Les Français face à leurs territoires : résultats d’une enquête inédite

Le Premier ministre Edouard Philippe et ministre de l'agriculture Didier Guillaume rencontrent des fermiers à Yvrac-et-Malleyran, près d'Angouleme, le 2 mai 2019. GEORGES GOBET / AFP

Le territoire est à la mode : le congrès des maires de France n’est-il pas l’occasion de rappeler à quel point communes, régions, intercommunalités vont être au cœur du débat politique ? Pourtant que sait-on de la relation qu’entretiennent les Français avec leurs territoires ? Sont-ils satisfaits des nouvelles régions telles que définies par l’État et des limites de l’Union européenne ?

Réalisée à l’automne 2017 sur un panel représentatif de la population française, notre enquête GlocalMap apporte des résultats inédits sur l’attachement des Français à leurs territoires.

Il s’agit en particulier de vérifier s’il existe, dans leurs attentes, une complémentarité ou une compétition entre le niveau national (État), et les niveaux infranationaux (quartier, commune, intercommunalité, département, région) ou supranationaux (Union européenne, Monde).

Le « mille-feuille » territorial fort apprécié

Contrairement à la plupart des travaux antérieurs qui se focalisaient sur seulement un ou deux niveaux d’action publique, l’enquête GlocalMap a demandé aux personnes enquêtées d’évaluer simultanément dans une même question la pertinence de ces niveaux pour l’action publique et d’indiquer lesquels ils souhaiteraient « supprimer, diminuer, garder en l’état ou renforcer ».

Ainsi formulée, la question suggère implicitement la possibilité d’opérer des arbitrages entre des niveaux territoriaux voisins et pousse les personnes enquêtées à proposer des systèmes de maillages territoriaux qu’ils estiment former des hiérarchies cohérentes.

Quelle politique publique sur quels territoires ? CIST 2019, Author provided

Mais contrairement à ce que l’on pouvait penser à la lecture des travaux existants sur la fin des territoires ou sur l’affaiblissement de l’État sous l’effet de la mondialisation et de la métropolisation, les Français proposent majoritairement de garder en l’état, voire de renforcer l’ensemble des niveaux territoriaux qui forment le mille-feuille territorial français.

Il existe certes des nuances importantes dans le choix des niveaux qu’ils souhaitent le plus renforcer ou garder en l’état (commune, État, région, département, quartier) et ceux dont ils souhaitent le plus réduire la capacité d’action politique (Europe, intercommunalité).

Mais les systèmes de maillages proposés par les Français se déploient toujours sur une large gamme de niveaux territoriaux et excluent une simplification drastique.

L’opposition la plus intéressante est celle qui se dessine entre ceux qui privilégient le système territorial issus de la Révolution française (commune-département-État) et ceux qui privilégient le système issu des réformes territoriales et de la construction européenne (intercommunalités, régions, Europe) au risque de provoquer un « big bang territorial ».

Quels territoires donnent plus de satisfaction aux enquêtés ? CIST 2019, Author provided

Afin de mieux comprendre l’attitude des Français à l’égard des niveaux territoriaux les plus récents, l’enquête GlocalMap a interrogé les personnes enquêtées sur leur degré de satisfaction ou d’insatisfaction quant aux limites de l’Union européenne et des nouvelles régions issues de la réforme territoriale de 2015.

Un tiers des enquêtés plébiscitent une coupure ouest-est en Europe

Après avoir demandé aux personnes enquêtées si elles étaient satisfaites ou non des limites de l’UE, il était proposé aux personnes insatisfaites (38 %) d’ajouter ou de retirer des pays membres afin de définir des limites « idéales ». La moitié du panel a répondu à l’aide d’une liste de noms de pays, l’autre moitié à l’aide d’une carte interactive ce qui a permis de vérifier l’effet éventuel du mode de questionnement utilisé sur les résultats.

