 1 et 1,3 mbj en 2020.

AIE

Mais il faut surtout tenir compte de l’augmentation de la production des NOPEP, les pays exportateurs de pétrole non membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), à commencer bien sûr par les États-Unis. En septembre 2019, la production américaine de pétrole de schiste (la notion de shale oil est en fait un peu plus large) devrait être de 8,77 mbj : cette production des bassins du Permian au Texas ou du Bakken dans le Dakota n’existait pratiquement pas il y a 10 ans. La révolution énergétique américaine a fait des États-Unis un exportateur net de gaz naturel et un acteur non négligeable du marché pétrolier, même s’ils restent importateurs nets : ainsi, en juin 2018, de manière un peu exceptionnelle, les exportations américaines ont dépassé celles de l’Arabie saoudite. Le point mort de la production américaine de shale oil n’a cessé de diminuer et il se situe probablement aujourd’hui autour de 40 dollars le baril. Les problèmes logistiques, qui avaient longtemps constitué un goulot d’étranglement, sont aujourd’hui en partie résolu grâce à la mise en place de nouveaux oléoducs.

À cette manne américaine, il faut ajouter des productions nouvelles dans des pays comme le Brésil, le Canada, Le Kazakhstan ou en Afrique : ainsi, le Kenya a pour la première fois exporté du pétrole au mois d’août. L’Agence internationale de l’énergie estime ainsi que la production NOPEP devrait augmenter de 2,3 mbj en 2020. Sur ces bases, et en retenant l’hypothèse que l’effort russe restera limité (11,29 mbj de production en août pour un engagement de 11,17), la demande faite à l’OPEP ne serait au début de 2020 que de 28,3 mbj, à comparer à une production en août de 29,74 mbj. Il y a donc un excédent théorique de plus 1,3 mbj (l’OPEP parle de 340 000 barils jour).

Conscients de cette situation, les pays de l’OPEP avaient d’ailleurs demandé aux pays jusque-là exemptés de restriction du fait de leur situation politique de s’associer aux réductions : 175 000 bj pour l’Irak (sur 4,8 mbj) et 57 000 bj pour le Nigeria (sur 1,84 mbj). Mais il fallait aussi tenir compte de la menace d’un retour éventuel de l’Iran qui plombait les perspectives d’un marché autour de 60 dollars le baril, soit un prix bien inférieur aux besoins d’un pays comme l’Arabie saoudite.

L’incertitude iranienne

Le 10 septembre, Donald Trump s’est séparé de son conseiller à la sécurité, le très iranophobe John Bolton, l’un des faucons les plus virulents de la Maison Blanche. Dans l’heure qui suivit, le baril de pétrole perdait plus d’un dollar. Dans la foulée de la diplomatie française du G7 à Biarritz, l’hypothèse d’une rencontre entre Trump et Hassan Rohani, le président iranien prenait quelques vigueurs et Donald Trump n’y était pas hostile.

Du côté iranien, on reste dans l’attente d’un geste américain : par exemple, remettre en place les dérogations (waivers) accordées par les États-Unis à quelques grands importateurs de pétrole iranien en octobre 2018 qui avait été supprimées six mois plus tard. L’Iran avait alors pu maintenir des exportations de l’ordre d’1 mbj. Mais depuis le mois de mai, les exportations iraniennes se sont considérablement réduites pour tomber, comme on l’a vu, à un niveau situé entre 100 000 et 200 000 bj. Seule des grands importateurs, la Chine, avait maintenu quelques achats qui rentraient plus largement dans le contentieux sino-américain. Le « geste » américain se résumerait donc à remettre sur un marché mondial déjà excédentaire 800 000 bj de pétrole iranien !

On voit donc que la frappe du 14 septembre n’était absolument pas dans l’intérêt de Téhéran, ou du moins pas dans celui du président Rohani et de ses conseillers « colombes ». Le coup vient probablement d’ailleurs, et les regards se tournent vers les gardiens de la révolution qui disposent des capacités pour monter une opération complexe dépassant les moyens des rebelles yéménites.

Quoi qu’il en soit, au-delà des déclarations belliqueuses du nouveau secrétaire d’État Mike Pompeo, devenu le chef de file des faucons américains, on ne peut qu’être frappé de la retenue dont a fait preuve Donald Trump, qui n’a encore parlé le 17 septembre que de renforcer les sanctions financières vis-à-vis de l’Iran, et qui s’est refusé à utiliser le mot de guerre.

