Les Jummas, parias du Bangladesh

Femme Jumma, Chittagong Hill Tracts. Les ‘peuples des collines’ au Bangladesh subissent, à l'instar des Rohingya, une discrimination et des violences systématiques passées sous silence. Jidit Chakma, Author provided

Les Jummas, parias du Bangladesh

Les médias ont, à juste titre, évoqué le sort tragique des Rohingyas de Birmanie, obligés de se réfugier en masse au Bangladesh. Mais dans ce pays, à majorité musulmane, ravagé par une instabilité politique et économique de longue date, d’autres minorités, souvent inconnues en Occident, connaissent elles aussi une situation de domination qui pourrait devenir explosive. On ignore ainsi qu’outre des hindouistes, vivent 54 peuples autochtones parlant au moins 35 langues différentes. Les violences à l’égard de ces populations sont courantes (spoliations foncières, arrestations arbitraires, incendies de villages, femmes victimes de violences sexuelles). Précisons que le gouvernement du Bangladesh ne reconnaît pas les peuples autochtones, cette appellation induisant des droits politiques et économiques (en particulier fonciers) si l’on s’en réfère à la Charte de l’ONU de 2007.

Le 15e amendement de la constitution de 2011, admet cependant l’existence de personnes ayant des identités ethniques différentes de celle de la population bengalie, leur permettant, sur le papier du moins, d’avoir des droits particuliers.

Le recensement de 2011 évalue ces populations à 1 586 000 personnes, mais les autochtones s’estiment plus nombreux (environ deux millions). La principale de ces minorités, les Jummas, regroupe à elle seule 850 000 personnes dans la région des Chittagong Hill Tracts. Son sort est emblématique de celui des minorités au Bangladesh.

Dans les Hill Tracts, la ville principale est Rangamati au centre. Il y a ensuite Kagrachhari eu nord et Bandarban au sud. Paul Nicolas, Author provided

L’invention d’un peuple montagnard

Dans un article de 1992, qui a fait date, l’historien spécialiste de l’histoire du Bangladesh, W. Van Schendel parle de l’invention des Jummas et montre que ce terme est récent (1970-1980).

Par ailleurs, la situation de mise à l’écart des peuples des Hill Tracts est le résultat d’un processus géopolitique largement piloté par les représentations sociospatiales des puissances dominantes (élites politiques anglaises puis pakistanaises et enfin bangladaises) à la manœuvre dans la région depuis la colonisation anglaise.

Avant la prise en main du territoire par les Anglais, les travaux des historiens et anthropologues montrent que les Hill Tracts sont peuplés de populations très diverses – la variété des langues parlées en fait un paradis pour les linguistes – très mobiles, venues se réfugier dans ces montagnes. Ces populations sont parfois en guerre les unes contre les autres, et certaines sont en lien avec les Bengalis des plaines avec qui elles échangent. Il n’y a pas d’unité des Peuples des collines ni de séparation marquée avec les Bengalis des plaines. Tout change avec la colonisation des Hill Tracts.

De 1860 à 1947, l’objectif des Anglais est d’exploiter à moindres frais les ressources de la région (en particulier le bois), d’en retirer des revenus fiscaux et de mieux contrôler les frontières orientales de leur Empire. Aux yeux des Britanniques, ce territoire, en marge et d’accès difficile est très faiblement occupé par des tribus qu’a décrit, avec minutie, le premier Deputy Commissioner Lewin installé sur place.

Les bons sauvages

Il en construit un portrait très marqué par les thèses évolutionnistes de l’époque, faisant de ces populations des primitifs. Lewin, imprégné aussi par le mythe rousseauiste du « bon sauvage », les dépeint aussi comme des enfants de la nature, honnêtes et vulnérables. Là, comme ailleurs, les Britanniques ont construit l’ethnicité des populations des Hill Tracts. Le colonisateur a donc accordé à cette région un statut particulier officialisé dans l’acte de régulation de 1900. Cet acte accorde une certaine autonomie à la région dont les affaires courantes sont confiées à trois chefs coutumiers (raja) dirigeant chacun un des cercles découpant le territoire et chargés de percevoir l’impôt pour eux. Mais les Britanniques gardent le contrôle administratif de la région. Ils s’en approprient les terres et mettent « en réserve » ses ressources forestières confisquant ainsi une partie des ressources qui permettaient à ces populations de vivre.

De jeunes filles jummas se dirigeant vers le marché hebdomadaire de Bileichari. Jidit Chakma, Author provided

Submergés par un grand barrage

En 1947, lors des pourparlers qui aboutissent au dessein des frontières entre l’Inde et le Pakistan, les négociateurs décident, contre toute attente, d’inclure les peuples de collines dans le Pakistan musulman alors que le jour de l’indépendance, à Rangamati, les habitants des Hill Tracts avaient déjà planté le drapeau indien sur les édifices publics. Dans le jeu complexe et tendu des négociations, les intérêts de ces populations perçues comme peu organisées, peu nombreuses et peu évoluées n’ont guère pesé. Les peuples des collines, en majorité bouddhiste et de langues sino-tibétaines, se retrouvaient donc à la marge d’un État construit pour les « purs musulmans ».

Le nouvel État s’engage alors dans la voie de la modernisation (et donc l’industrialisation) de son économie. Il s’agit donc de mettre à profit le fort potentiel hydroélectrique des Hill Tracts ce qui conduit à la construction du grand barrage de Kaptaï.

