« Les politiques anti-terroristes participent à la construction de notre citoyenneté » : conversation avec Lee Jarvis

Les mesures anti-terroristes affectent notre relation à relation à la vie politique et notre identité. frankieleon/Flickr, CC BY-SA

Cet article est publié en collaboration avec la Plateforme Violence et sortie de la violence (FMSH).


Sylvain Antichan : Lee Jarvis, vous travaillez sur les discours de sécurité, les politiques anti-terroristes et leurs impacts politiques et sociaux à partir du cas britannique. Après les attentats particulièrement meurtriers du 7 juillet 2005 (56 personnes décédées, des centaines de blessés), le pays a connu douze années sans attaque terroriste majeure avant que ces dernières se multiplient à nouveau en 2017. Qu’il s’agisse de variations des discours, d’adoption de mesures anti-terroristes, de leurs usages et de leurs impacts, que peut-on conclure en observant cette période ?

Lee Jarvis : De mon point de vue, la question de la temporalité devient significative dans les politiques anti-terroristes au moins de deux façons. La première concerne le moment d’une action particulière – l’adoption d’une nouvelle loi, l’interdiction d’une organisation spécifique ou la mise à jour d’une stratégie de lutte contre la radicalisation, par exemple.

Aucune de ces mesures n’est une réponse automatique ou objective à un événement extérieur ; toutes sont influencées par des contextes, des interprétations et des intérêts politiques.

« Les nouvelles politiques sécuritaires tendent à perdurer »

Au Royaume-Uni (mais ailleurs aussi), les politiques anti-terroristes tendent à se caractériser par des réactions immédiates à des événements fortement médiatisés. Le récent Investigatory Power Act, surnommé le « snooper’s charter » bill, (« la charte du voyeur ») en est un exemple. Il a été promulgué en 2016. Parmi d’autres dispositions, il promeut une forme de surveillance de masse et autorise les fournisseurs d’accès à stocker les données des internautes pendant un an. Ces mesures sont adoptées car, bien souvent, le public attend de l’État une réaction et une réponse rapides face à l’immanence d’une menace.

Mémorial sur le pont de Westminster, où a eu lieu un attentat terroriste en mars 2017. Matt Brown/Flickr, CC BY

Cependant, il se forme en même temps une logique d’accumulation. Les nouvelles politiques – introduites en fonction d’intérêts à court terme – tendent à perdurer au-delà de la proposition initiale, et de sa légitimité. Un exemple pourrait être ici l’« état d’urgence » en France qui a été levé pour être, d’une certaine façon, réintroduit dans des mesures plus durables cette année, inscrites désormais dans le droit commun. C’est pourquoi nous devrions rester prudents lorsque les pouvoirs publics exacerbent la nécessité de mettre en place nouveaux pouvoirs exceptionnels même d’apparence temporaire, dans des circonstances qui le sont tout autant.

Cela nous amène à la seconde manière d’aborder la temporalité. En effet elle nourrit aussi les discours et leurs impacts. On retrouve ainsi à saturation dans les déclarations politiques et médiatiques cette inscription dans le temps long, donnant une nouvelle historicité à un événement souvent très récent. Souvent, les discours portant sur les attaques s’y référent à travers leurs dates (« 7/7 », « 9/11 »), ils mobilisent des comparaisons historiques (« le nouveau Pearl Harbor » aux États-Unis, le « Blitz » au Royaume-Uni) ou encore des imaginaires temporels explicites que l’on retrouve dans des expressions telles que « le nouveau terrorisme » ou encore « une nouvelle normalité ».

Être capable de contrôler comment les attaques terroristes –et les politiques anti-terroristes- sont historicisées s’avère décisif. En effet, ces manières d’inscrire le terrorisme dans le temps conditionnent la façon dont ces événements sont compris et permettent de justifier les réponses politiques apportées aux attaques. Cela tend aussi à limiter notre capacité à penser des moyens alternatifs pour lutter contre le terrorisme.

« Penser l’identité comme quelque chose de construit plutôt que de donné »

S.A. : Vos recherches visent notamment à comprendre comment les discours et les politiques anti-terroristes participent à la définition d’une identité nationale et civique britannique. Pourriez-vous nous présenter votre raisonnement et vos principales conclusions sur ce point ?

L.J. : Le point de départ ici est de penser l’identité comme quelque chose de construit plutôt que de donné. En d’autres termes, de l’envisager comme un fait résultant de nos actions, et qui est donc fluide et contestable, plutôt qu’un attribut ou qu’une propriété qui dicte nos comportements.

