Les scientifiques peuvent se tromper: c’est pourquoi ils doivent être ouverts d’esprit faire preuve de curiosité au cours de leurs recherches. Shutterstock

Les scientifiques aussi peuvent se tromper : voilà pourquoi il vaut mieux être curieux qu’avoir raison

Je suis généticien. J’étudie le lien entre information et biologie – essentiellement ce qui fait d’une mouche une mouche, et d’un être humain, un humain. Ce qui est intéressant, c’est que nous ne sommes pas si différents. Je suis un généticien professionnel depuis le début des années 1990. Je suis assez doué dans le domaine, et mon équipe de recherche a produit de beaux résultats au fil des ans.

Mais l’un des défis de ma profession est d’accepter que beaucoup de choses que nous tenons pour acquises sont en fait fausses. Parfois, on tombe juste à côté de la vérité et on tente de se rapprocher de la bonne réponse. Mais à un certain moment, il est probable que nous soyons complètement à côté de la plaque sur certains aspects.

On ne peut pas savoir quand on se trompe, mais l’important est de garder une ouverture d’esprit et une certaine souplesse pour nous permettre d’apprendre de nos erreurs. Surtout parce que parfois les enjeux sont tellement importants, qu’ils peuvent mettre des vies en cause (j’y reviendrai).

Des tissus infectés

À la fin des années 80, du bétail a commencé à dépérir. Dans les ultimes étapes de ce que les scientifiques ont lentement reconnu comme une maladie, le bétail a commencé à se comporter de façon tellement bizarre que leur condition – l’encéphalopathie bovine spongiforme – a été surnommée « la maladie de la vache folle ». De manière frappante, le cerveau des bovidés atteints était plein de trous (d’où le vocable spongiforme), et ces trous étaient recouverts de plaquettes de protéines agglutinées ; ces protéines existaient déjà dans le cerveau des vaches en bonne santé, mais dans le cas des animaux malades, leur forme n’était pas naturelle.

La plupart des scientifiques ayant travaillé sur la maladie de la vache folle ont émis des hypothèses sur sa cause. (Shutterstock)

Les protéines font partie de chaînes longues, mais elles se plient en formes complexes. Les protéines du cerveau des bovidés étaient mal pliées. Peu après, des gens sont morts de symptômes identiques, et un lien a été établi entre la consommation de viande infectée et le fait de contracter cette maladie. Les chercheurs en ont conclu que la culpabilité en revenait à la consommation de cervelle et de tissu rachidien, seul tissu à présenter les symptômes physiologiques de l’infection.

L’un des obstacles à la compréhension de la maladie de la vache folle était l’intervalle entre l’infection, la maladie et le décès. Nous savions que les maladies se transmettent par des virus et des bactéries, mais aucun chercheur n’avait réussi à isoler celui qui pouvait expliquer cette maladie. De plus, personne ne savait s’il existait d’autres virus et bactéries qui prendraient aussi longtemps à aboutir à la mort. Le consensus scientifique penchait en faveur d’une origine virale, et des carrières et réputations se sont bâties à la recherche de ce virus à évolution lente.

Des protéines mal pliées

C’est vers la fin des années 80 que deux chercheurs britanniques ont suggéré que la clé du problème était ces protéines mal pliées trouvées dans les plaques. Ce postulat a été vite défendu par Stanley Prusiner, un jeune chercheur américain en début de carrière. Le concept était simple : la protéine mal pliée serait à la fois le résultat et la cause de l’infection.

Les plaquettes de protéine mal pliées tuaient les tissus du cerveau et contamineraient le pliage des autres protéines. L’hypothèse défendue par Prusiner était simple, mais elle ne rentrait pas dans le cadre scientifique reconnu sur la façon dont les maladies se propagent.

Pour avoir osé soutenir sa théorie sur une infection à base de protéine, Prusiner a été littéralement et métaphoriquement mis au ban de la conversation. Il a ensuite démontré de manière expérimentale et élégante que les protéines mal pliées, qu’il a nommé des prions, étaient bien la cause de la maladie. C’est pour cette découverte qu’on lui a décerné le prix Nobel de médecine en 1997.

Dessin d’artiste représentant une chaîne de protéines pliées. (Shutterstock)

Nous savons désormais que les prions sont responsables de bien des maladies tant chez les humains que chez d’autres animaux, y compris l’encéphalopathie des cervidés dont la diffusion menace les populations des cerfs et wapitis en Ontario.

Certains croient que de faire trop cuire la viande infectée va la rendre sécuritaire. Mais c’est faux. Et comme les cerfs et wapitis sauvages attrapent aussi des maladies causées par les prions, les chasseurs doivent être vigilants et ne jamais consommer la viande d’animaux qui auraient pu être infectés. En Amérique du Nord, on estime que la viande de près de 15 000 animaux infectés pourrait être consommée chaque année, présentant un énorme risque pour la santé. Le Center for Infectious Disease Research and Policy à l’Université du Minnesota, détient des informations précieuses sur l’encéphalopathie des cervidés sauvages.

L’information nécessaire pour déterminer la transmission de cette maladie se trouve donc dans la forme même de la protéine et non dans le code génétique d’un virus ou d’une bactérie infectieuse. Ce qui m’interpelle tout particulièrement en tant que généticien. Car durant toute ma carrière, j’ai été conditionné à chercher des solutions dans les séquences d’ADN, les prions m’ont fait comprendre que parfois les bonnes réponses se trouvent là où on ne les attend pas.

Le coût du déni

La leçon à retenir, c’est qu’il nous faut à la fois demeurer sceptiques tout en restant curieux. Regarder le monde qui nous entoure avec les yeux grand ouverts. Être prêts à remettre en question nos préjugés. Et ne pas ignorer ce qu’on a sous le nez sous prétexte que ça ne colle pas à notre compréhension du monde.

Les changements climatiques, par exemple, sont bien réels. Et cela illustre mon propos, c’est-à-dire l’importance d’accepter nos erreurs et la nécessité d’y remédier. La communauté médicale n’a pu commencer à contrôler la maladie de la vache folle qu’après avoir accepté le rôle joué par les prions, et ces années de déni ont coûté la vie à un nombre incalculable d’individus.

Agir pour le climat, c’est d’abord reconnaître notre rôle dans son dérèglement. (Shutterstock)

De la même manière, le refus d’accepter l’énormité des changements climatiques et notre responsabilité en la matière, nous conduisent tout droit à une succession d’événements météorologiques catastrophiques, et aux morts concomitantes.

J’ai consacré une bonne partie de ma carrière à modéliser le fonctionnement biologique du monde, mais je sais pertinemment que des éléments de ces modèles sont faux. Je peux presque vous assurer qu’on y trouvera quelque chose d’aussi fondamentalement erroné que dans le cas de ceux qui ont nié le rôle des prions. C’est juste que je ne sais pas où est l’erreur. Pas encore.

Mais l’important, ce n’est pas d’avoir raison. C’est d’être capable de le reconnaître quand on a tort.

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This article was originally published in English