Les sportives iraniennes, miroir d’un pays en crise

L'Iranienne Sahar Ziaeisisakht participe au lancer du javelot féminin des épreuves d'athlétisme des 4èmes Jeux de la solidarité islamique au stade olympique de Bakou le 18 mai 2017. Glyn Kirk/AFP

Le 11 janvier 2020, la première (et unique) médaillée olympique iranienne de taekwondo, Kimia Alizadeh, 21 ans, annonçait sa défection sur le réseau social Instagram. Figure emblématique de la scène sportive féminine dans son pays, elle s’est elle-même décrite comme faisant partie des « millions de femmes opprimées en Iran », rejetant son rôle de « faire-valoir » d’un système « corrompu, hypocrite et humiliant » qui attribue ses médailles à « la victoire du voile obligatoire ».

Ces déclarations interviennent dans un contexte de crise économique et politique sans précédent en République islamique. Mais elles reflètent surtout l’importance du conflit social qui secoue la population iranienne sur l’un des fondements identitaires du régime : le port obligatoire du voile.

L’Iranienne Kimia Alizadeh pose avec sa médaille de bronze sur le podium après l’épreuve de taekwondo féminin dans la catégorie des moins de 57 kg aux Jeux olympiques de Rio 2016, le 18 août 2016, à la Carioca Arena 3, à Rio de Janeiro. Kirill Kudryavtsev/AFP

L’image, à tout prix

Chaque année, l’Iran se vide en moyenne de 125 000 jeunes diplômés des universités. À cette fuite massive des cerveaux, l’une des plus importantes au monde, s’ajoute aujourd’hui celle des meilleurs athlètes. Et, dans la plupart des cas, les défections au sein du milieu sportif de haut niveau semblent liées à l’ingérence des autorités iraniennes dans la carrière de ceux qui font la renommée internationale d’une nation isolée du monde depuis quatre décennies.

En effet, si le sport est indissociable de l’histoire plurimillénaire de la civilisation iranienne, il contribue également de façon notable à la stratégie de soft power de l’actuelle République islamique. Créer des champions – dont les discours, l’image et les exploits symbolisent les idéaux révolutionnaires – est une manière de peser sur la scène internationale. Par leurs médailles, les athlètes rendent ainsi visible un pays qui ambitionne de renforcer son influence en usant de cette diplomatie douce.

À cet égard, si les sportifs masculins paraissent davantage soumis à des contraintes d’ordre géopolitique – comme ce fut le cas, entre autres, du judoka Saïd Mollaei, champion du monde 2018, qui lors des Mondiaux de Tokyo en septembre dernier, s’est vu ordonner par les autorités iraniennes de perdre sa demi-finale pour éviter d’affronter l’Israélien Sagi Muki –, leurs congénères féminines sont inévitablement inféodées à des exigences vestimentaires. La plus controversée est celle du voile islamique, le hijab.

Entre émancipation et propagande

En janvier de cette année, la grand-maître d’échecs et championne d’Asie, Mitra Hejazipour, 26 ans, a été définitivement exclue de l’équipe nationale iranienne après avoir participé, sans voile, aux derniers championnats du monde d’échecs à Moscou. Depuis la France où elle s’est installée pour poursuivre sa carrière, elle a justifié sa décision par le refus de continuer de participer à « ce jeu de promotion du hijab », décrivant l’absence du choix de porter ou non le voile comme une « privation des droits fondamentaux d’une femme ».

Mitra Hejazipour pendant une partie disputée à Téhéran le 10 octobre 2016. Atta Kenare/AFP

Cette énième prise de position contre l’obligation du port du voile illustre l’existence d’un débat qui, en plus de susciter les passions intellectuelles depuis près de deux siècles, semble de plus en plus décomplexé au sein de la société iranienne contemporaine. Mais la femme se trouve au centre du projet révolutionnaire iranien. Et le voile obligatoire incarne l’institutionnalisation de son corps, de son image et de son rôle au sein de la société. Le hijab demeure donc une « ligne rouge » à caractère identitaire : la moindre réforme sur cet enjeu politique remettrait en cause l’existence même du régime islamique.

Les événements sportifs internationaux étant souvent instrumentalisés par les États pour régler leurs contentieux, notamment à coups de publicité négative destinée aux opinions publiques, les athlètes iraniennes peuvent être perçues comme les emblèmes passifs et assujettis d’un modèle politique décrié par bon nombre de chancelleries occidentales.

Une telle lecture aurait toutefois tendance à les exclure de la scène sportive internationale, et à leur attribuer un rôle de victimes que la réalité du terrain nuance considérablement.

À titre d’exemple, aux Jeux olympiques de Londres en 2012, lorsque la Fédération internationale de football (FIFA) s’empare, après quelques tergiversations, de la question du voile et disqualifie l’équipe féminine iranienne (une décision sur laquelle elle reviendra plus tard), l’humiliation n’est pas que politique. Elle est d’abord vécue personnellement par les principales intéressées.

Si l’on se place du point de vue des sportives et du contexte dans lequel elles se professionnalisent, force est de leur concéder une indéniable capacité d’action. Laquelle se traduit notamment par une détermination mise à rude épreuve étant donné les conditions d’entraînement et les diverses contraintes bureaucratiques, idéologiques, matérielles ou encore vestimentaires qu’il leur est indispensable d’affronter pour assouvir leur passion et assurer leur présence dans la discipline de leur choix.

Sport et contestation sociale

En dépit des obstacles et des pressions politiques, le sport est un vecteur d’émancipation incontestable pour les Iraniennes. Comme l’ont démontré certaines études sociologiques ainsi que des entretiens menés par nos soins auprès des différents acteurs de terrain, la présence des femmes dans des espaces sportifs acquis aux hommes, y compris parfois en tant que simples spectatrices, représente une victoire sociale hautement symbolique.

Des femmes iraniennes le 10 octobre 2019 au stade Azadi à Téhéran lors du match de qualification pour la Coupe du monde de football 2022 opposant l’équipe masculine iranienne au Cambodge. Atta Kenare/AFP

Le sport a aussi cette particularité d’être un outil inépuisable de contestation populaire. Et c’est ce qui explique la relation ambiguë qu’entretient la classe dirigeante à l’égard du sport féminin en Iran. En témoigne le cas particulier du football, une discipline d’origine occidentale et consacrée la plus populaire du pays depuis la fin des années 1960.

Si le développement de la pratique du football sur gazon par les femmes nécessita patience et compromis, leur présence dans les stades reste au cœur d’un conflit politique irrésolu depuis plus de quarante ans. Face à l’insistance de la population féminine sur la levée de cette interdiction, les élites religieuses au pouvoir continuent d’invoquer l’argument de la ségrégation sexuelle dans l’espace public. Cédant aux pressions récurrentes de la FIFA, les autorités ont finalement permis à 4 000 Iraniennes d’assister, en octobre dernier, au premier match de qualification pour le Mondial 2022 au stade Azadi à Téhéran.

Mais cette mesure s’est révélée ponctuelle et rien ne présage actuellement d’un changement de position officielle de la part du régime. Le stade de football est un lieu privilégié de ferveur populaire. Un exutoire où s’expriment les frustrations, les revendications et les transgressions d’une foule d’anonymes. Et qui ne peut, dès lors, échapper au contrôle d’un système politique en pleine crise de légitimité…

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