« Attaques en Arabie saoudite : Trump met en cause l’Iran (et précise qu’il ne veut pas la guerre) » (L’Obs, 17 septembre 2019).

S’il est exclu d’imaginer la reprise rapide des négociations, tous les fils ne sont manifestement pas coupés, d’autant plus que la « réussite » de l’attentat a mis en évidence toutes les carences du régime saoudien.

L’Arabie saoudite dans le doute

Dans les premiers jours de septembre 2019, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) avait mis fin au service de son puissant ministre de l’Énergie et des mines qui était aussi le président d’Aramco ! Ce dernier, Khalid al-Falih n’avait pas réussi à maintenir à les prix du pétrole et il était (à raison) assez « tiède » quant aux projets grandioses de MBS qui passaient par une introduction en bourse de la compagnie pétrolière saoudienne. Al-Falih a été remplacé à la tête d’Aramco par le patron du fonds saoudien, et comme ministre de l’Énergie par un demi-frère de MBS, Abdelaziz Ben Salman. À tout prendre, les emprunts russes de la fin du XIXe siècle étaient moins risqués…

Aramco, bientôt en bourse ? John_Silver/Shutterstock

Le serpent de mer de l’entrée en bourse d’Aramco semblait devoir se concrétiser au moins pour 1 % du capital (20 milliards de dollars quand même) sur la bourse saoudienne dans un premier temps : le gratin des banquiers d’affaires de la planète, attiré par de juteuses commissions, avait déjà été choisi pour un investissement qui avait pourtant de quoi laisser rêveur. Acheter des actions Aramco, c’était en effet acheter un peu de l’Arabie saoudite avec son économie infantilisée par la manne pétrolière et son régime autocratique incapable d’évoluer, ni même de s’imposer dans les conflits régionaux à l’image de la catastrophique campagne du Yémen, enlisée 5 ans après le début de l’intervention. De surcroît, l’attentat du 14 septembre septembre a mis en évidence des carences graves en matière de sécurité qui semblent invraisemblables quand on connaît le montant du budget militaire saoudien (5e mondial)…

L’importance des dégâts matériels reste bien entendu à évaluer, tout comme le temps nécessaire pour un retour à la normale. L’Arabie saoudite dispose de stocks, estimés en juin dernier à 188 millions de barils. Et le 17 septembre les autorités saoudiennes annonçaient un retour à des conditions de production normales pour la fin du mois.

Quel avenir pétrolier ?

Les déclarations rassurantes du ministre saoudien de l’énergie ont immédiatement provoqué un reflux des prix. À la clôture du 17 septembre, les marchés cotaient en moins de 65 dollars pour le baril de Brent, et moins de 60 dollars pour celui de brut américain (NTI). Au passage, cela relativise les déclarations catastrophistes des distributeurs de carburant en France qui avait évoqué des hausses de prix de 5 à 6 centimes d’euros à la pompe !

Les discours alarmistes sur les hausses de prix à la pompe doivent être relativisés. Bizi88/Shutterstock

Retour sur Terre donc, pour un marché pétrolier qui se retrouve confronté à la logique de ses fondamentaux : une situation excédentaire avec toutefois des perspectives plus éloignées d’un retour de l’Iran en tant qu’exportateur majeur, et puis inquiétudes plus vives quant aux fragilités saoudiennes.

Ceci milite pour le maintien d’une prime de risque pétrolière que les acteurs des marchés financiers (les gestionnaires de fonds) avaient manifestement sous-évalué ces derniers mois.

L’attention se porte désormais sur la reprise des négociations entre la Chine et les États-Unis début octobre. Une « paix des braves » serait un signal positif pour l’économie mondiale, et donc pour la demande de pétrole. Mais en tout état de cause, sauf nouvel incident majeur dans Golfe arabo-persique, et en tenant compte des excédents pétroliers ainsi que de la faiblesse des prix du gaz naturel, le baril de Brent devrait rester dans une fourchette de 60 à 65 dollars, une sorte d’équilibre qui convient à la plupart des acteurs, des États-Unis à la Russie.

Cette crise, brève, violente, qui sera probablement vite oubliée, illustre donc mieux que bien des discours la cruelle instabilité d’un marché dont de nombreux pays sont captifs, et pour lesquels l’or noir n’est qu’une éphémère illusion.