Les « gilets jaunes », menace ou promesse pour la démocratie ?

Pour réinventer des politiques qui se fondent sur les projets des citoyens et les connaissances locales, il faut nous débarrasser des idéologies passéistes. Nad X/Unsplash, CC BY-SA

Le premier leitmotiv des « gilets jaunes » est le pouvoir d’achat. Une fois que cela est dit, comment ne pas voir que ce mouvement trouve aussi son énergie dans quelque chose de plus profond : « l’exigence radicale d’une reprise en main par les citoyens de leur destin » ?

Or, ce souhait de reprise de contrôle sur la vie traverse les troubles sociaux et politiques qu’ont connus différents pays récemment, depuis le printemps arabe au Brexit, en passant par les marches de paysans en Inde.

Down to Earth, 2018.

Même la peur de l’immigration est en grande partie une peur de perte de contrôle, comme on le voit avec les rumeurs folles qui circulent parmi les gilets jaunes à propos du pacte de Marrakech.

Il faut voir dans ce désir de pouvoir une raison d’espérer. Si les démocraties du globe tremblent aujourd’hui devant une nouvelle vague de remise en cause, de contestation et de populisme, cela ne marque probablement pas une réelle désaffection pour la démocratie, mais un rejet des formes imparfaites qui prétendent aujourd’hui incarner la démocratie.

Dans notre enquête sur l’opinion américaine, il apparaît clairement que les gens sont insatisfaits des institutions politiques, mais ce n’est pas pour abandonner la démocratie. Ils soutiennent une vision plus participative de la démocratie et souhaitent redonner plus de pouvoir aux citoyens, tout en étant mêmes favorables à l’extension de l’idéal démocratique au-delà de la politique (l’économie, l’entreprise, la famille, l’école…).

Les populistes cherchent à détourner et à exploiter cette vague. En dépit de l’objectif affiché – redonner le pouvoir au peuple –, leur véritable but est d’affaiblir les mécanismes qui permettent la réflexion et la représentation politiques, tout en minant l’indépendance des médias et de la justice. Pour résumer, sous couvert de représenter « le peuple », ils veulent s’emparer du pouvoir pour leur seul bénéfice. Mais, si le populisme connaît un certain engouement, c’est bien parce qu’il contient un soupçon de vérité et répond aux peurs bien réelles qu’engendre notre économie mondialisée. Pour hâter la venue d’une ère post-populiste et nous y préparer au mieux, nous devons d’abord répondre à ces inquiétudes et à ce désir de vraie démocratie.

Ces 99 % qu’on ignore

On ne peut nier, en effet, que les populations se sentent privées de tout pouvoir face à une élite qu’elles perçoivent comme corrompue. Malheureusement, elles ont largement raison. On parle souvent, à raison, de la concentration des richesses. Pour autant, celle des pouvoirs (favorisée par la mondialisation) et des marchés, de même que le poids croissant de l’argent en politique, est tout aussi importante.

Taux de marge des entreprises par région. Le taux de marge est le rapport entre le prix et le coût marginal. Il mesure le pouvoir de monopole des entreprises. Dans les marchés concurrentiels, ce taux est proche de 1. Un taux de 1,6 reflète une position commerciale dominante. J. De Loecker and J. Eeckhoudt, _Global Market Power_.

Les décisions qui déterminent les conditions de vie et d’emploi des individus dépendent fortement de décideurs qui n’ont aucun lien avec eux : technocrates et politiciens œuvrant à Washington ou Bruxelles, lobbyistes, PDG de multinationales aux salaires invraisemblables, etc.

Comment cette dépossession de la population générale a-t-elle pu se produire ? Révisons un peu notre histoire.

Au-delà du fascisme, du communisme et du libéralisme

Trois idéologies, sous-tendues par des visées émancipatrices, ont dominé le XXe siècle : le fascisme, le communisme et le libéralisme. Le premier se targuait de libérer la Nation, prise dans sa collectivité, sous la houlette d’un chef tout-puissant, mais niait l’individu et refusait de reconnaître la dignité de tout être humain, au point d’organiser des exterminations massives.

Le second avait pour principe d’émanciper les travailleurs. Mais, une fois au pouvoir, il s’est rapidement transformé en un mouvement néofasciste, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît.

Contrairement à ces deux totalitarismes, le libéralisme s’appuie plus fermement sur un idéal de liberté individuelle. Combinant économie de marché et démocratie libérale, il a permis d’impressionnants progrès sociaux sur une longue période. Malgré cela, son projet émancipateur n’a pas vraiment abouti non plus. Il est désormais crucial de comprendre les raisons de ce revers.

Hitler prend la pose (1930). Fascisme et communisme ont tous deux eu des conséquences tragiques. Le libéralisme, lui, a échoué à aller au bout de son projet émancipateur. Bundesarchiv, Bild 102-10460, Hoffmann, Heinrich/Wikimedia, CC BY-ND

L’historien Yuval Noah Harari critique l’incapacité du libéralisme à fournir des réponses aux problèmes majeurs que sont les désastres écologiques et les bouleversements technologiques. Pourtant, ses manquements ont des racines bien plus profondes, présentes dès l’origine du mouvement. Ce sont eux qui, chaque fois, poussent un électorat désabusé dans les bras des populistes.

