L’espace liquide de la Chapelle

Les refugies dans un camp de fortune du jardin d'Eole, à Paris en mai. Mathieu Alexandre/ Afp

« Pas de murs » : c’était le mot d’ordre de l’association qui a longtemps lutté pour la création de ce qui est devenu le Jardin d’Eole, bâti sur l’ensemble du site ferroviaire en friche dans le nord-est parisien, après des années d’âpres tiraillements. La création de ce jardin, et des autres sites autour – le Centquatre, la Halle Pajol – représente une victoire indéniable dans ce quartier de loin plus dense et moins pourvu d’espaces verts et d’infrastructure culturelle que la moyenne parisienne.

Pas de murs, donc, et le moins possible de clôtures. On voulait un espace disponible, sans fonctionnalités précises : un espace protéiforme, liquide. Et on l’aura eu, cette liquidité attirant inéluctablement une autre – celle de plus en plus ample, de plus en plus forte, de l’influx de jeunes gens fuyant des guerres et des régimes dévastateurs à l’est et au sud de l’Europe.

Quelques années seulement après les ouvertures des sites à coup de fières inaugurations, les voilà en voie de virer de nouveau vers des zones de non-droit. De la potentialité des espaces communs, articulée dans leur conception à des pratiques urbaines contemporaines caractérisées par un rapport décontracté à la culture, à la consommation, à la diversité des usagers, heureux de se frotter à la mixité de la ville mondiale, on se retrouve à patauger dans des non-lieux sans nom.

Un camp sous la pluie

L’espace était liquide en ce début de juin derrière le boulevard de la Chapelle. Glissant, et humide. Tout Paris stagne sous des cieux taciturnes, mais l’air est autrement irrespirable dans les alentours du Jardin d’Eole, grillagé pendant plusieurs semaines ce printemps, comme il l’a été à plusieurs reprises à cause des installations de campements de demandeurs d’asile dans les rues et sur les esplanades à proximité.

Plus de mille personnes se sont retrouvées ici, au bout des quatre semaines pendant lesquelles le campement s’est constitué, d’abord à compte-gouttes, puis un flot continu, jusqu’à ce que ça déborde, et que les rues et les gens – tout le monde, réfugiés aussi bien que riverains – se découvrent devant un désastre. Vêtements et couvertures souillés, repas abandonnés, chaussures, tentes déchirées, matelas trempés, cartons et bâches. Pendant que le fleuve montait, ici une autre forme d’urgence grossissait qui n’avait rien des aléas du temps.

L’installation des campements dans ce coin de la ville coincé entre les rails de la Gare du Nord et le Canal de l’Ourcq, n’est pas nouvelle. Il y a eu les tentes le long du quai des Jemmapes pendant des années, puis le premier grand campement sous le métro La Chapelle, qui a engendré celui sur le même site près du Jardin, qui s’est refixé après plusieurs tergiversations sur la nouvelle esplanade Nathalie Sarraute l’été 2015. On compte plus de vingt épisodes de ce genre. Autant admettre que le problème est pérenne, et le regarder en face.

Une question pérenne

L’annonce par Anne Hidalgo de la création inédite d’un camp humanitaire à Paris va dans ce sens, mais ce n’est pas l’installation de cabanes préfabriquées qui va résorber le défi de notre actualité liquide. Car toute forme sociale est prise et compromise dans l’accélération de sa transformation. Les restes d’un urbanisme déshérité tels les terre-pleins disgracieux sous le métro aérien comme les réussites emblématiques de la ville polyvalente du vingt-et-unième siècle. Pour le sociologue polonais Zygmunt Bauman, qui a fait de la liquidité le concept clé de son analyse du capitalisme avancé, l’enjeu pour nous consiste à trouver comment dans cette dissolution permanente, la construction de la civilité reste possible.

Dans ces quartiers, c’est l’effort d’un grand réseau de riverains mobilisés dans le vide créé par la démission à répétition des pouvoirs publics. Le refus des murs reste le mot d’ordre, et s’y ajoute la détermination de plus en plus audible de lutter contre le pourrissement de l’espace public. Mais ça glisse, ça se délite, et si le dernier campement vient d’être évacué, personne ne peut se permettre l’illusion qu’il sera définitivement le dernier. _La forme d’une ville/Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel_.

Or de plus en plus c’est la ville informe et informelle qu’il faut penser, et d’autant plus que celle-ci va de pair avec une nouvelle informalité de rapports. Informalité de langue par-dessus tout, mais aussi dans la construction de cette civilité dont parle Bauman. Ça ne va pas sans un certain bricolage. On peut regarder pousser ces camps avec la mélancolie d’un mortel. Il y a de quoi. Et on peut les aborder à la lumière de notre commune mortalité. Mais il faut accepter de quitter sa rive.