Les migrants à l’épreuve du non verbal

Deux jeunes migrants capturés par une caméra de télévision dans la gare de Budapest. Youtube

Alors que les médias disputent aux uns et aux autres le droit des migrants de s’établir dans l’espace Schengen, une vidéo court sur les réseaux sociaux. En provenance de Hongrie, elle diffuse le reportage d’un journaliste de télévision s’exprimant en direct dans la gare de Budapest accueillant des migrants. En arrière-plan passent deux jeunes hommes, le premier poursuit son chemin tandis que le deuxième qui va devenir le personnage principal de la scène s’arrête, fixe la caméra, gesticule et effectue un signe d’égorgement en amenant son pouce tendu près de sa gorge d’un geste sec avant de s’éloigner.

Cette manifestation physique par ce signe de communication non verbale est destinée, dans ce cas précis, soit au récepteur direct – le/la caméraman –, soit à l’ensemble des téléspectateurs. Mais la violence qui s’en dégage, notamment accompagnée par l’ouverture de la bouche et l’affichage des dents en signe d’agressivité, perceptible émotionnellement, font oublier le cadre du reportage et les gesticulations premières pour se concentrer sur la transmission de la violence de ce jeune homme qui s’expose franchement dans un geste fort.

Certains explicitent cette communication gestuelle par la fatigue, l’énervement, le souhait de respecter son image privée et de ne pas être filmé, même en arrière-plan, ni d’être exposé comme le sont les migrants en ce moment d’Histoire. D’autres, au contraire, saisissent ce geste comme un sentiment de répulsion ou comme témoignage d’un jeune homme qui symbolise les idées d’un infiltré terroriste par un signe des mains et le renvoie à l’horreur des vidéos d’exécutions par égorgements de victimes internationales.

Le haka des All Black

Quelle que soit la motivation de ce signe, ici véritable affirmation d’une culture pour laquelle le pouce aligné sur la gorge dans un geste sec signifie l’égorgement, il rappelle que la communication non verbale est un véritable langage qui sous-entend des traductions, et souvent même la précision d’un contexte pour une meilleure lecture. En effet, ce même signe légèrement transformé, impliquant une main aux doigts alignés et s’agitant sur deux ou trois coups plus doux, peut donner une interprétation différente, telles que notamment la fatigue ou l’exaspération.

Il faut donc prêter une attention constante à la force et l’impact de la kinésique qui, dans cet exemple premier, nous rappelle qu’un mouvement du corps possède parfois des traductions différentes selon les territoires et les cultures, mais aussi possiblement un sens commun tel ce signe d’agressivité, symbole de menace de mort reconnu dans de nombreux pays. Il porte néanmoins le besoin d’une réflexion plus poussée.

En effet, au premier regard, ce signe se trouve rejeté, car trop violent mais il devient aussi acceptable – tout au moins non condamnable juridiquement – dans un cadre construit, quasi théâtral, comme celui produit par la fameuse équipe de rugby néo-zélandaise, les All Blacks lors du Kapa o pango (2005), célèbre haka (danse introduisant un match) présenté lors d’une rencontre contre l’Afrique du Sud. Pourtant, dans les deux cas donc, ces signes sont produits devant des caméras de télévision et comportent les mêmes significations.

Les All Black (en 2005), adeptes de la communication non verbale plutôt musclée. Fox Sports

Dans le premier exemple, il effraye et révolte et, dans le second, il peut être critiqué mais se trouve défini comme témoignage d’un signe culturel propre au peuple maori. Du contexte nouveau et global donc, où ce signe renvoie la violence et ne peut être accepté, au contexte traditionnel, comme cette gestuelle affirmation d’un élément identitaire, leurs lectures se soumettent aux jugements et critiques des populations recevantes et ethno-centrés selon le moment où il est produit. Ce geste d’égorgement, comme objet construit d’un acte barbare – qu’il soit provocateur, effectué par désespoir ou comme un rituel avant un jeu – rappelle alors à chacun que le terrain est également essentiel pour juger une communication non verbale.

Il convie, en outre, à la prise de conscience de différences culturelles lors de gestes incompris ou nouveaux, et pose la question de l’intégration de ce mouvement de plus en plus présent mais toujours menaçant dans d’autres contextes à venir, comme ceux sportifs par exemple.

Expression faciale et corporelle

Ce signe, est également là pour apporter un regard sur la corporalité, pour nous rappeler que les migrants amènent non seulement leurs langages mais encore leurs gestuelles pour accompagner la langue de leurs pays d’origine d’une même voix mais silencieusement.

Il convoque aussi ces nouvelles populations migrantes à se confronter aux usages de nouveaux territoires avec précaution, car la maîtrise du non verbal se fait bien souvent avant même la compréhension de la langue du pays d’accueil. Du particulier au général, travailler à la compréhension rapide de l’habitus non verbal en accompagnement de la langue doit donc alors permettre une plus grande adaptation et intégration des hommes et des femmes qui font face au nouveau monde qui s’offre à eux.

En effet, il s’avère nécessaire que la socialisation – primaire dès le plus jeune âge, et secondaire en tant qu’ adulte – de ces populations se fasse aussi dans la compréhension durable de la communication non verbale sous peine de se trouver confrontés à des traductions dévoyées, sorties de leurs champs culturels et mal interprétées.

Ainsi, par la même compréhension ou tout au moins par un échange plus clair, chacun peut mieux saisir les instants de la vie qui s’offrent au regard sous la forme d’un geste, d’une expression faciale, ou tout autre autre mouvement, de manière parfois subliminale, dans une volonté de rencontres humaines et de connaissances partagées.