Les violences sexuelles, arme de guerre depuis plus de 20 ans dans l’est du Congo

Depuis vingt ans, Denis Mukwege vient en aide aux femmes victimes de violences sexuelles au Congo. Emmanuel Dunand/AFP

Ce mercredi est sorti sur les écrans français le film de Thierry Michel L’homme qui répare les femmes. Il est consacré au combat que mène le docteur Denis Mukwege depuis le début de la première guerre du Congo (ex-Zaïre), en 1996, dans la province du Kivu à l’est du pays, pour soigner les femmes victimes de viols et autres formes d’abus sexuels.

Ce film, déjà largement diffusé et commenté dans de nombreux pays depuis le printemps 2015, dénonce avec force les violences sexuelles comme arme de guerre, une dimension fréquemment occultée des conflits. Il illustre aussi dans le cas d’une guerre apparemment interminable les efforts déployés par les victimes rescapées pour se reconstruire, s’organiser pour résister aux agresseurs et les dénoncer. À entendre les témoignages et voir les actions de ces femmes courageuses, les avancées sont impressionnantes sur le plan de la mobilisation et de la prise de conscience collective de cette dramatique oppression. Pourtant, vingt ans après, le constat demeure : personne n’est en mesure de protéger les victimes et de mettre fin aux exactions.

Guerre larvée dans la guerre

Pour comprendre cette situation, quelques rappels s’imposent. En 1994, l’insécurité et les agressions se sont généralisées dans les provinces frontalières de l’est du Zaïre (actuelle République démocratique du Congo, RDC) suite à l’arrivée massive de centaines de milliers de réfugiés hutus rwandais et des forces militaires et miliciennes défaites qui les accompagnent dans l’exil. En 1996, l’intervention militaire de l’Armée patriotique rwandaise détruit les camps où ils sont installés et pourchasse les réfugiés qui s’enfuient à l’intérieur du pays.

En liaison avec des groupes d’opposants congolais, cette marche conjointe se poursuit jusqu’à Kinshasa et fait tomber le régime du président Mobutu. L’armée rwandaise occupe alors de facto l’est du Congo et se heurte rapidement à l’hostilité des populations du Kivu. En août 1998, alors que ses hauts gradés sont évincés des postes de commandement qu’ils occupent à Kinshasa, le Rwanda déclenche la « seconde guerre de libération du Congo ».

Au début de l’année 1999, une ligne de front est à peu près stabilisée et la partition du pays consommée. Les stratèges militaires rwandais, ougandais, et accessoirement burundais ont pour l’essentiel, atteint leur objectif. Alors que les états-majors se recentrent sur la « mise en valeur » en entretenant une guerre larvée dans la guerre pour améliorer ou défendre la répartition de leurs propres zones d’influence militaire et de prédation économique, les appareils militaires se familiarisent avec les nouvelles tâches liées à l’administration et à l’exploitation des provinces conquises.

Chacun à sa manière et selon ses priorités : en cogestion (Rwanda) ou en sous-traitance (Burundi, Ouganda). Ainsi, parmi d’autres déclarations, le 19 décembre 2001, le Conseil de sécurité note avec inquiétude que « le pillage des ressources naturelles et autres formes de richesses de la République démocratique du Congo se poursuit sans relâche ». Il condamne alors « énergiquement ces activités qui prolongent le conflit dans le pays, entravent le développement économique de la RDC et exacerbent les souffrances de sa population ».

Soumission des populations

Dans ce contexte, le conflit change de nature et devient total, car il reste à gagner une autre guerre, largement sous-estimée, celle de la soumission des populations à des forces d’occupation se projetant dans le long terme. La guerre de conquête se double alors d’une guerre civile ou plutôt de guerres civiles. En effet, dans leur quête d’alliés nationaux, les armées d’occupation sollicitent tous les supplétifs possibles et exacerbent au sein des populations tous les clivages et oppositions potentiels afin d’affaiblir les différentes formes de résistance auxquelles elles sont confrontées.

Dans les provinces du Kivu, elles disposent d’un large champ d’application pour mener à bien ce travail de division en raison de la multiplicité des appartenances communautaires et tribales, des groupes ethniques et aires culturelles (Bashi, Bahavu, Bavira, Bafuliru, Bahunde, Banyindu, Batembo, Banyanga…), des tensions entre pasteurs et agriculteurs (Hema, Lendu…), des rivalités entre organisations professionnelles (commerçants, industriels, avocats…) et associations diverses.

Un soldat de la force de l’ONU à Beni, dans le nord-est du Congo, en mars 2014. UN Photo/Sylvain Liechti/Flickr, CC BY-NC-ND

Une situation qui perdure jusqu’en octobre 2013 où le principal mouvement de rébellion soutenu par les autorités rwandaises est, pour l’essentiel, défait militairement par les brigades d’intervention de la mission des Nations unies en RDC et permet aux forces armées congolaises de restaurer l’intégrité territoriale dans les provinces orientales du pays. Pour autant, au-delà des pôles urbains et des principaux axes de communication, le contrôle effectif du terrain continue de leur échapper au profit de différentes forces armées, milices ou groupes divers qui assurent l’exploitation des territoires et des populations.

Pérennisation d’un état de non-droit

En fait, ce conflit de vingt ans oppose des forces guerrières toujours renouvelées. Les populations ne sont plus uniquement soumises aux violences et exactions importées de groupes armés étrangers ou à celles commises par les innombrables mouvements armés qui s’affrontent pour le contrôle des terres, des richesses et des populations.

Tous ceux qui portent « des armes » et/ou « des uniformes » – y compris bien des militaires et policiers congolais – figurent parmi les prédateurs mis en cause dans les témoignages des femmes. Mais c’est aussi le cas de « tous les hommes » qui, dans le climat d’impunité et de violence ambiant, abusent individuellement ou collectivement des pouvoirs et de l’autorité qu’ils détiennent vis-à-vis des populations, et plus particulièrement les femmes, pour s’approprier par la force les proies et biens qu’ils convoitent. Il ne s’agit plus là d’une « guerre », mais de la pérennisation d’un état de non-droit.

Ainsi, comme dans de nombreux pays engagés dans des processus de reconstruction post-conflit, les violences sexuelles perdurent voire augmentent. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, la déstabilisation qui y prévaut place l’est du Congo parmi les régions en conflit où les violences sexuelles connaissent la plus forte ampleur enregistrée.

Dans ce contexte, on ne peut que s’étonner que la RDC qui a été le terrain d’exercice de la première grande guerre africaine à l’origine d’un nombre de victimes parmi les plus élevés depuis la Seconde Guerre mondiale n’a jamais mis en place de tribunal spécial. Ces tribunaux, en ex-Yougoslavie, en Sierra Leone et au Rwanda, avaient au moins pris des décisions symboliques fortes en qualifiant les violences sexuelles de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide.