L’escalade de la haine chez Nétanyahou marque un tournant médiatique

Des spécialistes de la communication agressive à l'emprise médiatique, Netanyahou emboite le pas à son ami Donald Trump. Jérusalem, 16 septembre 2019. Ahmad Gharabli/AFP

Si Benyamin Nétanyahou n’a pas gagné les élections (sans non plus essuyer de défaite retentissante), il a dominé la campagne, qu’il s’agisse des réseaux sociaux ou des médias classiques.

« Bibi » a non seulement imposé ses choix favoris de communication, mais surtout un langage violent, agressif, indifférent à tout ce qui n’est pas son propre pouvoir, cultivant le mensonge avec une parfaite désinvolture. Trump ? Oui, mais en plus méthodique, et sans le secours de Cambridge Analytica. Cette société s’était retrouvée en 2018 au cœur d’un scandale mondial pour avoir organisé l’« aspiration » des données personnelles de plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs de Facebook afin de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016.

Des cibles historiques

Nétanyahou, à l’instar de Trump, a ses cibles, et ces dernières ont peu changé au cours des dernières années.

Ce sont avant tout les « médias de gauche », c’est-à-dire tous ceux qui ne le soutiennent pas. Il y a vingt ans déjà, devant une foule de ses partisans, il fait reprendre : « Hem Me-fach-dim », « ils ont peur » :

Montage de Nétanyahou, qui harangue ses supporters.

Ils ont peur, nos ennemis, au premier chef, les médias hostiles. Depuis, Nétanyahou les attaque constamment, et, surtout en période électorale. Il leur adjoint deux autres cibles : la gauche et les arabes. Ces ennemis intérieurs sont montrés comme prêts à tout céder aux Palestiniens, complices voire aussi dangereux que ses ennemis extérieurs : le Hamas, le Hezbollah, l’Iran.

Au jour des élections de mars 2015, Nétanyahou joue la peur, contre la minorité arabe du pays, pour mobiliser ses partisans : « Les Arabes se rendent en masse aux bureaux de vote, les associations de gauche leur affrètent des autobus ».

Ce répertoire s’est à peine enrichi. Depuis 2010, Nétanyahou a ajouté une autre cible, les quelques 35 000 réfugiés érythréens et soudanais, qu’il promet d’expulser, à intervalles réguliers. Ce thème est revenu ainsi dans la campagne récente, au 1er septembre, où il annonce un accord avec le premier ministre éthiopien en visite en Israël, accord dont on peut mettre en doute l’existence même.

Nétanyahou se présente comme celui qui en érigeant une barrière à la frontière égyptienne, a empêché un déferlement – tout imaginaire – de réfugiés africain. Depuis leur arrivée il y a une bonne dizaine d’années, cette population misérable est régulièrement pointée du doigt, en même temps que l’économie israélienne, hôtellerie, commerces, exploitent cette main-d’œuvre très bon marché. En 2012, l’actuelle ministre de la Culture, Miri Regev les traita de « cancer » dans un meeting haineux.

Les dossiers « médias » de Nétanyahou

Mais, depuis 2015 en particulier, la communication politique du premier ministre sortant a évolué. Il est sur la défensive, notamment en raison de trois dossiers dont deux portent sur des tentatives d’influer sur les médias, et qui pourraient permettre son inculpation.

Dossier 4000 (jugé le plus grave) : de 2015 à 2017, alors que le premier ministre s’est aussi arrogé le portefeuille des communications, il demande à son directeur des communications, Shlomo Filber (devenu depuis témoin contre son ex-patron) d’accorder des privilèges au groupe Bezeq, propriétaire du populaire site d’informations Walla, dont la complaisance envers Bibi s’accroît nettement.

Dossier 1000 : Nétanyahou aurait reçu de nombreux cadeaux de millionnaires (ce qu’il ne nie pas) en échange de faveurs politiques.

Dossier 2000, Nétanyahou contacte le baron de presse et patron du quotidien Yediot Aharonot, Arnon (Noni) Mozes pour négocier une couverture favorable, en échange, Bibi rendrait la vie plus difficile au gratuit Israel Hayom, jusqu’alors porte-parole officieux du premier ministre, financé à perte par son ami, le roi du casino Sheldon Adelson.

