(re)lire

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L’intelligence du p/rire

Musil haus : maison natale de Robert Musil à Klagenfurt en Carinthie (Autriche). Dreinagel/Wikimedia, CC BY-SA

Lire et relire Musil donne toujours ce sentiment étrange de pénétrer au cœur du fonctionnement de l’un des esprits les plus fins et les plus intelligents du XXe siècle. Si l’opuscule De la bêtise demeure bien moins long que L’Homme sans qualités (ouf ! diront beaucoup), il n’en reste pas moins tout aussi nécessaire, tout aussi jouissif et d’une lucidité à laquelle nous ne sommes plus accoutumés.

Ed Allia.

Nous avons perdu l’habitude de lire comme celle d’écrire et peut-être est-ce en partie à cause de cela que l’imbécillité triomphe aujourd’hui. À moins qu’elle ne soit une des caractéristiques de la modernité, comme tend à nous le démontrer l’auteur. Nous ne réfléchissons plus. Nous ne pensons plus. Nous n’avons plus le temps. Et nous ne dialoguons plus également (la lecture est dialogue). Dia-legein ou cheminer ensemble, comme Socrate s’évertuait à nous l’apprendre déjà de son temps – on sait comme il finit. Musil paya lui aussi le prix de l’acuité de son regard. Il faut dire que l’époque n’était pas la plus à même d’accueillir ses écrits.

De la bêtise (Dummheit en allemand) est issu d’une conférence que l’écrivain prononça à Vienne en mars 1937, un peu plus d'un an donc avant de prendre la route de l’exil en Suisse. Mais il travaillait cette problématique depuis bien plus longtemps, sans parvenir néanmoins à donner une forme définitive à son sujet. Et, en effet, quoi de plus protéiforme que la bêtise et comment écrire sur elle sans risquer à son tour l’ineptie ?

De la bêtise « honnête »…

Après avoir pensé à l’aphorisme, il présente finalement les conclusions momentanées de ses pensées sur le sujet oralement, non sans s’en référer d’abord au grand Érasme – mais folie est-elle bêtise ? – et à une conférence prononcée par un des élèves de Hegel, Johann Eduard Erdmann. La généalogie académique étant posée, Musil nous propose ensuite, sous couvert d’analyse sociologique à sauts et à gambades (comment se prendre au sérieux ici ?), une sorte de pensée bourdieusienne avant l’heure des rapports de domination mis en scène dans la vie quotidienne : n’est pas bête qui veut et, souvent, la bêtise dans le champ social peut même s’avérer un levier puissant pour la mise en place d’un contre-ordre ou d’un contre-pouvoir, ou du moins servir de ruse pour déjouer l’ordre ou se jouer des tyrans. La bêtise se fait alors bonté, vertu et échappe aux normes. On pense ici à L’Idiot de Dostoïevski. La bêtise peut même parfois devenir pure énergie créatrice.

Musil nous fait l’éloge de cette sorte de pensée sauvage ou « bêtise honnête » (p. 43-45) si près d’une sorte de pureté poétique que nous avons aujourd’hui institutionnalisée sous les étiquettes d’art brut ou de folklore. De manière plus grinçante et plus polémique, cette intelligence de la bêtise s’illustrait déjà dans la dialectique du maître et de l’esclave telle qu’elle se jouait depuis bien longtemps au théâtre – et Musil nous le rappelle évidemment. Le mari et sa femme dans le théâtre de boulevard obéissent au même schéma. Quant à la vie réelle, je vous laisse en juger par vous-même.

… au jugement de goût…

Il me semble tout de même que, dans cette conférence publiée donc devenue définitive, l’idée forte de Musil demeure en filigrane. Car analyser la bêtise revient finalement, pour lui, à proposer une véritable théorie du fondement anthropologique du jugement de goût. Et l’auteur, en bon philosophe, de rappeler l’antinomie kantienne à propos du jugement esthétique : on peut discuter du goût mais pas en disputer, le beau plaît universellement mais sans concept, etc. Si l’on suit Musil sur cette voie, qualifier quelque chose ou quelqu’un de bête relève du jugement de goût dans son fonctionnement même (à la fois jugement et sentiment, esprit et corps, raison et passion). Il en est comme le motif premier, car le plus spontané, un pré-jugement esthétique primitif. Et Musil de proposer à cette occasion un éclairage sur le fameux kitsch (p. 30-32) qui, visiblement, n’a jamais et nulle part voulu dire quelque chose de bien précis – sans concept donc.

Robert Musil. Musilmuseum

Cependant ce jugement de « bête » peut également marquer la fin de toute discussion quant à la valeur d’un objet en ceci que qualifier une œuvre de bête (ce qui arrive souvent à propos d’objets inédits ou hors-norme) coupe court à toute discussion possible quant à sa valeur supposée et condamne irrémédiablement à l’oubli ou, pire, à la destruction. Notons au passage que Musil en profite pour poser une définition tout à fait intéressante de l’injure (p. 33-34), conçue comme concept mou ou mot mana auraient dit d’autres.

… à la bêtise prétentieuse et stérile

Mais il y a bêtise et bêtise : la belle, pure, créatrice et naïve ; et l’autre la « bêtise intelligente » ou, du moins, qui se prétend telle, prétentieuse, perverse, et qui, par contraste, rendrait plutôt stérile. Comme cette dernière croît proportionnellement avec le degré d’instruction d’une société, le milieu intellectuel serait donc, pour Musil, particulièrement menacé (il parle en connaissance de cause). Il faut donc, d’après lui, lutter à la racine contre la bêtise prétentieuse qui a tendance à se répandre comme un feu de paille, si nous n’y prenons garde. Et ce n’est pas en augmentant notre intelligence (séparer rend bête) mais plutôt en développant de concert corps et esprit, affectivité et rationalité, que nous pourrons progresser vers une plus grande humanité. Car la bêtise, en général, du moins la bêtise froide, s’exerce au risque de la barbarie.

Robert Musil.

C’est finalement un nouvel humanisme que nous propose ici Musil, un humanisme de la « signifiance », du Bedeutend, où chacun devrait commencer par balayer devant sa porte en se demandant si ses actions et ses pensées ont un sens. Car l’avantage avec cet ouvrage, c’est qu’il n’épargne personne. Et nous sortons de sa lecture avec l’impression d’être à la fois plus intelligents et plus bêtes que nous ne nous le figurions avant, donc autant dire complètement cois. Exercice d’humilité extrême que celui de mettre à nu son ego mais exercé ici dans le secret du livre et de pratiquer quant à soi, pour qui sait, l’épochè ou suspension du jugement. Nous en sortons hagards mais soulagés (dédouanés même) : finalement, depuis cent ans, rien n’a vraiment changé. Et très certainement, comme le disait Marx, sans que nous n’y puissions rien, l’histoire se répétera en farce.

Robert Musil, « De la bêtise », Paris, Allia, 2000, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet, 56 pages.