Les « gilets jaunes », des catégories populaires en quête d’autonomie

Sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 8 décembre 2018. Valery Hache/AFP

À force d’être laissés au bord de la route, les « gilets jaunes » ont fini par l’occuper ! Malgré une large sympathie dans la population dans son ensemble, le mouvement repose principalement sur une mobilisation des catégories populaires. Dans le dernier sondage de l’IFOP pour Cnews et Sud Radio, si 40 % des Français déclarent soutenir le mouvement, c’est le cas de 53 % des employés et 56 % des ouvriers. Et si les retraités dans leur ensemble ne sont que 31 %, on trouverait sans doute d’assez fortes variations entre ceux qui étaient dans le monde populaire et les autres. Et il est frappant de voir dans les reportages sur les barrages beaucoup d’ouvriers ou d’aides-soignantes, par exemple. Qu’est-ce donc qui pousse ces catégories à cette colère ?

Du « cri muet » à la colère jaune

Au-delà des arguments bien réels sur le pouvoir d’achat, on peut se risquer à une hypothèse spécifique sur le rapport de ces catégories à la démocratie représentative. Ils contestent notre système qui leur demande de voter mais qui ne se traduit plus par une amélioration de leurs conditions de vie. Et leur défiance à l’égard du Président et du gouvernement ne date pas d’hier. Elle était déjà présente en octobre dans un sondage pour Ouest-France : employés et ouvriers se distinguaient notablement de la tendance globale en considérant que l’exécutif avait trop de pouvoir (respectivement 60 % et 56 % contre 47 % en moyenne). Dès les élections de 2017, on sait que les employés, ouvriers et autres personnes sans activité (hors retraités) avaient été ceux qui avaient le moins voté de façon systématique à la présidentielle et aux législatives (respectivement 30 % et 26 % contre 35,5 % dans la population globale.

L’insatisfaction de ces catégories populaires à l’égard du monde politique s’exprime donc depuis longtemps sous la forme d’une contestation et d’un retrait. Elle n’est pas prise en compte par le personnel politique. Depuis le 21 avril 2002 ou le référendum de 2005, les institutions n’ont pas notablement changé et les sources d’insatisfaction n’ont pas disparu. Du « cri muet » dans les urnes (comme le suggérait Jean‑Claude Kaufmann dans L’invention de soi), les catégories populaires sont passées à la colère jaune.

Et leur revendication de changements dans nos institutions remonte à la racine du mal en posant la question de leur représentation dans le cadre actuel. Au sein de l’hémicycle actuel, les députés qui étaient employés et ouvriers ne sont que 10 sur 577 (1,7 %) – soit plus de trois fois moins que les seuls médecins (31). On est bien loin du poids de ces catégories dans la population française : en 2015, 48 % des personnes en emploi étaient employés ou ouvriers.

La précarisation et l’intensification du travail ne les ont pas épargnés. Les députés ont voté ces lois et les syndicats n’ont pas empêché de les voir s’imposer. La réduction des coûts et la compétitivité de l’économie sont aussi le produit de leurs efforts. Ces politiques dont ils ont été les jouets ne leur permettent plus d’accéder à la promesse de la deuxième modernité.

Vers une autonomie concrète

La première modernité avait conduit à un individualisme abstrait ou générique dans lequel les individus étaient reconnus en tant que porteurs de droits et rassemblés par la référence à l’universalité de la science, de l’éducation, de la justice ou de la santé.

À partir des années 1960, cette vision de la modernité est progressivement remise en question parce qu’elle ne prend pas en compte la singularité des personnes. Les femmes et les jeunes ont particulièrement porté cette revendication, car ils pâtissaient plus que les hommes adultes d’un monde dans lequel ils restaient objectivement sous tutelle bien que citoyens. Les femmes n’étaient pas les égales de leur mari dans leur accès à l’indépendance économique ou dans l’éducation des enfants. Les jeunes restaient sous la tutelle de leurs parents, y compris à travers une majorité à 21 ans. Après le droit de vote acquis par les premières en 1944, les seconds accèdent à la parole par la décision de Giscard d’avancer l’âge à la majorité à 18 ans.

Plus largement, leur situation s’est améliorée par une prise en compte de leur aspiration propre. L’individualisme ne pouvait plus rester abstrait, il est devenu concret. Les femmes et les jeunes ont ainsi acquis un poids plus large dans notre société, même s’il reste encore beaucoup d’inégalités. Et d’ailleurs, la présence importante des femmes (y compris mères célibataires) dans le mouvement des gilets jaunes peut être vue comme une continuation des revendications d’affranchissement des femmes par rapport à une tutelle masculine.

Les catégories populaires prennent le chemin de cette revendication d’une reconnaissance non seulement de l’autonomie abstraite de l’individu mais des conditions qui la rendent possible. Cela signifie qu’elles veulent pouvoir résider où elles le veulent et se déplacer sans se ruiner, mais également disposer de pouvoir d’achat pour pouvoir faire des choix à travers lesquels se construire. Voter c’est bien, mais vivre c’est mieux… L’opposition souvent entendue entre « vivre » et « survivre » désigne ce souhait de ne pas être enfermé dans les dépenses contraintes, de disposer de moyens pour exercer le principe de l’autonomie personnelle. À quoi bon être autorisé à être soi-même si on ne dispose pas des moyens minimaux pour se le permettre ?

Réformer la démocratie

Si l’analyse en termes de fractures sociales profondes dans notre société n’est pas dénuée de fondement, elle ne doit pas négliger ce qui rassemble les catégories populaires de l’ensemble de notre société : il ne s’agit pas de détruire l’ordre social mais d’accéder aux moyens de l’exercice de l’autonomie personnelle. A-t-on déjà vu une révolution qui se mène le samedi et se suspend les autres jours ? Il n’est pas davantage question de sécession et la Marseillaise, qui souvent retentit, atteste de cette adhésion à la République.

À Marseille, le 8 décembre. Boris Horvat/AFP

En revanche, il faut prendre acte de l’incapacité persistante de notre système politique actuel à répondre à cette aspiration dont la légitimité ne peut pas être contestée par ceux qui font l’expérience de la vie autonome à travers un pouvoir d’achat leur permettant voyages (d’où l’injustice perçue de l’absence de taxation du kérozen), loisirs (les sorties au cinéma et au restaurant sont souvent citées) et confiance dans l’avenir.

La réponse à la crise actuelle ne peut pas venir de la seule figure personnelle de notre Président. La rudesse de certains de ses propos à l’égard des catégories populaires a ajouté du mépris aux difficultés objectives dans lesquelles elles se trouvent. Le remplacement d’Édouard Philippe ne résoudrait en rien la crise.

Dès lors, la seule sortie possible est sans doute de prendre une initiative constitutionnelle forte. Il faut imaginer des modalités d’expression directe du point de vue des catégories populaires de façon à les réintroduire dans la citoyenneté réelle. C’est une fois cela acquis qu’il faudra reprendre le dialogue et discuter de façon contradictoire sur les enjeux communs autour de l’écologie et de l’économie.