Mis en activité en 1962, il provoque l’immersion de 40 % des terres cultivables des populations autochtones. Celles-ci sont très peu indemnisées, car elles apparaissent aux yeux des responsables politiques comme des populations attardées, rétives au développement et peu fiables en raison de la permanence de leurs revendications d’autonomie et de leur marginalité religieuse. Près de 100,000 d’entre eux sont contraints à l’exode, certains allant très loin jusque dans l’état de l’Arunachal Pradesh au nord de l’Inde.

Lac Kaptaï, où a vu le jour un barrage de très grande ampleur. Jidit Chakma, Author provided

La colonisation des terres jummas par les Bengalis

Après l’éclatement du Pakistan en 1971, le Pakistan oriental devient le Bangladesh. Mujibur Rahman – leader indépendantiste bengali et premier président de la République populaire du Bangladesh – éloigne le nouvel état des fondements religieux qui étaient ceux du Pakistan.

Les peuples des collines ne s’en trouvent pas moins mis en marge, car le cœur du nouveau nationalisme est l’identité bengalie. Ils se voient refuser l’autonomie une nouvelle fois réclamée. Dans ce pays entouré de tous côtés par l’Union indienne, la présence aux marges du territoire de populations qui n’ont pas clairement manifesté leur attachement au Bangladesh et avaient rêvé en 1947 d’un rattachement à l’Inde constitue une menace. De plus les Hill Tracts produisent aussi le bois et de l’électricité qui manquent ailleurs au Bangladesh et qu’il convient de contrôler.

Entre 1977 et 1983, avec l’appui de l’armée, les autorités installent 400 000 colons bengalis sur les terres des Peuples des collines ce qui provoque leur révolte et le début d’une insurrection armée.

Populations jummas et bengalies. Paul Nicolas, Author provided

Les peuples des collines se désignent alors eux-mêmes, au-delà de leur diversité comme Jummas manifestant ainsi leur unité dans la lutte. La répression qui a pu être, peut-être de manière excessive, qualifiée de génocide, a duré 20 ans. Elle s’est achevée par un traité en 1997 dont les clauses les plus importantes (restitution des terres à ceux qui en ont été spoliés, retrait de l’armée) demeurent aujourd’hui inappliquées. Les gouvernements du Bangladesh qui se sont succédé n’ont rien changé de leurs objectifs ni de la manière dont ils se représentent le territoire et les populations des Hill Tracts.

Une armée très présente

En 2018, l’armée reste ainsi très présente sur ce territoire. Elle est ressentie par les Jummas comme surdimensionnée au vu des effectifs de la population autochtone et vécue comme une armée d’occupation hostile.

Alors que la région des Hill Tracts ne représente que 9 % de la surface du Bangladesh et 1 % de sa population, un tiers de l’armée s’y trouve concentré. Il y a là un soldat pour quarante civils (dans les plaines un soldat pour 1750 civils).

De plus elle contrôle des secteurs de plus en plus nombreux de l’activité économique y développant même des activités touristiques, malgré l’insécurité régnante, comme création de complexe hôtelier comme celui de Sajek.

Vidéo publicitaire sur le complexe de Sajek, autour de Rangamati.

C’est aussi surtout l’armée qui pilote le « développement » sans consultation des instances autochtones comme il est prévu par l’accord international de 1997. Les Jummas continuent à être spoliés de leurs terres, les incidents sont nombreux entre eux et les Bengalis.

Ainsi on pense aux violences qui ont eu lieu le 2 juin 2017, dans la région de Longadu, des incendies criminels massifs, provoqués par des colons bengalis ont détruit au moins 300 maisons jummas et où une femme de 70 ans a été brûlée vive dans sa maison. Les autorités avaient alors fermé les yeux, suscitant l’indignation de nombreuses organisations internationales.

Ce conflit n’a rien de religieux, mais traduit la tension extrême qui existe entre Bengalis et Jummas. Ces conflits explosent, à la moindre rumeur, dès qu’il y a un incident à propos d’un conflit foncier, etc. Ils se traduisent souvent, comme ici, par des incendies de villages jummas (dont les auteurs restent impunis) sous le regard impuissant voire complice de l’armée.

Barbarisation de l’Autre

Les atteintes aux droits de l’homme (pratique de la torture, viols, etc.) demeurent largement impunies, surtout quand elles sont l’œuvre des forces de l’ordre. Comme l’a écrit l’historien libanais Georges Corm, à propos du Proche-Orient « la guerre et la violence, avant de devenir physique et de porter la mort et la désolation, sont toujours, au départ, une guerre des mots, le développement d’une sémantique de l’hostilité envers l’Autre, de sa dépréciation et barbarisation ». La construction d’une vraie paix dans les Hill Tracts passe donc par la prise en compte, par les classes dirigeantes bangladaises des graves séquelles laissées par deux siècles de domination et par un changement de regard sur les Jummas.

Life Is Still Not Ours : A Story of Chittagong Hill Tracts, un film documentaire d’Arnab Dewan.

Les rapports de domination ont donc eu et ont encore un poids décisif dans la marginalisation des Jummas. Peu de place donc, dans ce processus, pour les différences religieuses entre cette minorité, surtout bouddhiste, et la majorité musulmane du Bangladesh.

Certes, des tensions religieuses existent, mais elles ne se sont manifestées que récemment. Mais on peut craindre que dans les années qui viennent ces oppositions religieuses soient instrumentalisées – à l’instar de ce qui se passe dans la Birmanie voisine – par les différents acteurs en confrontation. L’arrivée massive de Rohingyas au Bangladesh pourrait en effet nourrir les antagonismes de cette nature.


L'auteur vient de publier La Fabrique d'une communauté transnationale, Les Jummas entre France et Bangladesh, éditions l'Harmattan, 27 avril 2018.

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