D’une manière générale, les personnes non satisfaites des limites de l’Union européenne souhaiteraient revenir aux limites de l’Europe des 15, c’est-à-dire à la situation précédant le grand élargissement aux pays d’Europe Centre Orientale en 2005 et 2007.

Pays que les enquêtés souhaitent voir sortir de l’UE. CIST 2019, Author provided

Mais ils sont également modérément favorables au maintien de la Grèce et du Royaume-Uni dans l’Union européenne, tandis que certains proposeraient d’y ajouter des pays riches tels que la Suisse, la Norvège ou l’Islande. Des facteurs non seulement économiques mais aussi politiques conditionnent l’attitude des Européens face à l’élargissement.

Le fait d’interroger les personnes à l’aide d’une carte les incite intégrer davantage les pays balkaniques. Inversement, la Russie est davantage intégrée lorsque la question est posée sous la forme d’une liste de noms. Mais il s’agit de nuances de détail et le message principal est celui du maintien d’une coupure ouest-est dans la tête d’au moins un tiers des Français, 30 ans après la chute du Rideau de Fer.

CIST 2019, Author provided

Les nouvelles régions : une satisfaction très inégale

Suivant la même procédure que pour l’Union européenne, nous avons interrogé les personnes enquêtées sur leur satisfaction face aux limites de leur région et nous leur avons proposé de redéfinir son contour « idéal » s’ils n’en étaient pas satisfaits.

Nous avons également ajouté une question sur le choix de la capitale régionale car, dans le contexte de la réforme de 2015, plusieurs régions ont perdu « leur » capitale à la faveur des fusions. La France est ainsi passée de 22 à 13 régions. Cela qui a pu se traduire par des allongements et plus rarement des raccourcissements de distances à la capitale.

Au-delà de ces aspects pratiques, les changements de limite des régions et de leur capitale mettent également en jeu des aspects psychologiques qui s’enracinent souvent dans l’histoire et la perception des identités locales.

Moult moules et cætera, en 2016 Lille Nord. Pierre André Leclerc/Wikimedia, CC BY-NC-SA

L’État a ainsi reconnu récemment une identité spécifique de l’Alsace à l’intérieur de la région Grand-Est

Réalisée sur un échantillon représentatif de la France entière, l’enquête GlocalMap ne permet pas de tirer des conclusions statistiquement fiables sur le degré de satisfaction des habitants d’anciennes régions qui ont été fusionnées et ont perdu leur capitale. Mais elle permet de repérer globalement, parmi les 13 nouvelles régions de France métropolitaine, celles où en septembre 2017 les habitants se déclaraient le plus satisfaits ou le plus insatisfaits des choix opérés en matière de régionalisation.

On peut tout d’abord observer que l’insatisfaction la plus forte concerne le choix des capitales régionales (24 %) plutôt que celui des limites (18 %). On observe ensuite que les deux types d’insatisfaction ne sont pas toujours associés.

Il existe certes des régions présentant un double mécontentement comme le Grand-Est (36 % de remise en cause des limites et 45 % de remise en cause de la capitale).

Mais on trouve également d’insatisfaction vis-à-vis des limites régionales mais pas de la capitale comme en Bretagne (32 % et 11 %). Ou le cas inverse de satisfaction vis-à-vis des limites régionales mais d’insatisfaction vis-à-vis du choix de la capitale comme en région Centre-Val-de-Loire (11 % et 31 %).

L’Ile de France est finalement la seule région à être doublement satisfaite de ses limites et de sa capitale. Elle fait partie des régions où les habitants affichent un certain sentiment d’appartenance même si c’est à un degré moindre qu’en Bretagne, en Alsace ou en Corse.


L’étude dans son intégralité a été rédigée par l’ensemble des chercheurs du projet GlocalMap : Claude Grasland, Clarisse Didelon-Loiseau, Arnaud Brennetot, Hugues Pecout, Pierre Pistre, Sandrine Berroir et Sophie de Ruffray.