L’humain augmenté et son symptôme

Le « Titan Arm », un exosquelette conçu par une équipe de l’université de Pennsylvanie pour démultiplier la force de traction des bras. Titan Arm

Cet article est publié dans le cadre de la première édition du Festival des idées, un événement organisé du 15 au 19 novembre 2016 par USPC et dont The Conversation France est partenaire. L’auteure participera au débat « La machine peut-elle nous rendre éternel ? », qui se déroulera le vendredi 18 novembre à partir de 14h00 à l’Université Paris Diderot et sera animé par The Conversation. Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.


Aujourd’hui plus que jamais, la médecine fait appel à la technologie, aux objets de synthèse et techniques prothétiques, externes et internes. Il est désormais possible de remplacer une jambe ou un bras manquant, une articulation de genou ou de la hanche, voire même de changer un organe aussi vital que le cœur.

Ces techniques prothétiques peuvent aussi être utilisées dans le domaine sensoriel en « ressuscitant » la vue, et l’ouïe. Le cerveau est également concerné par ces prouesses techniques, au moyen d’« implants » insérés au plus profond de l’organe pour agir, par exemple, sur les symptômes parkinsoniens.

Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises concernant le progrès technologique puisque le séquençage du génome ou encore la robotisation allant jusqu’aux nanorobots et introduits dans les recoins les plus inimaginables de notre corps, sont actuellement possibles.

Des nanorobots utilisés dans les thérapies contre le cancer (TV5 Monde, 2016).

L’inévitable symbiose humain-machine

Cette technologisation va de pair avec une prétention de mutation anthropologique, souhaitée par le mouvement « transhumaniste ». Mouvement idéologique qui annonce l’avènement d’une ère prétendant à terme « rectifier » la réalité humaine. Cela n’a pas échappé à l’ensemble des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui investissent des millions pour « améliorer » le corps humain.

Même s’il ne s’agit pas de méconnaître le gain de techniques permettant aux sujets d’avoir accès à des traitements avant inimaginables, force est de constater que ces nouvelles techniques nous engagent en même temps dans une « dépendance technologisée ». Ce qui se vérifie cliniquement, puisque avec les avancées technologiques nous observons l’apparition croissante de nouveaux symptômes. Cet état « hybride » entraîne le sujet dans un corps à corps avec la technique et provoque des expériences corporelles, fantasmatiques et sexuelles nouvelles dont nous ne connaissons pas tous les effets.

La symbiose humain-machine est devenue incontournable, alliée à une intégration de plus en plus prégnante de la technologie dans notre vie quotidienne. Cela n’est pas inintéressant pour la psychanalyse, bien au contraire, puisque ces expériences innovantes, inscrites dans ce nouveau « idéal néo-prométhéen », font resurgir de nombreuses questions.

Le transhumanisme vu par le magazine BITS (Arte Creative, 2015).

Notre impuissance fondatrice

On rencontre ainsi l’énoncé de Freud qui, dès 1929, dans son texte Malaise dans la culture ajoute que dans le futur, l’homme, à travers ses connaissances scientifiques et ses performances technologiques deviendra « une sorte de dieu prothétique ».

Cependant, se dépêche de rajouter le père de la psychanalyse, comme les prothèses ne feront jamais corps avec le sujet elles « lui donnent à l’occasion encore beaucoup de mal ». Autrement dit, passé le temps de l’illusion vient le temps de la rencontre avec le malaise anthropologique fondamental qui tient à l’humain tout autant qu’il lui appartient.

Autrement dit, les transformations, ces augmentations proposées par la technique actuelle sont en définitive en lien avec le sentiment d’impuissance originelle chez le nourrisson et son expérience du manque localisé, au cours de l’instauration de sa sexualité dans certaines parties de son corps.

Selon la psychanalyse, c’est à partir de cette détresse originelle et de la dépendance à l’autre que le sujet fonde sa position subjective et même si elle est, de manière illusoire, recouverte par la mise en place de ce que nous appelons « narcissisme », elle reste toujours présente.

Le corps maternel, cette première prothèse

En définitive, la démarche de vouloir augmenter son corps, cette disposition prométhéenne de l’humain a toujours existé, et nous pouvons dire que la première prothèse pour l’homme est le corps maternel. C’est toujours ce même et éternel désir de réparation et d’augmentation de soi qui amène le sujet à vouloir croire qu’il serait possible de compléter ces lieux du corps identifiés comme le lieu du malaise.

C’est d’ailleurs dans cette atmosphère narcissique que gravitent les promesses technologiques et auxquelles nous nous attachons comme dans un état d’ivresse. C’est à partir de là, selon moi, que s’organise une politique technique qui, en s’appuyant sur l’effet du manque, promet à chacun de traiter ce sentiment d’impuissance fondatrice. D’ailleurs, les discours et les pratiques transhumanistes, se fondent sur le désir ou l’illusion de nous guérir ou de nous débarrasser d’un corps défaillant, c’est-à-dire castré, et soumis à des contraintes (maladie, vieillissement, mort).

Conférence de Laurent Alexandre, l’auteur de «La Mort de la mort» (TEDx Talks, 2012).

Ce n’est pas simplement une lutte contre la finitude et les limites de l’humain, mais aussi tout simplement une lutte contre la mort, évidemment à mettre en liaison avec la petite mort de la jouissance orgasmique. Mais le ver est dans le fruit. C’est justement la rencontre avec l’autre, avec l’altérité, avec l’épreuve de la castration qui participent à la constitution de l’humain.

En conclusion, le malaise, ce symptôme chronique et incurable, revient tout le temps, car le sexuel fait toujours symptôme, quelle que soit son époque. L’humain augmenté et son correspondant l’humain prothétique seront-ils son nouveau visage ?

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