En premier lieu, l’économie de marché ne protège pas les individus contre le risque de revenir à un état de dépendance et de subordination. Les inégalités économiques entraînent de fortes disparités de statut et de pouvoir, tandis que la mondialisation délocalise et concentre la puissance économique. Enfin, le système libéral produit le plus souvent un marché du travail dans lequel une grande partie des travailleurs sont coincés dans une organisation hiérarchique et autoritaire qui les prive de leur autonomie, de leur dignité et de leur capacité à intervenir dans les décisions cruciales qui affectent leurs conditions de travail et leurs moyens de subsistance.

En second lieu, la démocratie libérale ne peut prétendre incarner la volonté du peuple lorsqu’elle se réduit à un concours de votes dénué de mécanismes de réflexion adaptés et dépourvu d’une réelle participation citoyenne. Il en va de même lorsque la mondialisation rassemble tous les pouvoirs hors de la nation. Le mot « démocratie » ne mériterait pas d’être appliqué aux nombreux pays dans lesquels le droit de vote est appliqué mais où le système politique n’écoute pas son électorat.

Démocratiser l’économie, refonder l’État-providence

The Economist a récemment déclaré qu’il fallait donner un nouveau souffle au libéralisme. Mais ne souhaitons-nous pas autre chose que cet enchaînement cyclique de libéralisme suivi de populisme et de fascisme ? Ce n’est pas cette vieille doctrine qu’il nous faut raviver, mais le projet d’émancipation que, pas plus que le communisme, elle n’a su mener à terme. Il est temps d’inventer une nouvelle forme d’émancipation, véritablement partagée par tous les citoyens.

Pour cela, nous devons repenser le marché et l’entreprise privée. Ces deux entités sont la source de bien des problèmes actuels, notamment par le biais des externalités et des inégalités qu’elles engendrent.

Pourtant, gérées correctement, elles sont essentielles à toute société prospère : le marché est la pierre angulaire de la liberté, l’entreprise est une institution collaborative nécessaire pour développer des synergies que le marché seul ne sait capter.

Quelles réformes sont nécessaires ? Le marché doit être mieux contrôlé de façon à limiter ses nombreux défauts (monopoles, pollutions et changement climatique, rentes de situation, inégalités). Quant aux entreprises, elles doivent devenir de véritables associations de producteurs qui réunissent divers éléments (capital, main-d’œuvre) et partagent le pouvoir, les ressources et les statuts selon un système bien plus horizontal que celui que l’on rencontre dans les économies dites capitalistes.

Coopérative de pêcheurs en Suède. hpgruesen/Pixabay

De même, on peut imaginer une nouvelle forme d’État-providence qui s’intègre à ce projet. Certes, le modèle social-démocrate a fait ses preuves et mériterait que l’on s’y intéresse hors des frontières de la Scandinavie. Néanmoins, ses limites l’empêchent de devenir la formule de référence du XXIe siècle. La recette de ce modèle consiste à faire un « arrangement » entre le capital et le travail, qui ne résout pas le problème de déséquilibre structurel propre à l’entreprise capitaliste.

Pour atteindre une meilleure forme de progrès social, il est nécessaire de donner plus de contrôle aux gens, ce qui implique que l’État-providence ne se contente pas d’accompagner la formation de capital humain et la détermination des salaires. Il doit également mettre en œuvre un équilibre des forces plus équitable au sein des organisations, à tous les niveaux, surtout dans les marchés et les entreprises. Il s’agirait alors davantage d’étendre les droits en matière de pouvoir et de statut à l’ensemble des institutions dans lesquelles des individus travaillent, plutôt que d’assurer un transfert des ressources.

Progrès inclusif et innovation

De façon remarquable, cette approche participative est déjà mise en avant par de nombreux acteurs dans certains pays en développement. On peut notamment citer l’Association des travailleuses indépendantes (SEWA) en Inde, le réseau international WIEGO ou encore Gawad Kalinga, dans la région des Philippines. Ces exemples montrent bien que ces idées participatives ne sont pas réservées aux pays les plus riches, et peuvent même contribuer à accélérer le développement.

Ela Bhatt, fondatrice du mouvement et coopérative SEWA pour émanciper les femmes par l’économie, Inde.

En outre, ce système participatif orienterait l’innovation technologique vers davantage d’inclusion, notamment en proposant des technologies plus adaptées aux besoins des travailleurs. Une telle gouvernance permettrait aux principaux acteurs économiques d’apprendre à mieux tenir compte de l’impact environnemental et social de leurs actions. La mondialisation et l’innovation prendraient alors naturellement un visage plus humain et écologique. Dans les organisations démocratiques, l’écart entre les salaires les plus bas et les plus élevés est spontanément plus faible que dans les autres entreprises. Le besoin de redistribution effectuée par l’État est alors moindre. Plus la « prédistribution » est forte, moins il est nécessaire de redistribuer.