La politique anti-terrorisme joue, je pense, un rôle important dans la construction – et dans la promotion – d’un récit particulier sur l’identité nationale. Elle use d’un discours donnant forme à un « eux » – les « terroristes » – qui, en retour, contribue à définir le « nous ».

Ainsi, les décisions d’interdire ou de proscrire des groupes terroristes sont, par exemple, régulièrement justifiées en référence à la nature lâche, meurtrière et irrationnelle des organisations ciblées. De telles références jouent un rôle important pour justifier leur exclusion du corps politique : comment pourrions-nous tolérer la présence de tels groupes parmi nous ?

En ce sens, l’interdiction de ces organisations contribue aussi à reproduire une compréhension particulière de « soi » – en l’occurrence ici la Grande-Bretagne – comme un espace modéré, tolérant, libéral, démocratique qui ne peut accepter ces groupes lâches, meurtriers et irrationnels et qui doit donc les exclure.

Le paradoxe, bien sûr, est que cette construction de l’identité nationale va de pair avec des restrictions assez importantes sur la liberté d’expression, d’association, etc. autant de libertés qui nous semblent instinctivement définir un tel espace tolérant, libéral et démocratique.

L’interdiction, cependant, n’est pas le seul exemple (bien que, à mon avis, il soit étonnamment sous-étudié). Un processus similaire s’observe dans les politiques de déradicalisation, qui, dans le cas britannique, repose en grande partie sur l’affirmation de « valeurs britanniques » fondamentales ou traditionnelles.

Qui peut définir ces valeurs et comment sont-elles mesurées ? La question est profondément politique mais est rarement reconnue comme telle dans les mesures sécuritaires. Et toute tentative de définition va inévitablement aplatir ou effacer les divergences d’opinions sur la vie et l’histoire britanniques, s’opposant de fait aux conceptions alternatives de la manière dont nous pensons l’identité.

Comprendre les politiques sécuritaires

S.A. : Un autre pan de vos recherches s’intéresse aux impacts des mesures anti-terroristes sur les citoyens dits « ordinaires », sur leur sentiment d’appartenance et leur vie quotidienne. Quels en sont les effets saillants ? Comment touchent-ils différemment et inégalement les différentes populations du pays ?

L.J. : Les politiques anti-terroristes – en fait toutes les politiques de sécurité – ont des implications qui s’étendent à l’ensemble de la vie sociale et politique.

Pensez, par exemple, à la prolifération des caméras de vidéo-surveillance, à l’armement de la police, aux restrictions sur les voyages internationaux, à l’autocensure dans les débats en ligne, etc. Cependant, pour bien comprendre la nature et l’étendue de ces implications, il est impératif de s’intéresser à ceux qui sont soumis à ces pouvoirs. Plutôt que de simplement théoriser nous devrions parler directement aux citoyens. Une telle approche permet d’approfondir et de nuancer notre analyse en nous encourageant à réfléchir aux différentes façons dont les politiques anti-terroristes peuvent affecter la vie quotidienne.

Caméra de surveillance au coin de la place Saint Paul, sur la devanture du cabinet de juriste Sharman’s, Bedford, Royaume-Uni. fotdmike/Flickr, CC BY

Dans les différents travaux que j’ai menés avec le politologue Michael Lister, nous avons essayé d’enquêter directement sur ces questions en demandant à différents publics de parler des politiques anti-terroristes. Nous avons été confrontés à une grande diversité d’expression.

Les personnes les plus favorables aux mesures sécuritaires se sont attardées sur des questions telles que l’importance de la menace terroriste, la nécessité pour les gouvernements de rassurer le public sur leur sécurité et l’existence de garanties judiciaires importantes et fiables (face aux erreurs judiciaires).

Les personnes les plus sceptiques, par contre, ont fait valoir que les politiques anti-terroristes contemporaines créaient un sentiment de peur au sein de la société, excluaient les groupes minoritaires, avaient une efficacité limitée pour nous protéger du terrorisme tout en étant susceptibles de faire l’objet d’usages abusifs. De nombreuses personnes – en particulier issues des groupes minoritaires – ont affirmé que ces pouvoirs avaient limité leur volonté de participer à la vie politique et avaient réduit leur sentiment d’appartenance à une « britannicité », une identité collective britannique.

Il est pour l’instant difficile de généraliser et d’identifier précisément la source des émotions manifestées à partir de ces recherches. Mais elles peuvent cependant offrir une meilleure compréhension de la façon dont différents individus et même différents groupes vivent les mesures sécuritaires ou s’en emparent, y compris dans leurs rapports aux autres. Cela me semble important si nous voulons penser la sécurité et la citoyenneté en tant qu’expériences vécues, ancrées dans le quotidien et non seulement en tant que statuts abstraits.

This article was originally published in English

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