« L’identité n’existe que dans la mesure où elle est un problème »

Une crise d’identité advient lorsque se produit une distorsion entre les trois « moments » de soi-même : le moment de l’autoperception ; le moment de la présentation ; et le moment de la désignation. Ce que n'est pas l'identité

« L’identité ». Le tout dernier ouvrage de Nathalie Heinich revient sur ce terme, aux connotations si nombreuses qu’elles en deviennent souvent illisibles. La sociologue (dé)construit ainsi, pas à pas, les questions que soulève ce mot. The Conversation France publie ici un extrait, issu de la postface de l’ouvrage L’identité à l’épreuve de la judéité, titre éponyme d’un article plus ancien, engageant de façon très personnelle la chercheuse dans sa « quête ».


Lorsque j’ai commencé à faire de la sociologie, à la fin des années 1970, la notion d’« identité » était à peu près inconnue dans ma discipline. J’ai mis longtemps à en comprendre l’intérêt et le sens, à mesure que je la voyais s’installer dans le discours ambiant. J’ai mis longtemps aussi à comprendre les raisons personnelles qui m’ont amenée à l’utiliser, puis à tenter de la théoriser. Car tout chercheur, lorsqu’un thème lui tient à cœur, y met probablement une part de lui- même, de sa propre histoire.

Il m’a donc fallu longtemps pour comprendre que mon intérêt pour l’identité ne venait pas seulement du fait que j’avais collaboré, au milieu des années 1980, aux travaux du regretté Michael Pollak sur les crises d’identité en situation concentrationnaire (lui qui, issu d’une bonne famille catholique autrichienne, avait découvert adolescent, grâce à Nuit et brouillard, l’existence de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah, et en avait conservé à vif le traumatisme – intensifié peut-être par un sentiment de complicité avec les stigmatisés, qu’il était lui-même en tant qu’homosexuel).

Extraits de Nuit et brouillard, Alain Resnais, 1956.

Un fil rouge de mon travail

Ce n’était pas non plus seulement du fait que mon père, ayant voulu à quarante ans vendre sa chemiserie pour devenir écrivain, avait vécu plusieurs années sans identité professionnelle avouable, pour ma plus grande inquiétude (d’où, sans doute, la question liminaire que je poserais, vingt-cinq ans plus tard, aux écrivains que j’interrogerais dans le cadre d’une enquête : « Quand on vous demande ce que vous faites dans la vie, qu’est-ce que vous répondez ? »).

Ce n’était pas non plus seulement en raison du goût de ma mère pour l’art, qui avait motivé, dès ma thèse, mon intérêt pour le statut d’artiste et les conditions auxquelles on peut se dire et être dit « artiste ». Et ce n’était pas non plus seulement, encore, parce que, analysant au début des années 1990 les structures de l’identité féminine, je fus amenée à comprendre en quoi ma vie de « femme non liée » rompait radicalement avec celles de ma mère et de ma grand-mère qui, comme tant de femmes depuis des siècles, étaient passées de l’état de « fille » à celui de « première », puis de « tierce », en tâchant soigneusement d’éviter la case infamante de la « seconde ».

Non : si la question de l’identité est devenue un fil rouge de mon travail, c’est d’abord parce qu’elle était pour moi non seulement une question théorique, mais un problème pratique. Car l’identité – et cette découverte, elle non plus, n’a rien eu d’immédiat – n’existe, ou du moins n’est perceptible, que dans la mesure où elle est un problème : l’identité fait partie de ces thèmes qui ne font sens que négativement, par le manque. Et plus encore que des problèmes, latents, d’identité, ce sont les crises d’identité qui en révèlent l’existence, et la nature : ces crises qui accompagnent les situations extrêmes, l’épreuve des limites, les moments de basculement entre deux statuts.

La subtilité des jeux identitaires

De quoi donc est faite une crise d’identité ou, plus sourdement, un problème d’identité ? Le petit modèle élaboré à propos de l’identité féminine m’a permis de le comprendre et, ainsi, de saisir en quoi cette question m’affectait personnellement. Une crise d’identité advient lorsque se produit une distorsion entre les trois « moments » de soi-même : le moment de l’autoperception ; le moment de la présentation ; et le moment de la désignation.

Ce modèle ternaire rompt avec deux conceptions de l’identité plus ordinaires et, à mon avis, insuffisantes. La première est la conception de sens commun, fondamentalement univoque : l’identité de quelqu’un, c’est ce qu’il est – ne cherchons pas plus loin.

La seconde est la conception qui s’est peu à peu développée ces trente dernières années dans les sciences humaines et sociales : une conception binaire, opposant l’intériorité et l’authenticité de l’identité « pour soi » à l’extériorité et à la construction de l’identité « pour autrui ».

Quoiqu’un peu plus sophistiquée que la précédente, elle présente deux gros défauts : le premier est d’être implicitement normative, en opposant une « bonne » identité (« personnelle ») à une « mauvaise » identité (« sociale ») ; le second est de méconnaître le clivage existant, à l’intérieur même de l’identité « personnelle », entre deux images de soi, l’une tournée vers soi-même (autoperception), l’autre tournée vers autrui (présentation).

Cette méconnaissance empêche de saisir toute la subtilité des jeux identitaires par lesquels le sujet peut manipuler, par la présentation, sa désignation par autrui, mais peut aussi voir son autoperception affectée par cette désignation, l’amenant peut-être à modifier encore sa présentation, dans le sens d’une sur- ou d’une sous-présentation – etc.

Vous n’auriez pas une solution ?

Cette indissociabilité entre le moment subjectif de l’identité autoperçue et ces moments objectivés que sont l’identité présentée à autrui et l’identité réfléchie par autrui interdit de poser comme première et fondatrice l’autoperception ou, en d’autres termes, l’« identité pour soi », l’« identité sentie ».

Gallimard

De même n’y a-t-il pas lieu de privilégier ce qui relèverait du « personnel » par rapport au « social », ou encore de l’« individu » par rapport au « groupe » – voire à « la société », pour emprunter le langage du sens commun.

Tout cela peut paraître bien oiseux à ceux qui n’ont pas de problèmes d’identité, c’est-à-dire pour qui aucune distorsion n’existe entre ces trois moments de soi-même – et sans doute ne comprendront-ils même pas de quoi il est question. En revanche, ceux pour qui autoperception, présentation et désignation ne coïncident pas exactement saisiront parfaitement que la question de l’identité existe bien :

« L’identité existe, je l’ai rencontrée – et d’ailleurs, justement, j’allais vous demander : pour mon petit problème d’identité, vous n’auriez pas une solution ? »


« Ce que n’est pas l’identité » est paru aux éditions Gallimard le 27 septembre 2018.

Love this article? Show your love with a gift to The Conversation NewsMatch Challenge.