Or, depuis quelques années, tout média qui couvre ces trois dossiers de près (ou même de loin), fait l’objet de la colère du premier ministre, qui par ailleurs dispose désormais de ses propres médias.

Des canaux d’informations particuliers

En exploitant les réseaux sociaux, Bibi a en effet trouvé des médias à sa mesure. Pionnier parmi ses concurrents sur ces plates-formes, Nétanyahou a bâti un véritable empire numérique. Il s’agit moins de ses comptes officiels (cinq comptes Twitter et Facebook, une chaîne YouTube, une page Instagram), que personnels, ceux dont le financement n’apparaît pas dans les finances bureau du premier ministre. Sa page Facebook annonce près de 2,5 millions d’abonnés. Beaucoup, il est vrai, sont à l’étranger, mais le jeu des chiffres fait partie de la propagande.

Cette communication est notamment animée par deux jeunes conseillers de moins de 30 ans Topaz Luk et Yonathan Orich.

Compte Twitter de Topaz Luk, jeune recrue de l’équipe de communication de Nétanyahou. Twitter

Tous deux ont fait leurs armes au sein du bureau du porte-parole de l’armée et sont apparus il y a moins de cinq ans dans l’entourage du premier ministre, comme le rapporte le journal centriste Yediot.

En marge des employés officiels, ils entretiennent avec le premier ministre une relation étroite (groupe WhatsApp très actif, week-ends dans la villa Nétanyahou à Césarée).

Ce sont eux, notamment, qui décident de la répartition entre ce qui émane directement de Nétanyahou et ce qui doit passer par d’autres voies (« en pirate », selon leur expression. Le fils de Nétanyahou, Yaïr, peut être utilisé pour faire passer les messages les plus provocants, ce qui permet de « regretter » du bout des lèvres. Il apparaît ainsi régulièrement dans la presse après avoir hurlé contre des conseillers de son père ou insulté certains sur Twitter.

Benyamin Nétanyahou et son trublion de fils, Yair, en mars 2015, lors d’une visite au Mur des Lamentations, à Jérusalem, peu après la victoire du Likoud, assurant un troisième terme à « Bibi ». Thomas Coex/AFP

La diffusion des messages de mobilisation est ciblée par le recours aux données, collectées sur les réseaux sociaux, comme l’a raconté Tehilla Shwartz Altshuler, de l’Institut israélien pour la Démocratie.

Le jour des élections, il était prévu que les représentants du Likoud dans les bureaux de vote utilisent cette base de données pour encourager les indécis ou partisans qu’ils n’auraient pas vu apparaître (et décourager les opposants). Révélée par une partie de la presse, cette manipulation est déjouée.

Un mode de communication original

Analysée par le site de surveillance des médias the7eye.org.il, lancé par des journalistes critiques tant de la commercialisation des médias que des interventions politiques, cette communication est originale. À l’inverse de ses concurrents, Nétanyahou relaie systématiquement d’autres médias, les « siens », bien sûr.

Au premier chef, Israel Hayom, par exemple, omniprésent sur sa page Facebook, durant toute l’élection, malgré le froid relatif entre « Bibi » et son ami « Sheldon » notamment à cause du dossier 4000.

Le premier ministre et son épouse Sarah y demeurent à la Une et celle-ci décroche au besoin son téléphone si ses participations à la moindre inauguration d’hôpital et embrassade d’enfants ont été ignorées. Channel 20, une chaîne de droite née en 2014 accueille elle aussi à bras ouverts la famille Nétanyahou.

La chaîne Channel 20 invite régulièrement des experts et intervenants très à droite de l’échiquier politique.

Une agressivité croissante accapare les espaces médiatiques

Par ailleurs, Nétanyahou et ses équipes, à la manière Trump, s’en prennent aux médias « ennemis » qualifiés de fake news : le quotidien Haaretz bien sûr, mais aussi les journaux des grandes chaînes de télévision privées (Canal 12 et 13), et la télévision publique (Kan).

