Plus de 80 pour cent des pères québécois prennent un congé parental, contre à peine un sur cinq avant 2006, année où le nouveau régime d'assurance parentale a été instauré. Shutterstock

L'incroyable succès du congé de paternité québécois

Jusqu'en 2006, à peine un père québécois sur cinq prenait quelques jours de congé parental,et seulement de 10 à 15 pour cent des pères canadiens hors du Québec. Aujourd'hui, 80 pour cent d'entre eux cessent de travailler à la naissance d'un enfant pour en prendre soin et ce, pendant plusieurs semaines.

L’avènement du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) a remplacé le congé parental canadien. Et il a eu un impact majeur pour les nouveaux pères. Il a introduit un congé de paternité réservé à eux seuls, et non transférable à la mère.

Rapidement, les pères québécois en ont profité. Le congé est de trois ou cinq semaines (mieux rémunéré dans le premier cas parce que plus court). Les trois quarts prennent le congé de cinq semaines, et certains prolongent en prenant une partie du congé parental d'un an, qui peut être partagé avec la mère..

Depuis deux décennies, je mène avec des collègues des recherches sur la conciliation emploi-famille, ou vie professionnelle vs personnelle-familiale. Au départ, elles portaient sur le « conflit » travail-famille, et la manière dont cela pouvait créer des tensions.

Puis, je me suis intéressée aux mesures que les entreprises ont mises en place pour faciliter la conciliation entre les diverses sphères de la vie. Au fil des recherches, j’ai constaté qu'un climat organisationnel favorable doit exister pour que les salariés demandent et profitent des mesures de conciliation existantes. Aussi, nos études ont démontré que le soutien du conjoint, lorsqu’il y en a un présent, est le facteur déterminant pour faciliter la conciliation emploi-famille.

Des innovations majeures

Le RQAP a introduit des innovations majeures dans les milieux de travail. Au début des années 2000, les pères hésitaient à prendre un congé de parentalité, même s’ils pouvaient partager le congé canadien avec la mère. Mais depuis 2006, avec le RQAP, les pères prennent plus facilement une pause et se sentent plus légitimés à le faire.

Certes, ce sont surtout les femmes qui s'octroient l’essentiel du congé parental, et ce, surtout dans les secteurs féminins traditionnels. Elles prennent en moyenne 29 semaines de congé.

Tout de même, le changement est indéniable, comme on l'a vu avec les chiffres cités plus haut. Outre le congé strictement pour eux, dont 80 pour cent des pères profitent, environ le tiers prennent également des semaines du congé parental, qu’ils peuvent partager avec la mère.. Ainsi, ils profitent en moyenne de sept semaines actuellement. Ceux qui prennent le congé de paternité et une partie du congé parental vont jusqu’à 13 semaines en moyenne.

La présence des pères auprès de leur nouveau-né apporte des changements, notamment au sein de la famille, en ce qui concerne la division sexuelle du travail. À la suite du congé, les pères deviennent plus actifs dans l’éducation des enfants ainsi que dans les tâches ménagères.

La présence des pères auprès de leur nouveau-né apporte des changements, notamment au sein de la famille, en ce qui concerne la division sexuelle du travail. shutterstock

Résistances en milieu de travail

Nos recherches ont permis de constater un grand progrès en moins d’une quinzaine d’années, mais aussi quelques défis pour les pères qui veulent assumer pleinement leur rôle.

Les milieux de travail ne semblent pas tous avoir évolués autant que les familles! En effet, on observe certaines résistances, au Québec comme dans les pays nordiques, dont en Suède, précurseur du congé de paternité.

En effet, les pères doivent parfois négocier avec leur employeur pour pouvoir prendre le congé au moment où ils le souhaitent, et aussi longtemps qu’ils le désirent (c-à-d. prendre une partie du congé parental en plus du congé de paternité).

Certains milieux de travail présentent plus de défis pour ceux qui souhaitent s’absenter plus longtemps ou travailler à temps réduit pendant quelques années par exemple, pour être plus présents auprès des enfants.

En effet, les collègues et employeurs manifestent parfois quelques réticences, voire de la résistance, en demandant au père de travailler un peu pendant son congé… que certains vont même qualifier de « vacances » !

Certains employeurs ne se gênent pas pour téléphoner ou envoyer un courriel aux pères en congé de paternité, pour leur demander de faire un peu de travail, de passer au bureau quelques heures ou de compléter un dossier laissé en plan, parce que personne d’autre ne pourrait apparemment le faire.

Il n'est pas rare que des pères fassent un peu de boulot pendant leur congé, surtout s'ils sont professionnels et doivent gérer de la clientèle. Shutterstock

Parfois on demande au père de reporter ses semaines de congé à un moment où l’on aura moins besoin de ses services. L'employeur souhaite qu'il se contente du congé de paternité de trois ou cinq semaines.

Bien que cela puisse avoir une incidence sur leur carrière, ou sur les promotions en milieu de travail, comme c’est souvent le cas pour les femmes, il reste que plusieurs hommes revendiquent leur droit de prendre ce congé.

Les femmes sont moins « dérangées »

Dans l’ensemble de nos recherche, un seul père a connu de très gros désagréments en lien avec sa carrière. Il a affirmé avoir été vu comme un « pestiféré absolu », selon ses termes, en raison de la prise du congé de paternité. Il affirme que sa patronne le détestait pour cette raison. Un autre a affirmé avoir eu une mauvaise surprise à son retour retour, puisque l’entreprise l’avait remplacé à son poste, suscitant ainsi quelques conflits.

La situation des pères québécois est cependant nettement plus avantageuse que celle observée dans d’autres pays, notamment au Japon, ou il est très mal vu pour les pères de prendre congé.

Il est très rare qu’on dérange les femmes pendant leur congé. Par contre, celles qui ont des salaires modestes vont reprendre le travail le plus rapidement possible. À l'autre bout du spectre, dans les milieux professionnels et chez les cadres, il arrive que l’entreprise souhaite qu'une employée maintienne le lien avec des clients. Parfois, ce sont les nouvelles mères qui le font d'emblée, sachant que l’employeur ne leur conservera pas nécessairement « leurs » dossiers. Elles ne veulent pas risquer de les perdre et de devoir tout recommencer à zéro au retour.

Le congé de paternité semble donc bien accepté et entré dans les mœurs au Québec, malgré quelques résistances. Le succès est indéniable. Et si contraintes il y a, elles sont souvent auto-imposées, notamment chez les cadres et les professionnels, qui souhaitent maintenir un lien avec leur travail… tout en en créant de nouveaux avec leur enfant.