Bien entendu, on ne peut pas pour autant se passer d’un filet de sécurité. Savoir sa subsistance assurée et disposer de services de base quoiqu’il arrive est une forme de libération, comme le montre le succès du modèle social-démocrate. Mais, au lieu d’altérer l’économie en taxant majoritairement le travail, l’État pourrait la rendre plus efficace et protéger l’environnement en imposant les externalités et les rentes de situation. Cet État-providence peut par ailleurs promouvoir une bonne division du travail entre les services publics et les foyers pour toutes les tâches qui relèvent du soin, et veiller à ce que les femmes ne ploient plus sous le poids de ces corvées.

Cette nouvelle économie de marché démocratique est compatible avec l’ouverture des frontières aux échanges et aux investissements de capitaux, à l’instar du modèle social-démocratique qui se porte bien dans des économies ouvertes.

Réinventer la politique

La « politique » classique doit, elle aussi, être transformée par cette vague émancipatrice. Les réformes les plus urgentes porteraient sur le financement des partis et des campagnes, la réorganisation des médias et des médias sociaux, les règles de vote, et la répartition des pouvoirs au sein de l’État. Ces changements permettraient de rendre les responsables politiques indépendants des élites économiques, de mettre un terme à la polarisation grandissante du monde politique et de réaliser des investissements conséquents afin d’améliorer la qualité de la délibération publique.

La qualité de la démocratie et le degré de cohésion de la société sont interdépendants. La corruption causée par la désintégration sociale touche fortement les institutions politiques. Il est vital de le reconnaître. Promouvoir un monde plus inclusif participe largement de la recherche d’une démocratie plus performante.

Abandonner l’opposition État-marché pour s’appuyer sur la société civile

La vieille opposition entre idéologie libérale et interventionnisme est complètement erronée. Nous avons autant besoin d’un marché dynamique que d’un gouvernement efficace, chacun exerçant un contrôle sur l’autre. Mais tous deux doivent être surveillés par la société civile dans le but de limiter les conséquences des crises, mais aussi pour asseoir le pouvoir du peuple. Il ne faut pas non plus oublier que cette opposition imaginaire masque le rôle central de l’entreprise qui, n’étant ni un groupe de marchés ni une organisation publique, joue un rôle central dans la structure de la société, au même titre que d’autres institutions publiques.

Les budgets participatifs sont un mode de fonctionnement qui séduisent les populations et pourraient connaître un nouvel essor en France. Association parents d’élèves, Paris 16e

Historiquement, l’entreprise privée traditionnelle a toujours été un facteur de progrès social et économique considérable, tout en restant la source de nombreux problèmes humains et d’externalités. Elle peut devenir un facteur de développement très positif. De même, l’institution économique et sociale centrale que représente la famille peut grandement contribuer au projet d’émancipation.

Comment concrétiser ce rêve d’une meilleure société ? Les projets locaux peuvent y participer : de nombreuses villes ont introduit des mécanismes participatifs La municipalité de Porto Alegre et son budget participatif n’est qu’un exemple parmi d’autres et en France plusieurs villes se penchent sur ce type de fonctionnement.

Nombre d’entreprises sont dotées de structures horizontales, voire démocratiques (consultez ce blog pour trouver des modèles encourageants). De même, les comportements au sein des familles, des ONG et des communautés religieuses sont en pleine mutation.

Pourquoi avons nous besoin du progrès social ? Documentaire « Une société nouvelle » par Sofie Wolthers, Wilmawishes production.

Bien évidemment, les forces dont les intérêts sont menacés se battront pour préserver leurs privilèges économiques et leur pouvoir. On voit par exemple que la promesse de refondation de l’entreprise (loi Pacte) ne va déboucher sur rien de concret, malgré de nombreuses propositions concrètes allant dans le sens d’une démocratisation. Pour entraîner une réelle transformation des institutions, il sera donc nécessaire de lancer un mouvement de fond. Les vagues de protestation qui se succèdent (Nuit debout, gilets jaunes…) révèlent le besoin, mais aussi le manque actuel, d’une vision d’avenir porteuse d’espoir. Il est urgent de lancer des idées constructives dans le débat public avant que les gilets jaunes ne soient suivis par les chemises brunes.

Article Traduit de l’anglais par Maëlle Gouret pour Fast for Word.


éditions la Découverte, janvier 2019.

Cet article résume les principales idées du « Manifeste pour le progrès social. Une meilleure société est possible », de Marc Fleurbaey, avec Olivier Bouin, Marie-Laure Djelic, Ravi Kanbur, Helga Nowotny et Élisa Reis à paraître en français aux éditions la Découverte, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jules Cornetet, Joachim Delcourt, Nicolas Krakovitch et César Poux.

This article was originally published in English