Dans les campagnes de 2019, les attaques sont devenues de plus en plus personnelles. Guy Peleg, le commentateur politique de la chaîne 12, cible favorite de Nétanyahou, a été contraint de prendre un garde du corps.

En effet, juste après le 1er septembre, le premier ministre s’est déchaîné suite à la diffusion d’un reportage montrant ses liens avec les médias. La société Keshet, propriétaire de la chaîne, est alors accusée de « terrorisme » et Peleg de nuire sciemment à Nétanyahou.

Vidéo de Reporters Sans Frontières, mise en ligne le 10 septembre 2019.

Comme l’a souligné l’organisation Reporters sans frontières, les invectives du premier ministre et de son parti ont entraîné un flot de réactions violentes l’égard du journaliste. Il n’est pas le seul : quatre autres confrères sont aussi les cibles favorites des Nétanyahou, père et fils, qui leur décernent régulièrement le prix du « fake news de la semaine » via Facebook.

Un jeu d’alliances et d’interdépendances

Pour autant, Bibi et ces médias honnis ont besoin l’un de l’autre. Le premier ministre offre une « matière » journalistique riche et constamment renouvelée et se montre parfois chez ces médias qu’il invite ses électeurs à boycotter. Ces derniers ont ainsi pu le découvrir le 14 septembre face à Rina Matzliach, animatrice de « Face à la Presse » sur Canal12 (une autre de ses cibles). Dans une spectaculaire interview il profite de cette plate-forme pour esquiver toute question gênante et transforme l’entretien en allocution destinée à mobiliser ses électeurs.

Car Nétanyahou combine nouveaux et anciens médias, dont il a un besoin crucial pour atteindre les électeurs les plus âgés. Il réussit à faire la Une, parfois sans le vouloir, souvent en imposant son agenda, y compris avec des pseudo-nouvelles.

À partir de l’attaque de début septembre, cet activisme médiatico-politique est devenu frénétique : dénonciation de fraudes (imaginaires) dans la campagne précédente, « revélation » d’un nouveau site nucléaire en Iran (la presse est dans l’ensemble sceptique, mais bien obligé de faire les titres). Le 10 septembre, sa page Facebook diffuse : « Israël ne peut avoir un gouvernement de gauche s’appuyant sur les Arabes qui veulent tous nous détruire… Les Arabes veulent nous annihiler, tous, hommes, femmes et enfants, et laisser faire un Iran nucléaire qui nous tuera ».

Selon Tehilla Shwartz Altshuler (cité plus haut), le message de haine atteint au moins 150 000 personnes via Messenger annoncé sur le site, avant que Facebook ne soit contraint de suspendre la messagerie du premier ministre.

Si Facebook a été tout de suite vilipendé par Nétanyahou comme étant à la solde des médias de gauche, son bureau de communication a en revanche minimisé ses propres paroles en les qualifiant de « maladresses ».

Des conseillers en marketing redoutables

Gestion autoritaire et abusive de la communication et des médias ? La tentation est grande de réduire la campagne de Nétanyahou à une question de personne. Mais cette polarisation du discours politique, le déchaînement de la parole raciste et les appels indirects à la violence, l’usage systématique des réseaux sociaux, le recours aux data pour cibler rappellent d’autres campagnes : américaines, brésiliennes, indiennes ou encore britanniques, dans le cadre du Brexit.

Comme l’a souligné dans une interview Shouki Tausig, rédacteur en chef du site 7theye.org.il, Nétanyahou et ses homologues internationaux ont souvent eu les mêmes conseillers. On pense ainsi à Georges Birnbaum dont les autres clients sont Viktor Orbán, ou l’ultraconservateur américain Ben Carson.

George Birbaum défend une offensive israélienne sur Gaza en 2014 sur CNN.

Le nom d’Aron Shaviv circule également. Cet homme proche de nombreux leaders de droite en Europe centrale, proclame sur le site de sa société avoir influé sur les résultats des élections dans 14 pays, dont la Serbie, la Slovaquie, la Moldavie ou le Monténégro.

Cette nouvelle stratégie de communication numérique, polarisée, violente, ne se diffuse donc pas au hasard. Si on veut la contrer, elle réclamera une mobilisation et une stratégie internationales.